L’open science veut libérer et révolutionner le savoir

Demain la SuisseFrontiers, qui édite des publications en libre accès, bouleverse le modèle qui prévaut depuis des siècles dans la diffusion d’articles scientifiques.

Image: VANESSA CARDOSO

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En la qualifiant de début d’une nouvelle ère pour la science, certains n’hésitent pas à comparer son impact à celui de l’invention de l’imprimerie par Gutenberg au XVe siècle. Bref, avec elle, c’est d’une révolution qu’il s’agit, louent ses partisans non sans un brin d’emphase.

Elle, c’est l’open science – ou science ouverte –, formule qui désigne le partage et la mise à disposition des connaissances scientifiques à tous en un seul clic. Et gratuitement. Offrir le savoir à tous, le diffuser sans entraves, c’est le faire fructifier, scandent les adeptes du genre. «Le modèle de diffusion du savoir traditionnel nous a fait prendre des millions d’années de retard. Si la science ouverte avait toujours été la norme, nous aurions déjà vaincu le cancer et toutes nos énergies seraient propres depuis de nombreuses années», affirme Kamila Markram.

Dans les locaux de sa société hébergée au parc de l’innovation de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), cette chercheuse en neurosciences, pointure de la recherche sur l’autisme, prend la mesure du chemin parcouru en quelques années. Frontiers, la start-up qu’elle a lancée il y a moins de dix ans, est devenue une entreprise solide qui compte plus de 300 employés avec des bureaux en Inde, en Espagne, en Angleterre, aux Etats-Unis et en Chine. Sur le campus, l’incubateur de jeunes pousses peine à absorber la croissance de Frontiers (l’entreprise a déjà déménagé quatre fois pour se faire de la place) et à suivre la cadence. La société fait donc ses cartons et s’apprête à investir un bâtiment entier du centre-ville de Lausanne. Un besoin d’espace qui en dit long sur sa vitalité et sur l’essor de l’open science ces dernières années.

Gain de temps immense

Concrètement, Frontiers se démarque des revues scientifiques traditionnelles «fermées», Science & Nature en tête, en prenant le parfait contre-pied de leur modèle d’affaires. Alors que ces dernières n’ouvrent leurs publications payantes qu’à leurs abonnés, Frontiers offre les siennes en ligne gratuitement et c’est à l’auteur ou à son institution de passer à la caisse (compter de 1000 à 2500 dollars par article). Comme un coup de pied dans une fourmilière qui brasse plus de 15 milliards de dollars chaque année. Rien qu’à l’EPFL, ce sont près de 5 millions de francs par an qui sont dépensés en abonnements à des revues scientifiques.

Né d’une frustration, le concept est vite apparu comme une évidence aux yeux de Kamila Markram. «Après des années de travail, les chercheurs veulent partager leur découverte et la faire connaître au monde. Pour ce faire, ils doivent être publiés et se tournent alors vers les titres les plus prestigieux. Mais ces derniers, qui fixent leurs exigences en fonction de leurs propres attentes, refusent très souvent. Les chercheurs se tournent ensuite vers des titres moins réputés, où la publication n’est pas non plus garantie. Plus de deux millions d’articles scientifiques sont écrits chaque année. Entre le délai avant d’être publié et les embargos imposés par les éditeurs qui se comptent en années, ce sont littéralement des millions d’années de retard que l’on prend. Les publications s’appuyant les unes sur les autres, c’est l’entier du savoir scientifique qui est bloqué. Or c’est le bien de l’humanité le plus précieux!»

Cette recherche de diffusion rapide du savoir est donc au cœur de la stratégie de Frontiers. «Chez nous, la procédure de validation d’un article prend trois mois, contre parfois deux ans dans des revues traditionnelles. Un gain de temps immense rendu possible par toute la numérisation du processus», poursuit la responsable.

