Ce diplomate à l’OMC était parti en mission pour tuer

EnquêteAccrédité à Genève, un membre du service de renseignement militaire russe a tenté d'empoisonner un marchand d'armes bulgare avec deux complices.

«Le Service de renseignement de la Confédération, dont on sait qu’il a tenté de reconstituer minutieusement les mouvements de nombreux agents russes sur l’arc lémanique ces derniers mois, refuse de dévoiler ce qu’il sait.»

«Le Service de renseignement de la Confédération, dont on sait qu’il a tenté de reconstituer minutieusement les mouvements de nombreux agents russes sur l’arc lémanique ces derniers mois, refuse de dévoiler ce qu’il sait.» Image: Laurent Guiraud

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L'affaire semblait impossible à élucider. En avril 2015, un négociant d'armes bulgare, son fils et un manager de l’entreprise ont été admis à l'hôpital de Sofia en raison d'un grave empoisonnement. Le trafiquant d'armes Emilian Gebrev a frôlé la mort mais a pu être sauvé. L’hypothèse d’une attaque a été privilégiée, mais la police n'a trouvé aucune piste tangible, si bien qu’elle a fini par abandonner l'enquête.

Jusqu’à ce rebondissement, trois ans plus tard, à Salisbury, en Angleterre, lorsque l'agent double russe Sergei Skripal a été empoisonné avec l'agent innervant Novichok. Les Bulgares ont aussitôt relevé des parallèles troublants. L’enquête a été rouverte et les autorités bulgares ont identifié les auteurs présumés: trois agents du renseignement militaire russe GRU. Tous trois sont désormais recherchés et sur la «notice rouge» d'Interpol.

Le rôle de la Suisse

Une enquête conjointe du réseau d'investigation Bellingcat, du média russe «The Insider» et de la cellule enquête de Tamedia montre maintenant que la Suisse a joué un rôle important pour les agents russes, tant dans la préparation de l'attentat à Sofia que par la suite.

Au moins un agent du GRU a voyagé avec un visa Schengen délivré par l'ambassade de Suisse à Moscou, comme le confirme le Ministère public bulgare. Après la tentative d’assassinat à Sofia, un autre coupable présumé a été accrédité comme diplomate russe en Suisse pendant près de deux ans. Afin de préparer et de réaliser l'assassinat, des agents russes se sont rendus en Bulgarie sous les faux noms de Sergueï Fedotov, Vladimir Pavlov et Georgy Gorchkov. Comme leur victime a survécu à la première attaque, au printemps 2015, ils sont revenus en été. Une fois de plus, le trafiquant d'armes Gebrev a montré des signes d'empoisonnement. Il a été sauvé grâce à l'intervention rapide des médecins.

L'Unité 29155 spécialisée en action violente

Peu de temps après, les traces des Russes ont été perdues. Mais au moins deux d'entre eux réapparaissent en Suisse: l'homme dont le nom de couverture est Sergei Fedotov s’est rendu cinq fois dans notre pays, entre Genève et Lausanne, en tant que touriste. Il y a rencontré deux autres agents du GRU qui ont ensuite perpétré l'attaque au poison sur Sergei Skripal à Salisbury. Fedotov a probablement dirigé la tentative d'assassinat depuis Londres. Son vrai nom est Denis Sergeev et il a reçu la plus haute décoration militaire russe en tant qu'officier des Spetsnaz, les forces spéciales du GRU.

Un deuxième participant aux attentats en Bulgarie s'est ensuite complètement installé en Suisse: Georgy Gorchkov a été accrédité comme diplomate russe à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), à Genève, dès janvier 2017, sous son vrai nom Egor Gordienko. Selon les recherches de Bellingcat, Sergeev et Gordienko appartiennent tous deux à l'Unité 29155, une unité spéciale du GRU dont la tâche principale est l'action violente. Le meurtre de prétendus extrémistes à l'étranger a été légalisé par le parlement russe en 2006 au moyen d'une loi spécifique. Le «New York Times» décrit l'Unité 29155 comme une «unité secrète destinée à déstabiliser l'Europe».

Gordienko est âgé de 41 ans et a également une formation militaire. Il semblerait qu'il ait participé à des opérations russes en Crimée en 2014. Le 27 janvier 2017, l'agent du GRU a été accrédité comme troisième secrétaire de la mission russe auprès de l'OMC à Genève. Cela nous a été confirmé par écrit à la fois par l'OMC et par le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). «Nous n'avons aucune information sur la personne que vous avez mentionnée», affirme toutefois Daria Rudakova, porte-parole de la mission russe à Genève.

