La difficile traque des casseurs du 19 décembre

GenèveUn an après la manifestation qui a notamment souillé la façade du Grand Théâtre avec de l’huile de vidange, seize personnes sont prévenues d’émeute.

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Que sont devenus les fauteurs de troubles de la nuit brumeuse du 19 décembre 2015? Ces quelques casseurs organisés comme une armée ont tagué des façades du centre-ville, brisé des vitrines, souillé à l’huile de vidange le Grand Théâtre, sous les yeux impuissants d’une poignée de policiers qui n’ont procédé à aucune interpellation ce soir-là. Pourra-t-on un jour confondre tous les auteurs du groupe d’une quarantaine de Black Blocs infiltrés dans le cortège de 400 personnes réunies pour défendre la culture alternative?

Un an après, l’enquête pénale reste en cours. «A ce jour, seize personnes sont prévenues d’émeute et pour certaines s’ajoutent les dommages à la propriété», annonce Vincent Derouand, directeur de la communication du pouvoir judiciaire. Elles encourent jusqu’à trois ans d’emprisonnement ou une peine pécuniaire. Le Ministère public n’en dit pas davantage sur la procédure à ce stade. Quant aux avocats contactés, ils n’ont pas souhaité s’exprimer. L’un d’eux défend un Lausannois qui a passé plusieurs semaines en détention provisoire.

Un travail de fourmi

Ces résultats révèlent les difficultés d’investigation postmanifestation. «Seize prévenus, c’est un joli résultat, sachant que l’enquête sur le 19 décembre est partie de rien, souligne le procureur général, Olivier Jornot. Les enquêteurs ne peuvent s’appuyer que sur les images des caméras de commerçants, les vidéos prises par des témoins ou postées sur YouTube pour essayer de reconnaître les auteurs. Ils font un travail de fourmi, ce qui explique pourquoi cela prend un temps fou.»

Même constat du chef d’état-major de la police genevoise, François Waridel, qui développe: «Soupçonner des gens est une chose, recueillir des preuves solides en est une autre. Même avec des vidéos, il n’est pas facile d’identifier ces personnes, qui sont une infime minorité des manifestants. Il faut multiplier les indices en essayant de trouver de l’ADN, des témoignages, faire des recoupements avec d’autres cantons. Et il est extrêmement difficile d’acquérir des informations dans ces milieux alternatifs du fait de leur cloisonnement.» Il faut dire aussi que les Blacks Blocs font preuve d’un certain professionnalisme en action. «Il est difficile de retrouver des traces parce qu’ils se changent, brûlent leurs vêtements ou les jettent à l’eau. Tout est préparé. Il y a des meneurs bien entraînés qui adaptent leur tactique aux méthodes policières.»

Le rapport sur les faits, rendu en début d’année, détaille: «Il semble que les rôles soient clairement définis au sein de ce groupement. Des individus sont désignés pour commettre des dégâts, d’autres assurent la protection et pour finir certains sont attribués à la logistique.» Sur le terrain, «ceci se traduit par des données d’ordre par signes, des gestes rapides et précis et une absence totale de signes de reconnaissance (marque ou signe masqué par de l’adhésif sur les vêtements)».

Enquête en simultanée

Face à une organisation quasi militaire, il y a deux réponses possibles. Interpeller massivement les manifestants durant l’événement, avec le risque, notamment, de viser les mauvaises personnes. Ce type d’action était impossible à mener ce soir-là en raison du faible effectif de policiers engagé (31). Lors d’événements similaires survenus au début des années 2000, cela n’a d’ailleurs «débouché que de manière marginale à des condamnations pénales», précise le même rapport.

A l’instar du politique (lire ci-dessous), Olivier Jornot encourage la police à développer une autre approche. «Nous avons un problème dans les engagements de maintien de l’ordre. Les troupes engagées font le maximum pour éviter les dégâts sur le moment, mais elles ne sont pas là pour récolter des preuves pour les suites judiciaires. Les dispositifs pour les manifestations à risque devraient impérativement comprendre des policiers chargés d’observer, de filmer et, dans les cas les plus graves, d’interpeller de façon ciblée.» Une procédure appliquée pour des événements exceptionnels, comme le G8. «C’est maintenant généralisé à toutes les manifestations à risque. Nous reproduisons une minipolice, avec les forces d’intervention, les enquêteurs, les observateurs, dans le but de recueillir un maximum de preuves», note François Waridel.

