Partage intergénérationnel autour d’un appui scolaire

Demain la SuisseL’Association tessinoise du Troisième Âge (ATTE) propose depuis 12 ans une aide aux élèves en difficulté scolaire. Un échange d’expérience bilatéral.

Paolo Parachini aide Sarya Coskam à mieux comprendre ses exercices géométrie. «Puisqu’il s’agit d’un cours individuel, je peux demander tout ce que je n’ai pas compris. C’est très utile.»

Paolo Parachini aide Sarya Coskam à mieux comprendre ses exercices géométrie. «Puisqu’il s’agit d’un cours individuel, je peux demander tout ce que je n’ai pas compris. C’est très utile.» Image: Gabriele Putzu / Ti-Press

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«J’ai toujours eu de la chance dans la vie, je suis content de pouvoir partager ce que j’ai appris avec quelqu’un qui en a eu moins, confie Armand D’Auria, 82 ans. Et puis j’ai toujours été hyperactif et je mourrai hyperactif.» L’adjectif n’aurait pas pu être mieux choisi. Chapeau de paille vissé sur la tête et chemise entrouverte laissant apparaître le torse, l’initiateur du projet d’appuis scolaires (Appoggio scolastico) gratuits de l’Associazione Ticinese Terza Età (ATTE) paraît bien 15 ans de moins lorsqu’il évoque avec ferveur la genèse du concept. Ces cours particuliers, nés en 2005 et donnés sur une base volontaire par des retraités aux jeunes Tessinois de 11 à 13 ans en difficulté scolaire et financière, rencontrent un franc succès.

«Je donne une heure de cours par semaine, ce n’est pas énorme. Mais il est important de garder une activité. Je ne peux pas rester à la maison à me chamailler avec ma femme toute la journée», s’amuse Rolf Würth, 73 ans, qui n’a pas encore quitté entièrement le poste de directeur de sa société immobilière. Assis en face de lui, Ghasem Bakdriri, qui sera un jour footballeur ou médecin, répond scrupuleusement aux questions posées en allemand par son professeur d’appui.

«J’essaie d’en profiter et d’étudier»
Dix semaines de suite maximum, une heure durant, ces bénévoles qui n’ont pas forcément été enseignants mais qui ont l’envie de transmettre leurs connaissances tentent d’identifier les lacunes de leurs élèves et de leur proposer des solutions personnalisées pour les combler. «Les retraités ne travaillent plus. Ils ont du temps, mais ils choisissent de nous consacrer une heure de leur vie par semaine, et cela gratuitement. Donc j’essaie d’en profiter au maximum et d’étudier», confie le jeune élève qui est arrivé d’Afghanistan avec son grand-frère en 2011.

Ces cours permettent aussi à Ghasem de rester en contact avec une population de l’âge de ses grands-parents. «Le lien qui se crée lors de ces activités réunissant deux générations va au-delà du lien génétique. Certaines personnes sont éloignées de leurs petits-enfants ou n’ont pas eu l’occasion d’en avoir, et parfois de jeunes immigrés vivent ici sans le reste de leur famille. Cela permet donc de recréer un lien distendu, ou inexistant», explique Tristan Gratier, directeur de Pro Senectute Vaud.

Les cours sont donnés dans huit endroits différents tels que le siège de l’ATTE à Lugano ou un centre de Pro Senectute à Lamone, pour huit écoles différentes. Chaque année, sur les 1500 élèves concernés, environ 5 ou 6% suivent des cours avec des bénévoles de l’Appoggio scolastico. «Les écoliers en ont jusque-là de l’école, explique Mario Prati, 78 ans, passant sa main en énergiques allers-retours au-dessus de sa tignasse poivre et sel. C’est pour cela que notre activité se déroule toujours en dehors de ce cadre. Notre but est de redonner confiance aux élèves. Leur faire comprendre qu’ils ne sont pas stupides. En soixante minutes, l’enfant a le temps de se raconter, de parler de ses problèmes à une personne qui n’est ni une autorité ni la famille et qui a déjà vécu», expose Mario Prati.

