Klybeck, la friche où peut naître une alchimie nouvelle

Demain la SuisseAu Petit-Bâle, Novartis et BASF vont libérer une immense zone industrielle. Les habitants se battent pour que leur quartier reste populaire et abordable.

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C’est une maison beige, adossée à la zone industrielle. On y vient à vélo, on ne frappe pas, ceux qui vivent là vous ouvrent leurs portes.

Comme dans la chanson, la Coopérative d’habitation Klybeck a un petit air de San Francisco. Une enfilade de locatifs des années trente, qui forment un angle aigu à côté des voies, en bordure du Rhin. Les façades qui donnent sur le jardin-cour sont gagnées par les buissons grimpants. Côté rue, un atelier de réparation de cycles jouxte le Platanenhof, un café-restaurant où, certains lundis soir, se tiennent les réunions qui dissertent sur l’avenir du quartier. Ici se joue la transformation de la plus grande friche industrielle de Suisse, 300 000 m2, quarante terrains de football, dans le Petit-Bâle, à quelques hectomètres de la célèbre Messe, à deux pas du port fluvial.

Martin Braendle a le sens de l’accueil. Sur la table de sa grande cuisine, au deuxième étage du 245, Klybeckstrasse, il a préparé quelques tartines au jambon et cornichons, et posé de l’eau fraîche. Dans ce stamm improvisé, Braendle le coopérant a convié d’autres acteurs du grand débat civique qui habite la cité rhénane.

«Nous sommes organisés en coopérative depuis 2004, explique-t-il. A l’époque, Novartis, qui était propriétaire du terrain et des immeubles, voulait vendre la parcelle. Les locataires ont voulu éviter que la spéculation immobilière les chasse. Nous nous sommes mobilisés pour faire une offre de rachat, qui a été acceptée.» Depuis, ce coin de Bâle offre des loyers très modérés pour un habitat qui conjugue à tous les temps le verbe partager: les tâches, les activités, même les toilettes entre les étages…

«L’histoire se répète, à la taille XXL»

«Aujourd’hui, l’histoire se répète, mais à la taille XXL. Toute cette zone de Bâle est appelée à se transformer dans les vingt ans à venir, explique l’architecte Martina Kausch, membre de la coopérative. Ce bouleversement ne doit pas se faire contre ses habitants, ou sans eux. Ouvriers, artistes, étudiants, ils sont ici chez eux. Le revenu moyen du quartier est moitié moindre que la moyenne bâloise. Si Klybeck s’embourgeoise, où iraient tous ces gens?» La mobilisation ne date pas d’hier. Déclenchée par un projet immobilier qui espérait planter des tours sur la presqu’île voisine – «Rheinhattan», surnom donné à ce projet mort-né – une vaste réflexion sur le Bâle postindustriel s’est fédérée.

Au cœur du débat, cette tranche de ville a imprimé depuis plus d’un siècle sa forte identité. Du pont des Trois-Roses jusque vers les rives de la Wiese s’étend ce qui fut le bastion de Ciba-Geigy, et qui, voici moins d’une génération, employait 14 000 ouvriers. Aujourd’hui, sur ces terrains que se partagent la filiale suisse du géant allemand BASF et Novartis, 2300 personnes s’activent encore. «Nous conserverons des activités jusque vers l’an 2030, confie Daniel Zehnder, porte-parole de Novartis. Le processus en cours prendra au moins six ans avant le moindre coup de pioche.»

Le 29 juin dernier, plus de 160 personnes ont participé à la deuxième réunion organisée par Klybeck Plus, la plate-forme créée conjointement par les deux firmes et le canton de Bâle-Ville. On leur a présenté en détail les quatre projets imaginés par des bureaux d’urbanisme réputés: Diener & Diener à Bâle, OMA (Rem Koolhaas) à Rotterdam, Hans Kollhoff à Berlin et AS+P à Francfort. Des perspectives qui serviront de base à un master plan pour l’étape suivante. Les belles envolées très dégagées de Koolhaas ont plu, tandis que l’idée émise par Hans Kollhoff d’intégrer une marina pour yachts a été vécue comme une provocation. La prochaine réunion aura lieu le 19 septembre. Elle fera la synthèse des réactions.

Un tel dispositif consultatif n’aurait pas existé sans la pression des associations de quartier. «Nous avons très vite fait des propositions concrètes, avance Ivo Balmer, du Syndicat des coopératives d’habitation. En 2015, nous avons fédéré les coopératives, lancé un financement participatif, pour être en capacité d’acquérir des biens. Cela fait du sens, les taux d’intérêt bas nous aident. Nous devons inventer un moyen de faire coïncider l’économie, le social, l’écologie et la durabilité. Et dresser le meilleur rempart contre l’embourgeoisement, la spéculation et l’envolée des prix.» Jusqu’ici, le syndicat coopératif a déjà acquis trois immeubles.

D’autres groupements tirent plus leurs plans sur la comète. Maurits de Wijs représente Vision Werk Klybeck, une entité qui rêve de réhabiliter certains bâtiments de BASF en un mélange de logements, de cafés, de lieux culturels et de partage d’activités. A l’image de ce que ces activistes ont réussi sur le site de l’ancienne brasserie Warteck. «Si un mécène pouvait nous amener 30 millions…»

L’homme de théâtre Christoph Moerikofer sourit de cette naïveté. Avec d’autres passionnés, il a lancé Zukunft Klybeck, une plate-forme qui, loin de s’opposer frontalement aux propriétaires, veut s’ériger en interlocuteur crédible. En avril, il a monté un atelier sur un long week-end. Cartons, ciseaux, colle, peinture, quelque 200 habitants ont imaginé en trois dimensions leur master plan à eux. «Les processus participatifs sont trop souvent biaisés, la population n’a le droit que de réagir aux propositions des experts, le temps manque pour penser l’avenir. Notre but, c’est que Klybeck puisse être un laboratoire de la Suisse urbaine de demain: habitat, activités, transport, technologie, financement, tout est à inventer.»

Le jour décline dans le jardin du Platanenhof. Une trentaine d’habitants écoute l’écologue et politicien vert Markus Ritter présenter l’œuvre du sociologue Lucius Burckhardt, inventeur du concept de «promenadologie». Une vie à penser l’urbanisme autrement. La soirée, fertile, tire des parallèles avec l’avenir de Klybeck. Les passions s’expriment, désir d’une alchimie nouvelle au bord du Rhin. (24 heures)

Créé: 12.08.2017, 17h30

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