Ils sont les derniers utopistes du parlement

VotationSeuls neufs parlementaires ont soutenu l’initiative monnaie pleine. Des élus de gauche et de droite habitués des causes perdues.

Les Suisses se prononceront le 10 juin sur l'initiative

Les Suisses se prononceront le 10 juin sur l'initiative "monnaie pleine". Image: Keystone

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Les soutiens politiques à l’initiative «Monnaie pleine» se comptent sur les doigts des deux mains. Lors de son passage au parlement, ce texte soumis en votation le 10 juin a fait un four au Conseil des États: zéro voix. Ce ne fut guère mieux au National, où seuls neuf élus sur deux cent lui ont apporté leur soutien.

Imaginée par des économistes et portée par des membres de la société civile, l’initiative veut interdire aux banques commerciales l’émission de crédits. Finies les écritures comptables pour créer de l’argent. La BNS serait la seule habilitée à gérer les quantités de monnaie émise. Trop dangereux, rétorque l’écrasante majorité du parlement, qui refuse de faire de la Suisse une zone d’expérimentation.

«C’est presque dans l’ADN de l’initiative d’être iconoclaste, extrême ou utopique»

Ce n’est pas la première fois que le peuple devra trancher sur une proposition révolutionnaire. «Il n’y a rien de choquant là-dedans, réagit Pascal Sciarini, politologue à l’Université de Genève. L’initiative populaire a justement été créée pour que des acteurs peu ou pas représentés au parlement puissent faire avancer leurs idées. C’est presque dans l’ADN de l’initiative d’être iconoclaste, extrême ou utopique.» Et de pointer du doigt les partis gouvernementaux qui ont perverti le système pour faire de ce droit démocratique un outil électoral.

«C’est toutefois rare que le soutien soit si faible, observe Pascal Sciarini. En général, ceux qui portent des initiatives dites extrêmes peuvent compter sur des relais au parlement. Soit de la gauche, soit de la droite dure. En ce sens, «Monnaie pleine» est une exception.»

Soutenue par des élus de gauche et de droite

Qui sont donc ces neuf parlementaires qui ont décidé d’apporter leur soutien à l’initiative «Monnaie pleine»? À droite, il y a deux élus UDC, Yvette Estermann (LU) et Lukas Reimann (SG). À gauche, cinq socialistes: Ada Marra (VD), Jacqueline Badran (ZH), Margret Kiener-Nellen (BE), Thomas Hardegger (ZH) et Angelo Barrile (ZH). On compte aussi une Verte, Lisa Mazzone (GE), ainsi que le seul élu popiste (Parti ouvrier populaire) du parlement, Denis de la Reussille (NE).

Des profils qui n’étonnent pas Georg Lutz, politologue à l’Université de Lausanne. «Si vous êtes tout à gauche ou tout à droite de l’échiquier politique, vous avez plus de libertés dans vos positions. Vous pouvez défendre une ligne pure sans devoir assumer la responsabilité de vos décisions, puisque la majorité va s’y opposer. Les élus du centre droit sont par essence plus pragmatiques. Ce sont eux qui font pencher la balance.» Pour lui, cette initiative est toutefois particulière, car elle est soutenue à la fois par des élus de gauche et de droite.

À première vue en effet, rien ne permet de rapprocher ces neuf parlementaires, si ce n’est leurs votes précédents sur des textes qualifiés de farfelus ou d’irréalistes. Ainsi les deux UDC faisaient partie de cette petite minorité qui a soutenu en 2014, l’initiative «Sauvez l’or de la Suisse». Quant aux sept parlementaires de gauche, ils ont tous défendu la même année l’instauration du revenu de base inconditionnel (RBI).

S’agirait-il des derniers utopistes du parlement? Quatre d’entre eux expliquent leur façon de voir et de faire de la politique.


«Les idéaux font partie du débat législatif»

Denis de la Reussille (POP/NE)

«Qu’on me traite d’utopiste? Ça ne me choque pas. Au contraire, je revendique ce qualificatif sans problème. En tant que maire du Locle (NE), je dois gérer ma commune de façon pragmatique, mais en tant que conseiller national, je m’accorde un autre rôle. Pour moi, les idéaux doivent faire partie du débat législatif, c’est comme cela qu’on fait avancer la démocratie. Je n’aime pas qu’on juge négativement un projet sous le seul argument qu’on pense qu’il est irréalisable. C’est le fond qui m’intéresse, qu’importe si une proposition est portée par des partis ou par de simples citoyens qui ne sont pas classables politiquement sur l’échelle gauche-droite. Si j’ai soutenu l’initiative «monnaie pleine», c’est parce que j’estime qu’elle pose de vraies questions vis-à-vis des banques et la création de l’argent.»

«J’ai conscience d’être en décalage»

Yvette Estermann (UDC/LU)

«Je n’aime pas la façon dont le parlement traite ceux qui font des initiatives iconoclastes. Derrière un projet, il y a souvent des gens qui défendent une vision et des idées qui méritent qu’on s’y intéresse dans les détails. Souvent, la majorité du parlement les rejette en ne les analysant que de façon très superficielle. Vous parlez d’utopie pour l’initiative «Monnaie pleine», je pense au contraire qu’elle permettrait de corriger certains travers de la grande finance. C’est comme pour l’initiative «Sauvez l’or de la Suisse», je reste convaincue que c’est une erreur de vendre nos réserves d’or. J’ai conscience d’être en décalage avec mon parti, mais vous savez, je suis une élue UDC d’origine slovaque et une médecin qui défend l’homéopathie. J’ai l’habitude d’être une originale sous la Coupole fédérale.»

«Il faut rêver pour accomplir des projets»

Lisa Mazzone (Verts/GE)

«La Suisse traîne le boulet du statu quo. Il y a une tendance marquée chez les politiciens à se transformer en gestionnaires. Ils imaginent des solutions pragmatiques pour faire perdurer notre système. Ils ont une vision au lendemain. Or, pour moi, il faut rêver pour accomplir des projets. Je revendique une vision décloisonnée. Ne plus avoir d’idéaux c’est renoncer à changer le système. Et je pense encore qu’on peut le changer. Je crois vraiment aux causes que je choisis de soutenir. Je n’ai pas soutenu le RBI pour faire plaisir aux initiants, mais parce que je pense vraiment que c’est en soutenant de tels projets qu’on peut changer les rapports de force. Les utopies de gauche et de droite sont opposées, mais chez ceux qui les défendent, on retrouve peut-être cette volonté de changement profond.»

«Je n’ai pas l’impression d’être fofolle»

Ada Marra (PS/VD)

«Pour moi, tout ce qui nous fait sortir du cadre est positif. Ça nous pousse à réfléchir. Je n’ai pas l’impression d’être fofolle. D’ailleurs, les idées ne sont utopiques que jusqu’au jour où elles se réalisent. Prenez le RBI, je ne sais pas quand ni comment, mais pour moi il sera réalisé un jour. J’irais même plus loin. Si aujourd’hui il y a une émergence de la radicalisation dans toutes ses formes, c’est parce qu’on a plus d’idéaux à offrir aux jeunes. Et je crois profondément qu’on doit prendre au sérieux des gens qui passent peut-être pour des farfelus. C’est de la société civile que viendront les nouvelles visions du monde. C’est d’ailleurs les défis de tous les partis de quitter leurs habitudes de gestionnaires pour intégrer ces gens avec des propositions alternatives.»

(24 heures)

Créé: 03.04.2018, 18h48

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