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Les colocs 2.0 habitent des manoirs et des châteaux

Ils se réunissent en grands groupes pour pouvoir occuper des bâtisses parfois trop chères pour de simples locataires. Des communautés qui demandent une tout autre organisation.

Au chemin du Levant, la demeure des «Levantins», comme se nomment les colocataires, logent quinze personnes dans 19 pièces.
Au chemin du Levant, la demeure des «Levantins», comme se nomment les colocataires, logent quinze personnes dans 19 pièces.
Odile Meylan
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«Viens chez moi, j’habite dans un château.» Qui n’aimerait pas pouvoir prononcer cette phrase un jour, ne serait-ce que pour impressionner un peu? Mais les châteaux, les manoirs ou encore les maisons de maître sont réservés aux aristos, aux bourgeois et aux nouveaux riches, pensez-vous? Tout faux. Au chemin du Levant à Lausanne, François nous a ouvert les portes de cette incroyable propriété de trois étages, avec ses dix-neuf pièces: «Ici, c’est la pièce commune», dit-il en indiquant un immense salon d’environ 65 mètres carrés et sa baie vitrée avec vue plongeante sur le lac Léman.

Le loyer? 17'350 francs pour les quatre appartements. Et le trentenaire n’est ni un cadre de multinationale ni un riche héritier. Il est l’un des quinze colocataires qui habitent cette bâtisse: «En se partageant le montant de la location, et en fonction de la surface, les chambres deviennent abordables puisque les loyers vont de 800 à 1800 francs. On peut ainsi se permettre de vivre dans une vraie belle maison.» Cette sorte de coopérative d’habitants permet de résider dans un logement inabordable pour la classe moyenne et de concrétiser un rêve. Ce partage du lieu de vie a été possible ici car les propriétaires et leur régie étaient ouverts: «Avant le Levant, nous étions neuf au château de Val-Vert à Lausanne, pour un loyer de 10'000 francs, et là aussi, la propriétaire et la régie ont eu l’ouverture d’esprit nécessaire et étaient très contents au final. La preuve, quand on a déménagé au Levant, ils ont repris une colocation de trentenaires», confie Jean-Christophe, qui vit dans ce type de colocations depuis 2010.

Un cas particulier? Non. Une partie d’un château de la Riviera est lui aussi occupé par une colocation de six personnes pour un loyer total de 4100 francs avec les charges. Ni le nom du château ni sa localisation exacte ne seront dévoilés ici. Les propriétaires ne souhaitent pas faire savoir qu’il est habité car il est en vente: «On pourrait penser que c’est un squat ou ça peut semer le trouble sur la vente», confie Salomé, une habitante et châtelaine par défaut. Et les propriétaires, eux, peuvent aussi y trouver leur compte: «On chauffe les lieux, on les entretient donc aussi. Et en étant présents, on fait fuir les voleurs et justement les éventuels squatters», poursuit Salomé.

Une autre forme de colocation

Ce château de la Riviera a d’abord été occupé par une famille pendant dix ans. Puis la colocation s’est installée dans une aile il y a quatre ans. Elise, une autre occupante des lieux, explique pourquoi: «Les propriétaires ne voulaient expressément pas de famille, pour pouvoir mettre les personnes plus facilement dehors puisqu’il n’y a pas d’enfants. Aujourd’hui, les baux vont de six mois en six mois.»

La vie de château n’en a que le nom? Elise nuance: «Ce n’est pas uniquement un endroit pour avoir une chambre pas chère, mais une vie différente dans un lieu différent. Les gens ont l’air de vivre plus l’endroit, de plus s’investir car le lieu est beau.» La colocation classique est morte, vive la colocation? On peut se poser la question. Car à les entendre, ce qu’ils vivent n’a rien à voir avec une colocation comme on l’entend généralement. Pour Salomé, de la Riviera, «les colocations redeviennent à la mode, mais davantage en «communauté», pas comme des étudiants, pas juste pour payer moins cher.» Le partage d’habitat nouvel forme, c’est pour les trentenaires, la génération Y, celle qui privilégie le lien au matériel.

Etienne, du Levant, nous a reçus dans sa cuisine encore en déménagement et avec quelques cartons pour parler vie de colocation: «C’était dur de quitter Barcelone après trois ans. Il fallait quelque chose d’exceptionnel.» Ce grand plus, il l’a trouvé dans l’aspect culturel que propose la colocation lausannoise, la place pour accueillir des concerts, un piano et d’autres projets artistiques à venir. La taille de la maison permet d’y investir quelque chose qui dépasse le simple fait d’habiter un espace et que les colocataires souhaitent voir vivre et se développer: «Il y a quelque chose en plus que si c’était quatre appartements séparés où chacun fait sa petite cuisine. C’est un habitat culturel avec un investissement personnel.»

Mais derrière ces envies et réalisations romantiques, il y a les aspects pragmatiques. Que ce soit sur la Riviera ou au Levant, d’office les deux groupes ont opté pour une femme de ménage. Une décision non négociable: «Cela améliore la vie entre colocataires, affirme la châtelaine Salomé. Il n’y a plus de dissensions liées à cette tâche. Plus de tournus et plus de qui a fait quoi et quand.» Le rêve ultime de toute colocation… Ce petit luxe, les deux groupes peuvent se le permettre, puisque les frais sont divisés par autant de personnes. Autant dire presque rien.

Etre nombreux n’a toutefois pas que des avantages, ainsi que le raconte Christine, du Levant: «Il faut penser à plein de choses, à tous les niveaux! Mais comme on est nombreux à y penser, cela devient facile à gérer.» Assurance ménage, caution, état des lieux, etc. Cela demande une certaine organisation: «Il faut toujours avoir à l’esprit qu’on est tout de même une communauté», insiste Jean-Christophe, du Levant. Une communauté au sens d’organisation consciente: il faut désigner des responsables pour certaines tâches ou faire des réunions ponctuellement. Mais il pondère: «En même temps nous ne sommes pas une communauté en ce sens que nous sommes tous bien différents, mus par des raisons différentes de vivre ensemble, avec des idéaux très complémentaires.»

Et ils sont nombreux, oui, mais aucun n’a le sentiment d’être piégé face à l’autre. Chacun a de l’espace car les habitations sont grandes, et personne ne se sent coincé, à l’étroit ou trop entouré.

Colocation nouvelle génération

Pour Jean-Christophe, le vivre-ensemble en grand nombre au Levant et à Val-Vert est un cas d’école: «On a réussi à montrer que ça marchait. Je dirais donc aux gens: «Fédérez-vous et faites des dossiers sérieux: il y a plein de beaux objets qui peinent à être loués! Adoptez ce mode de vie. On est plus vivant comme ça.» Plus vivant car, pour tous les colocataires rencontrés, la flexibilité dont il faut faire preuve face à l’autre est un enrichissement personnel, car chacun a ses idées, ses valeurs, et il faut souvent se remettre en question, c’est même une obligation pour «survivre» face à tant de gens dans un même endroit de vie.

Plus généralement, ces grandes colocations «communautaires» sans l’être et sans vraiment dire leur nom s’intègrent dans un siècle de changements. Elles illustrent le besoin de renouer des liens. Et pour Etienne, «on est une génération qui vit des changements de modèles familiaux et sociaux, et ce type de vie est une belle réponse à ces changements.»

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