Une semaine à Lausanne en ne payant qu’en lémans

Demain la SuisseModifier le circuit de l’argent pour faire revivre l’économie locale, voilà un joli rêve dans l’air du temps. Pendant huit jours, j’ai mangé, pédalé et fait mes courses avec pour seul argent en poche des lémans.

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«Une semaine à Lausanne qu’avec des lémans? Pas évident!» avait rigolé la gérante du magasin de commerce équitable Art Henia en me faisant le change sur mes francs suisses. Vraiment? «Si vous mangez au resto toute la semaine, ça devrait aller», a-t-elle ajouté en souriant. Me voilà prévenue! Je me rassure en flânant entre les rayons. Pour les habits et les produits de beauté, il y a tout ce qu’il faut. Billets en poche, je me lance à l’assaut des bonnes adresses signalées sur la carte du site de l’Association Monnaie Léman.

A midi, je me rends dans un des restaurants où je devrais pouvoir les dépenser. Première déconvenue, l’enseigne n’accepte pas encore la monnaie alternative. Bientôt, promis! Bon. L’euphorie des débuts passée, je commence à réfléchir à mes petites habitudes. De la méthode, ayons de la méthode.

Réorganiser son quotidien

Première chose, les courses. Les épiceries faisant partie du réseau ne sont pas légion à Lausanne. Je me dirige donc vers l’avenue d’Echallens pour trouver La Brouette. Dans cette échoppe, je vais pouvoir faire le plein de produits frais. L’employé qui tient la caisse ce jour-là m’explique que peu de clients paient en lémans actuellement. Le problème, selon lui, c’est qu’après, le circuit est un peu fermé puisque rares sont les fournisseurs à l’avoir adopté. Une situation qui devrait évoluer: «L’association prend de l’ampleur chaque année. Depuis son lancement, il y a deux ans, plus de 400 professionnels de tous les secteurs ont suivi le mouvement. Et on travaille chaque jour, bénévolement, à étoffer le réseau», plaide Gaëtan Buser, membre du comité de l’association et responsable de la section lausannoise.

Autre difficulté rencontrée par les commerçants: stocker les billets en attendant de les passer plus loin. Impossible, de les déposer à la banque ou de les échanger contre des francs. «Nous allons lancer une plate-forme avec des lémans numériques d’ici à la fin de l’année. Cela va faciliter la circulation de notre monnaie entre les utilisateurs», annonce Gaëtan Buser. Qui ajoute: «Normalement, on ne devrait pas les changer en francs parce que ça casse la chaîne. D’ailleurs, ça ne m’est arrivé qu’une seule fois. Le commerçant avait des lémans, mais il ne pouvait pas payer ses charges. Donc exceptionnellement, on a fait la conversion. Actuellement, chacun gère cette monnaie comme il le souhaite. L’idée étant d’équilibrer la portion de lémans par rapport au chiffre d’affaires et aux coûts.»

Après une première journée chaotique, il me donne rendez-vous à la Grenette sur la place de la Riponne. Quand je lui explique mon projet, sa réaction est instantanée: «C’est une monnaie locale complémentaire. L’objectif n’est pas de remplacer les francs suisses. On cherche à modifier une partie du circuit de l’argent pour qu’il nourrisse l’économie locale.» D’accord, voilà de quoi me déculpabiliser si je devais utiliser mon porte-monnaie d’urgence. Il me donne quelques tuyaux pour que ma semaine se passe au mieux. Là pour les habits, ici pour les cadeaux et juste là pour la boulangerie. Pour les produits frais, il y a La Brouette, quelques stands au marché et La Branche à Savigny, déjà nettement plus loin. Ce qui m’amène à repenser mon mode de déplacement.

Côté transports, ni les CFF ni les TL n’acceptent les lémans. «Peut-être un jour…» rêve Gaëtan Buser. En ville, je peux me déplacer à pied entre les différents commerces. Pour me rendre à Savigny en revanche, cela me semble irréaliste. La Boutique Recyclo fait partie du réseau et propose des vélos à la location longue durée. Comme je n’en ai besoin que pour quelques jours, un proche me propose d’utiliser son vélo électrique. J’en profite donc pour aller faire des emplettes au magasin Arpège à 25 minutes à vélo de Lausanne. Là, je trouve une épicerie bien fournie avec tout ce qu’il faut pour terminer ma semaine.

Un bout de papier chargé de sens

«Tous nos partenaires signent une charte qui les encourage notamment à soutenir le commerce régional avec des produits issus de l’agriculture locale et à fournir des conditions de travail décentes, explique le responsable lausannois. De plus chaque franc échangé en léman est réinvesti par la Banque Alternative Suisse dans des projets éthiques.» Soudain ce bout de papier plastifié prend un nouveau sens. On ne fait plus seulement passer de l’argent d’une main à une autre, on transporte avec soi tout un bagage de valeurs. On participe concrètement à faire vivre les gens et les commerces d’ici, à ne plus laisser les capitaux se disperser aux quatre coins du monde et à encourager la production dans la région.

Au terme de cette semaine, j’ai un peu joué de malchances: les horaires d’été et les endroits qui ne les acceptaient plus ou pas encore ont rendu l’exercice difficile. De plus, peu de partenaires avaient clairement indiqué sur leur comptoir accepter les lémans. Moyennant quelques aménagements, j’ai néanmoins pu vivre une semaine à Lausanne qu’avec cette monnaie.

Laquelle joue bien son rôle de catalyseur pour changer les habitudes de consommation. J’ai découvert des endroits où je n’avais pas eu l’occasion d’aller et qui mettent le local et l’humain au centre. J’ai ralenti mon rythme, pris le temps de faire des choix raisonnés, accepté d’aller moins vite et voir un peu mieux les petits trésors de ma ville.

Si on veut pousser l’expérience un peu plus loin et louer un appartement ou souscrire à une assurance, les solutions sont plus rares. «Beaucoup de projets sont en cours de discussion et de réalisation, constate Gaëtan Buser. Au niveau politique, chaque parti y voit un intérêt. A long terme, on espère qu’une partie des impôts pourra être payée en lémans. Des collectivités se renseignent pour déployer les lémans dans leur région. Avec toutes ces initiatives, on contribue à ramener la vie en ville et on crée de nouvelles synergies entre les commerçants et les habitants.» (24 heures)

Créé: 27.07.2017, 07h00

Une idée qui a fait son chemin à Genève

Au bout du lac, les efforts des bénévoles et des membres de l’Association Monnaie Léman ont été récompensés en 2017 par la Bourse du développement durable décernée par le Canton de Genève.

L’aventure a commencé en 2015 au bout du lac avec une cinquantaine de partenaires de part et d’autre de la frontière. Deux ans plus tard, l’offre du réseau genevois s’est bien étoffée et compte pas moins de 250 commerces dans tous les secteurs. Transfrontalière, la monnaie s’échange à parité avec le franc suisse et l’euro. Pour éviter la spéculation, il n’est pas possible de reconvertir des lémans dans une autre monnaie.

Et le tourisme d’achat? Qu’un léman soit dépensé en Suisse ou en France, il va ensuite rester dans le tissu économique local et encourager les échanges et la production dans la région, et c’est ça l’idée. Pour l’association, l’opération est bénéfique pour les commerçants, les citoyens et les communes: en soutenant le commerce de proximité, le centre-ville reprend vie et les rentrées d’impôts augmentent.

Gaëtan Buser

Membre du comité de l’association et responsable de la section Lausannoise


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