Le val Bavona, l'esprit durable avant l'heure

Demain la SuisseAu XIVe siècle, l'homme exploitait avec génie les rares ressources de cette vallée hostile. Une leçon de survie que transmet le laboratoire du paysage

Vidéo: Romain Michaud

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Depuis Faedo, un sentier non balisé s’élève du fond du val Bavona vers des parois rocheuses menaçantes. Une demi-heure de marche, et le chemin bute sur la falaise. Un escalier taillé dans la roche, sous un surplomb, offre un passage spectaculaire. Tirant parti des corniches, le sentier s’élève ensuite entre les dalles de gneiss sombre qui pavent le versant abrupt de la montagne. L’ascension, vertigineuse, progresse dans un décor sauvage. Le caractère tourmenté et violent de la vallée, une des plus profondes des Alpes, se dévoile dans toute sa force à mesure que l’on prend de l’altitude.

Le chemin n’a pas changé depuis l’époque où celui qui le creusa resta suspendu dans la montagne pendant des mois. L’histoire de Giuseppe Zan Zanini, racontée par Giuseppe Brenna dans un livre richement illustré*, met en lumière celle du val Bavona. Au début du XIXe, le jeune homme était parti à Rome comme garçon d’écurie. Un exil pour échapper à la pauvreté de cette haute vallée du nord du Tessin, prolongement du val Maggia.

Pauvre mais libre

Quand il partit, Zan Zanini avait déjà en tête de revenir sur sa terre pour y tailler le sentier qui lui permettrait de conduire vaches et chèvres à l’alpage de Foioi, au-dessus des falaises. Il acheva l’ouvrage en 1833. Puis l’emprunta chaque été pendant 40 ans, conduisant le bétail vers les terrasses herbeuses supérieures. Des passages sont si escarpés que quand une vache se retournait, elle basculait et dégringolait dans le vide. La chronique retient que le paysan perdit 39 bêtes. «Cet homme-là valait bien un discours et un monument plus grand que tous les Winkelried de l’histoire suisse», admire Plinio Martini. Dans Le fond du sac, roman dédié à ces âpres montagnes qui, depuis le XIVe siècle, n’assurait plus la subsistance de tous, l’écrivain tessinois fait un portrait saisissant de sa vallée et de Giuseppe Zan Zanini, pauvre mais libre, héros ordinaire sur sa «terre de misère»**.

Bavona, une vallée où les menaces naturelles étaient omniprésentes; où la mort accidentelle – chute, noyade, avalanche, éboulement, foudre – imprégnait le quotidien; où une grande religiosité était partagée par la communauté: pour affronter tous ces périls, pour espérer survivre, jeunes et vieux s’en remettaient au sort divin. Eglises, chapelles, peintures évoquant la Madone ont fleuri le long des 12 kilomètres de l’étroite vallée.

Sur 124 km2, seul 1,7% du territoire est propice à l’agriculture. Le reste n’est que forêts, rivières, blocs erratiques, cônes d’éboulement, lacs d’altitude et glaciers. Cette donne a contraint l’homme à tirer parti de la moindre parcelle de terrain.

Installés dès le XIIe siècle, les habitants se sont montrés habiles et opiniâtres à tirer parti de cette nature chaotique. Cultivant le moindre replat. Aménageant des grottes et des caves sous les gigantesques rochers dévalés de la montagne. Elargissant les rares terres cultivables avec des jardins potagers suspendus sur les blocs d’éboulement. Construisant des abris de pierre, le matériau omniprésent: étables, raccards pour sécher les châtaignes cruciales pour ne pas mourir de faim, granges à foin, à maïs ou à seigle. Ce génie à s’adapter aux ressources naturelles locales sans les épuiser témoigne d’une réelle conscience écologique. A sa manière, l’habitant du val Bavona faisait du développement durable avant l’heure!

Un Laboratoire du paysage

Aujourd’hui, avec l’abandon presque total de l’économie alpestre de subsistance, la forêt reprend ses droits. Elle envahit tout, menace les rares espaces de vie de la vallée inhospitalière. L’équilibre harmonieux de jadis entre l’homme et les ressources est menacé. Les traces d’un mode de vie obsolète, fruste mais astucieux, témoignent de ce passé révolu.

La mission de la Fondation Bavona, sise à Cavergno, à l’entrée de la vallée, est de choyer ces vestiges et d’entretenir le souvenir de cette vie rurale singulière. Soutenue par la Confédération, le Tessin, les communes de la région Maggia et la Fondation Patrimoine suisse, l’institution agit pour préserver le paysage singulier du Val Bavona et le faire connaître.

A Mondada, Fontana, Sabbione, Foroglio ou encore Sonlerto, le patrimoine local est répertorié, préservé et mis en valeur. La vallée en devient un musée en plein air. Un Laboratoire du paysage*** propose des activités pédagogiques. Destinées aux enfants et à tout visiteur curieux de patrimoine, ces offres de sensibilisation proposent d’observer sur le terrain les traces de la vie rurale de jadis. Longtemps institutrice dans le val Maggia et désormais responsable du Laboratoire, Nicoletta Dutly Bondietti résume l’esprit de cet effort de transmission: il faut connaître d’où l’on vient pour savoir où l’on va; et l’on ne protège que ce que l’on connaît bien.

* Giuseppe Brenna, Giuseppe Zan Zanini e la Valle di Foioi, Edizioni Salvioni, 2010

** Traduit de l’italien, Editions de l’Aire, 1984

*** Infos sur www.bavona.ch

Samedi prochain: Le Jurassien qui a ramené vaches et chèvres à Ossona dans le val d’Hérens.

A lire aussi : Bavona, la vallée où le gneiss est roi

(24 heures)

Créé: 23.07.2017, 08h10

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