«Couler le lait, le rituel qui me tient debout»

Demain la SuisseDaniel Beuret a ramené vaches et chèvres à Ossona dans le val d'Hérens. Il prouve que l'agriculture de montagne peut survivre, à certaines conditions.

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Saint-Martin dans le val d’Hérens. Il est 5 heures, l’aube se lève sur les pâturages secs comme des landes brûlées par le soleil. Le chien Prune rassemble les 19 vaches laitières de Daniel Beuret. Au virage d’une route d’alpage, la plate-forme de traite mobile est prête à recevoir le passage des montbéliardes. Le paysan nettoie le pis des belles, il leur parle affectueusement. Point de hâte. Chaque geste est lent et harmonieux. Les machines font le job puis les bêtes retournent ruminer. Après le nettoyage de l’installation à la lance à eau, le pick-up Nissan déglingué se met en route. C’est l’heure d’aller couler le lait à la fromagerie des Haudères.

«J’aime la traite matinale, ce rituel me tient debout», confie le paysan. Daniel a l’accent traînant de son Jura natal, mâtiné des tonalités chantantes du Valais central, sa terre d’adoption. Il a du charisme, le sourire contagieux. Et une force de travail qui a impressionné les Valaisans du coin quand il s’est installé à Ossona pour y faire renaître l’agriculture.

Douze ans déjà que Daniel est là avec sa compagne portugaise, Maria Pirès, leurs vaches et leurs 60 chèvres. Le site en terrasses, à 900 m d’altitude, tutoie Hérémence et les pyramides d’Euseigne juste en face, sur l’autre rive de la vallée. Abandonné par son dernier habitant en 1962, Ossona a retrouvé son allure de jardin d’Eden grâce à eux.

Le lait était d’emblée un enjeu crucial de leur installation à Ossona, à la fin des années 90. La laiterie de Saint-Martin était menacée de fermeture parce que le lait commençait à manquer. «Dans la vie du village, la laiterie est aussi importante que l’école», témoigne son président de l’époque, Gérard Morand.

Un cliché suisse qui vacille

Nos montagnes et leurs vaches: le cliché de la Suisse alpestre a du plomb dans l’aile. L’abandon progressif du lait dans les alpages a plusieurs causes. Les paiements directs calculés à la surface exploitée et non pas à la production réelle de lait «ne sont pas incitatifs», regrette Daniel Beuret. Le prix par litre payé au producteur a beau être deux fois plus élevé au val d’Hérens qu’en plaine, ça ne mobilise pas la relève. «Ici, dit Daniel, les jeunes ne mouillent que pour l’élevage des reines. Les combats et le folklore qui va avec, c’est identitaire. En comparaison, le lait c’est ingrat.» La laiterie des Haudères a longtemps tourné avec 1,2 million de litres par an livrés par plusieurs paysans du val d’Hérens. Elle n’en reçoit plus que 600 000. A lui seul, Daniel en coule environ 200 000. Le Jurassien, 60 ans cette année, a embrassé l’agriculture après avoir fait l’Ecole de commerce. Il a appris le métier de fromager auprès des fondateurs de l’AOC L’Etivaz au Pays-d’Enhaut. Puis il a décliné l’activité de paysan fromager à des lieux différents. Un fil rouge traverse sa riche trajectoire: un grain de folie inspiré d’un esprit pionnier et d’un tempérament d’entrepreneur: «A Ossona, on a pris des risques. Si on avait tout calculé, on n’aurait rien fait.»

Saint-Martin voulait faire renaître l’agriculture à Ossona dans l’esprit du développement durable. La Commune a pu acquérir les terrains éparpillés entre six familles. Puis elle a construit une route agricole, ramené l’eau, investi dans une turbine produisant de l’électricité dont la vente finance les investissements. D’ici à fin 2018, cette recette aura remboursé la mise initiale. Deux bâtiments agricoles modernes ont vu le jour sur le plateau. Au total 10 millions ont été investis sur dix ans, dont 8 à charge des collectivités publiques – la Commune mais aussi le Canton et la Confédération. Toutes les aides imaginables ont été sollicitées. Daniel parle d’un «partenariat public-privé exemplaire». L’outil de production permet d’envisager la pérennité de l’exploitation «à condition que la Commune prolonge les contrats de location des terrains (quelque 100 ha) à un tarif préférentiel».

La vente directe, un atout clé

Outre l’herbe pour le fourrage, Daniel et Maria cultivent du maïs, demain du seigle. Ils ont des arbres fruitiers (réhabilitation d’espèces locales anciennes). Ils élèvent des poulets, des cochons et des truites. L’écoulement de leurs produits évite les intermédiaires, une clé pour réussir.

«Nous faisons tout en bio sans le label», assure le paysan. Il songe à faire la démarche «pour l’atout marketing». Le label bio profiterait à l’Auberge d’Ossona qui cuisine leurs produits pour les visiteurs logeant directement dans de vieux raccards rénovés en gîtes. C’est le volet touristique du développement doux promu à Ossona (voir la page suivante).

De 2008 à 2016, Daniel et Maria exploitaient l’auberge et les gîtes. Au début, seul le cumul des deux activités leur permettait de vivre, au prix d’une surcharge les menaçant d’épuisement. Cette année, un jeune couple, Felix et Bénédicte, a repris l’auberge et les gîtes. Daniel en est convaincu: «Deux ménages, un sur l’agriculture, un sur le tourisme, peuvent vivre à Ossona à condition de perpétuer les synergies et de s’entendre pour valoriser la magie du site.»

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(24 heures)

Créé: 30.07.2017, 08h53

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Retour aux sources à St-Martin

Retour aux sources à St-Martin Une journée à l'alpage d'Ossona avec Daniel Beuret, Maria Pirès leurs vaches et leurs chèvres.

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