Créé: 16.12.2016, 07h40

Un monument écarté

Un homme paie les pots cassés depuis la nuit d’émeutes du 19 décembre. Il ne s’agit pas moins que du numéro 2 de la police, le chef des opérations Christian Cudré-Mauroux, aux vingt-neuf années de carrière jusque-là sans faille. Sur la base d’une enquête administrative, ce spécialiste du maintien de l’ordre reconnu en Suisse romande a été considéré comme responsable de la mauvaise anticipation de l’événement. Il lui est surtout reproché d’avoir, a posteriori, observé le silence vis-à-vis de sa hiérarchie s’agissant des renseignements disponibles sur le risque de la manifestation. Christian Cudré-Mauroux a d’abord été poussé par le Conseil d’Etat à démissionner, avant d’être dégradé pour quatre ans et réaffecté à l’Office cantonal de la protection de la population et des affaires militaires. L’intéressé conteste, depuis le début, toutes les accusations avec force. Il a recouru contre la sanction et contre sa réaffectation. Ce volet de l’affaire est en main de la Chambre administrative. S.R.

La police a tiré les leçons des débordements

Les casseurs infiltrés dans la manifestation non autorisée du 19 décembre 2015 ont touché 65 commerces, 21 immeubles, blessé deux policiers, un citoyen, et fait vaciller la police, créant une crise politique. Depuis, l’institution a examiné à l’interne ses pratiques, tandis que des députés ont rendu en septembre leur autopsie de ce ratage. Il ressort de ces deux examens un «Rapport conclusif» signé du Département de la sécurité, que nous avons obtenu.Des réponses ont été apportées à toutes les recommandations de la sous-commission de gestion du Grand Conseil. Certains points sensibles ont déjà été mis en pratique.
En amont, un plus grand nombre d’acteurs peuvent être impliqués. «Le dispositif standard de maintien de l’ordre peut être composé également d’un élément d’observation, d’un élément d’interpellation et d’un suivi judiciaire pour le traitement des interpellations. Un procureur peut également être demandé au préalable pour la manifestation.»

En matière de gestion du renseignement, «les différentes unités du Service de renseignement sont automatiquement intégrées dans l’appréciation de la situation pour la mise sur pied du dispositif de maintien de l’ordre». La circulation de l’information, si problématique dans l’affaire du 19 décembre, s’est améliorée. «Un système de traçabilité des documents du Service de renseignement a été mis en œuvre.»

Le maintien de l’ordre devient l’affaire de tous à la police. «Un plan de formation au maintien de l’ordre spécifique pour les commissaires de police est développé afin d’augmenter leur réflexion et leur sens tactique.» Le chef d’engagement aux manettes pour gérer une manifestation peut recevoir l’appui d’un commissaire de police de service. Par ailleurs, la formation unique des policiers mise en place depuis avril 2015 implique une formation au maintien de l’ordre. «Ainsi, au fil des années, l’effectif pour le maintien de l’ordre de la police genevoise augmentera considérablement.»

Les commerçants sont informés à travers un bulletin hebdomadaire des manifestations autorisées, comprenant le lieu et la volumétrie des participants. Ils peuvent aussi être contactés par la police de proximité avant une manifestation d’importance ou non autorisée et à risque. Bref, «la police s’est astreinte à formaliser beaucoup mieux ses processus, à sortir de l’informel, à assurer la traçabilité et à structurer son action en amont des événements».

Qu’en est-il de la doctrine d’engagement en matière de maintien de l’ordre? Bien qu’appliquée à la lettre le 19 décembre, elle a été jugée trop molle par le conseiller d’Etat Pierre Maudet, demandant à la cheffe de la police de revisiter son application. La réflexion ne peut se faire qu’au niveau cantonal. Les travaux sont en cours.
S.R.

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