Un diplomate fantôme?

Comment serait-il possible que Gordienko ait travaillé comme diplomate russe à l'OMC pendant près de deux ans à l'insu de la mission russe? Daria Rudakova n’a pas répondu à cette question.

Egor Gordienko

Le Service de renseignement de la Confédération (SRC) a reconstitué avec beaucoup d'efforts les mouvements d’agents russes dans l’arc lémanique ces derniers mois, mais refuse d’en dire davantage. Le DFAE, de son côté, affirme ne pas avoir eu connaissance d’une quelconque activité de Gordienko «en relation avec le GRU». Et l'OMC, enfin, assure qu'elle n'avait pas connaissance des autres activités de Gordienko. Les États membres sont libres «d’enregistrer qui bon leur semble».

Retraite en Russie

En fait, Gordienko devait rester à Genève pour quatre ans, avec une accréditation valable jusqu'en 2020. Il s’était installé dans un immeuble tout neuf au chemin de la Fontaine, à Nyon, avait emmené sa famille avec lui, participait à la vie sociale, par exemple à la traditionnelle course d'Antigel en janvier 2018, et s'était déjà inscrit à la course de l'Escalade, en décembre de la même année. Finalement, il n’était pas au départ de cette dernière. Début octobre 2018, il s'est envolé pour Moscou et n'est jamais revenu. Son billet de retour Moscou-Genève est resté inutilisé. Un peu plus tard, sa famille l'a suivi en Russie. Juste avant que les Gordienko ne quittent Genève, Bellingcat avait pour la première fois révélé les noms des assassins présumés au Novichok à Salisbury. Peut-être l'agent craignait-il d'être exposé. À l'époque où Gordienko vivait et travaillait en Suisse, les trois agents du GRU présumés responsables de l'attaque au Novichok sur Sergei Skripal se sont rendus à plusieurs reprises à Genève. Les données de leurs téléphones portables montrent qu'ils se sont rendus tout près de l'OMC à plusieurs reprises.

Selon les recherches de Bellingcat, Gordienko vit maintenant avec sa famille dans une maison du centre de Moscou, qui est à la disposition des vétérans ayant fait leurs preuves au combat. Alexander Myshkin – l'un des assassins présumés de Salisbury – vit dans le même quartier. Le frère de Gordienko, biochimiste de formation, travaille comme diplomate à l'ambassade de Russie dans la capitale finlandaise Helsinki depuis début 2018.

Créé: 25.02.2020, 06h58

Cyberattaques et assassinats: les opérations russes à l'ouest

Janvier 2015: Cyber-attaque contre le Bundestag allemand. Les experts en sécurité accusent les hackers du groupe «APT28», qui est affecté aux services secrets militaires russes GRU.

Avril 2015: Cyber-attaque sur la chaîne de télévision «TV5 Monde» à Paris. L'APT28 serait également à l'origine de cette affaire.

Avril et août 2015:
Attaques au poison contre un trafiquant d'armes bulgare, son fils et un directeur de l’entreprise. Tous les trois survivent. Le ministère public bulgare enquête sur huit agents du GRU.


Mars 2016:
En pleine campagne électorale américaine, les serveurs de messagerie de l'équipe d'Hillary Clinton sont piratés et les courriers sont publiés. En 2018, l'enquêteur spécial américain Robert Mueller inculpe donc douze agents du GRU.

Septembre 2016: Cyber-attaque lors d’une conférence de l'Agence mondiale antidopage (AMA) à Lausanne. En 2019, les États-Unis inculpent sept agents du GRU.

Octobre 2016: Une tentative de coup d'Etat au Monténégro échoue. Deux ans plus tard, quatorze personnes sont condamnées à de longues peines de prison, dont (par contumace) deux agents russes du GRU.

Printemps 2017: Pendant la campagne électorale française, les courriers de l'équipe d’Emmanuel Macron sont publiés. Des hackers du GRU sont soupçonnés.

Mars 2018: Tentative de meurtre de l'agent double russe Sergei Skripal et de sa fille Julia. Les agents du GRU sont identifiés comme des auteurs présumés. Ils étaient passés plusieurs fois par Genève et Lausanne.

Avril 2018: Arrestation et expulsion de quatre agents du GRU à Amsterdam qui avaient tenté de pirater le réseau informatique de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques. Le quatuor détenait des billets de train pour la Suisse. Leur cible? Le laboratoire de Spiez.

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