Bénéfique pour le scientifique qui y trouvera de quoi alimenter son travail et ses propres théories, la science ouverte l’est également pour le grand public en quête de réponses. «La personne qui souhaite lire un article sur la maladie d’Alzheimer aura tendance à le chercher sur Google, où elle sera redirigée vers un site au contenu payant. Elle sera peut-être encline à s’acquitter d’une cinquantaine de dollars pour un article, mais sûrement pas plusieurs autres fois si le premier article n’a pas répondu à toutes ses questions.»

Transparence absolue

Frontiers offre donc des réponses gratuites et disponibles peu après leur découverte. Mais dans ce souhait de publier rapidement, pas question de brader la procédure de validation de l’article ni les critères de sélection pour autant. «Il est aussi rigoureux que dans une maison d’édition classique! Dans notre réseau, plus de 75 000 scientifiques issus des meilleures universités – Harvard ou encore l’Institut Max-Planck – participent à l’examen des textes que l’on nous soumet.»

Cette ouverture du processus de relecture et de validation ( peer-reviewing) ouvert à la communauté scientifique est une tendance en vogue. A Genève, le CERN y a également eu recours pour valider la découverte du boson de Higgs, rappelait récemment l’EPFL. «En outre, pour chaque article accepté, nous publions également le nom des scientifiques qui l’ont validé, par souci de transparence. C’est également un gage de sérieux, car aucun scientifique n’a intérêt à voir son nom associé à une publication fantaisiste.»

Portée par la révolution numérique, la science ouverte et la publication en ligne gratuite, véritable changement de paradigme qui permet aux résultats de gagner en visibilité, serait en outre le seul capable d’absorber l’explosion de la production scientifique actuelle. Et donc le modèle le plus apte à répondre aux défis de demain. Kamila Markram en veut pour preuve l’impressionnante croissance de Frontiers.

Ne publiant que des articles sur les neurosciences à sa naissance, l’entreprise a depuis étoffé son catalogue, riche aujourd’hui d’une soixantaine de titres. Psychiatrie, sciences de la vie, physique, ingénierie, astronomie, arts, humanités digitales… l’offre est de plus en plus conséquente pour le grand public. Et même pour les enfants, grâce à une publication dédiée au vocabulaire plus imagé où ce sont des écoliers d’une dizaine d’années qui se chargent de valider les articles. «Dans la version «adultes», il manque le droit ou encore l’économie, indique la fondatrice, qui voit déjà plus loin. Frontiers, qui ne recouvre aujourd’hui qu’un tiers des quelque 2000 disciplines académiques, ambitionne à terme de les couvrir toutes.»

Enfin, côté articles publiés, la croissance est, là aussi, exponentielle. «En tout, Frontiers, cinquième maison d’édition en libre accès du monde, a déjà publié quelque 75 000 articles qui ont été lus ou téléchargés plus de 270 millions de fois. Et la tendance est à la hausse. Rien que pour cette année, nous allons en publier environ 20 000», conclut Kamila Markram.


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Créé: 14.08.2017, 10h48

«Le savoir est un bien public»

Soutenue pêle-mêle par l’EPFL – dont le nouveau président, Martin Vetterli, déclare que le partage du savoir relève de la responsabilité du scientifique –, le CERN, la Commission européenne et son programme Horizon 2020 ou encore par la Fondation Bill & Melinda Gates, la science ouverte est également vue d’un très bon œil par le Fonds national suisse (FNS). «Les résultats financés par des fonds publics devraient être disponibles immédiatement en ligne et gratuitement», lance d’emblée Ingrid Kissling-Näf, cheffe de la Division Sciences humaines et sociales et responsable du dossier open science au FNS. C’est d’ailleurs le but qu’entend imposer la stratégie nationale open access pour 2024.

D’avis que le savoir est un bien public qu’on ne saurait monnayer, la responsable s’insurge contre ce business qui pèse des milliards. «Le système traditionnel fait passer le contribuable à la caisse trois fois, une fois pour financer la recherche, une deuxième fois pour l’abonnement à une revue scientifique et, enfin, une autre fois pour s’acquitter des frais de publication. C’est un problème que la révolution de l’open access entend résoudre.»

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