Deux chauffards jugés pour la mort d’un homme de 28 ans

Drame de VernierLe procureur les accuse de s’être livrés à une course-poursuite. L’un d’eux avait bu et fumé des joints.

Lors de l’accident, deux voitures se sont embrasées et un homme qui attendait à un feu rouge a trouvé la mort.

Lors de l’accident, deux voitures se sont embrasées et un homme qui attendait à un feu rouge a trouvé la mort. Image: Pierre Albouy

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«Comment osez-vous dire, devant la famille du défunt, qu’il n’y avait pas de problème dans votre manière de conduire? s’offusque le premier procureur Stéphane Grodecki. Si personne n’avait dépassé les 60 km/h, il n’y aurait pas eu de mort et nous ne serions pas là aujourd’hui!» L’accusé admet que le procureur a raison: «La vitesse y est pour beaucoup» dans ce drame de la route. Mais il reprend aussitôt: «Je me suis arrêté pour porter secours à la victime.» Le procureur, furieux: «Après l’avoir tuée! C’était la moindre des choses.»

Sur le banc des parties plaignantes, une jeune femme sanglote silencieusement. La victime était son mari, il avait 28 ans. Après un combat de sept ans (lire ci-dessous) ils avaient enfin réussi à se retrouver et à vivre ensemble, lorsqu’il a été fauché ce 29 décembre 2012, à 5 h du matin, sur la route de Vernier.

«Je me suis cassé…»

Deux hommes comparaissent devant le Tribunal correctionnel pour rendre des comptes au sujet de cet accident spectaculaire, au cours duquel deux voitures se sont embrasées et un homme qui attendait à un feu rouge a trouvé la mort.

Le procureur Grodecki affirme que les prévenus (un étudiant genevois de 23 ans et un agent de sécurité brésilien de 34 ans) se sont livrés cette nuit-là à une course-poursuite. Ils sont jugés depuis lundi pour meurtre par dol éventuel (lire ci-contre).

L’étudiant sortait d’une soirée au Moa Club. Il a pris le volant sous l’emprise de l’alcool et du cannabis. «Vous êtes à dix minutes à pied de votre domicile! lui fait remarquer la juge Isabelle Cuendet. Pourquoi prenez-vous votre véhicule?» Ce n’était pas prévu. Il a suivi «machinalement» ses copains jusqu’au parking et sans trop savoir ni comment ni pourquoi, il s’est retrouvé seul au volant: «Je ne pouvais plus rester là, je me suis cassé…» Le déroulement de la soirée et le comportement de deux jeunes femmes l’avaient contrarié. Du coup, «j’ai démarré comme une bombe! Je ne me rendais pas compte que je roulais si vite. J’étais dans ma bulle.»

Cinq avertissements

Il a conduit à 100 puis à 116 km/h sur les routes du Nant-d’Avril et de Vernier alors que la vitesse était limitée à 60. «Ce trajet est très flou pour moi.» Mais il ne s’est pas livré à une course-poursuite, il en est sûr. Il se rappelle juste d’une voiture qui lui a coupé la route à deux reprises. «J’ai un seul souvenir précis avant le choc. Un véhicule a surgi de la droite et m’a coupé la route, j’ai donné un coup de volant à gauche pour l’éviter.»

C’est au cours de cette manœuvre qu’il a embouti la voiture arrêtée sagement au feu rouge, dans la présélection de gauche du pont de la Savonnerie. Le prévenu avait déjà été sanctionné pour avoir fumé un joint au volant.

L’agent de sécurité qui comparaît à ses côtés a reçu pour sa part cinq avertissements et retraits de permis pour vitesse excessive! Il avait, de surcroît, l’interdiction de travailler la nuit parce que, dans une procédure parallèle, le Ministère public lui a reproché d’avoir utilisé une arme à feu sur la voie publique. Il a passé outre. Et conteste lui aussi la course-poursuite. Il a juste vu un véhicule qui «zigzaguait» et s’approchait de lui très vite. Il a accéléré pour l’éviter. «Vous vous rabattez sur la droite, exactement au moment où il arrive, c’est le hasard complet?» lui demande la juge. Oui, le hasard. Elle insiste: «Le véhicule fou qui vous fait peur, vous ne cherchez plus à voir où il se trouve?» Non. Malgré les phares, il ne le voit plus jusqu’à ce qu’il entende «un gros boum» sur sa gauche, le choc de l’accident.

Comment est-ce possible? «Je me concentrais sur ma route», répète-t-il. Sans compter les rétroviseurs givrés et l’angle mort. «Mais cette voiture a changé trois fois de position, vous avez trois angles morts différents?» demande la magistrate. «Je vous répète que je ne l’ai pas vue», répond le prévenu. Le procès se poursuit.


Ensemble après sept ans de combat

Le défunt de 28 ans était Franco-Marocain, elle est Algérienne. Il est tombé amoureux d’elle en la voyant sur la vidéo d’un mariage. «Ma sœur a épousé son meilleur ami», explique la jeune femme. Depuis ce jour-là, il lui a fait la cour. Mais la barrière administrative pour qu’ils puissent se marier et qu’elle réussisse à le rejoindre en France paraissait infranchissable. Des difficultés culturelles, familiales, les ont également contraints à se séparer durant plusieurs mois. Mais, raconte-t-elle à la barre, leur amour et la ténacité extrême de son époux ont été plus forts. Ils ont fini par se retrouver. Et, après sept ans de combat, en automne 2012, ils ont enfin pu se marier. Un beau mariage, plus de 300 invités. «Il m’a promis qu’il ne me laisserait plus jamais tomber.» Ils vivaient sous le même toit depuis à peine quinze jours lorsque l’accident mortel est arrivé.

Elle se tourne vers les prévenus: «Mon mari n’était pas un homme ordinaire, il était correct, c’était un ange. J’ai eu de la chance de l’avoir rencontré. Je veux que vous sachiez qui j’ai perdu, je ne vous pardonnerai jamais.» Et aujourd’hui? «Je survis, je voudrais avoir 60 ans.»

Les deux frères aînés de la victime et sa mère ont également fait part de leur désespoir. «A la maison, il n’y a plus de musique, plus de fêtes, je ne vis plus, je fais semblant, explique cette dernière. Parfois, la nuit, j’entends le bruit d’un micro-onde ou d’une chasse d’eau. Pendant un instant, je me dis qu’il est de retour.»

La famille a vécu unie, soudée, notamment parce que le père est décédé en 1989 et qu’il a fallu se serrer les coudes. Le jeune frère repose aujourd’hui au Maroc. Les aînés attendaient des prévenus qu’ils expliquent sincèrement ce qui s’était passé dans la nuit du 29 décembre 2012. Et comment leur frère qui rentrait tranquillement de son travail de nuit a péri si tragiquement: «Nous avons besoin que les accusés assument les faits pour pouvoir commencer à faire notre deuil.» C.F.

Créé: 02.06.2015, 08h22

Le dol éventuel

On parle de dol éventuel lorsque l’auteur d’une infraction envisage un résultat très grave et ne fait pas ce qu’il peut pour l’éviter. Ici, le procureur estime qu’à cause de la vitesse, de l’alcool et de la course-poursuite reprochée, les prévenus ne pouvaient ignorer qu’ils prenaient le risque de tuer quelqu’un et l’ont accepté. C.F.

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