«On se sent utile»
«Les retraités restent les mêmes personnes qu’avant. Pour moi, ils sont le symbole de l’expérience, qu’ils partagent ensuite avec moi et qui me permet de comprendre ce que je ne comprends pas à l’école», partage Sarya Coskam. En face d’elle, Paolo Parachini, ému, reprend son crayon et trace une bissectrice dans le cahier de géométrie de son élève. «Bissectrice, ça veut dire quoi exactement?» Patiemment, Paolo décortique la terminologie pour Sarya, qui finit par hocher la tête en poussant un «Aaaah! Okay. Adesso ho capito ! (ndlr: Maintenant, j’ai compris!)», de soulagement. «Lire, voyager, jardiner, c’est bien. Mais ce sont des occupations passives. Lorsque tu donnes des cours, tu fais quelque chose de concret. Tu sors de toi. Les élèves nous remercient souvent avec des petits cadeaux, une petite bouteille de grappa. C’est très valorisant. On se sent utile. C’est pour cela que partager son expérience est une chose magnifique», considère Armand D’Auria.

Paolo Parachini, Armand D’Auria et Mario Prati (de g. à dr.) font partie des quelque vingt enseignants bénévoles de l’Appoggio scolastico de Lugano.

Cette expérience-là, que les retraités de l’Appoggio ont acquise au contact de leurs enfants et petits-enfants, ou simplement au fil de la vie, est valorisée à travers ces leçons, leur permettant de conserver un rôle actif au sein de la société une fois leur vie professionnelle terminée. «La société peut profiter de cette expérience en valorisant les connaissances ou les passions des personnes du 3e âge. Le fait de trouver un espace dans la société où elles sont impliquées leur procure beaucoup de satisfaction et leur donne une meilleure image d’eux-mêmes», analyse Daniela Jopp, professeure en psychologie à l’UNIL.

L’âge oublié
Cette image est perceptible lorsqu’on prend le temps de discuter quelques instants avec les bénévoles de l’ATTE et que la différence d’âge s’estompe avant qu’on n’ait eu le temps de la percevoir. Leur dynamisme, leur volonté et leur humour ont gommé la trace du passage du temps sur leur visage. Au volant de sa voiture, Mario ramène Armand au centre de Lugano après le dernier cours de la journée. «Donner des cours, c’est aussi bien que de jouer aux cartes avec des personnes âgées! lance Mario Prati dans un grand éclat de rire. A notre âge, cela nous permet d’être en prise avec la réalité et l’actualité. Pas comme en lisant un article de journal. Là c’est pour de vrai.» Armand confirme. «A la retraite, il y a un vide. Ces cours permettent de faire quelque chose de ce vide. Cela nous maintient en forme. La mort, c’est lorsque tu renonces à vivre.» Mario freine pour laisser passer une jeune femme sur un passage pour piétons. «Managgia (ndlr.: nom de bleu)! Mais qui sort avec des pantalons déchirés?! Ils sont fous ces jeunes!»

Créé: 17.08.2017, 07h09

«Un point de vue différent»

«Nous avons mis en place plusieurs projets où les retraités servaient de médiateurs pour les plus jeunes. Cela leur permet d’être confrontés à des personnes ayant vécu beaucoup de choses, qui ont du temps pour l’écoute, plus de recul.
Ils apportent un point de vue différent, anachronique», expose Tristan Gratier, directeur de Pro Senectute Vaud.

L’association propose aussi régulièrement des activités intergénérationnelles dans le canton. Le projet «Qui es-tu?» a permis à des seniors et des élèves de monter une exposition avec leurs œuvres; et «Passeurs de culture» de devenir ensemble des ambassadeurs du Musée cantonal des beaux-arts. En 2016, une collaboration avec le festival Visions du Réel a mené à la réalisation de deux courts-métrages où les deux générations échangent sur le cinéma.

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