«Le drame actuel est de réduire l’identité à une seule caractéristique»

CitoyennetéLa conseillère nationale socialiste Ada Marra questionne dans un essai ce que veut dire être Suisse et tacle les «fondamentalistes».

Ada Marra (PS/VD) signe «Tu parles bien français pour une Italienne». Un essai dont la publication, juste avant l’entrée en vigueur de la loi sur la nationalité, ne doit rien au hasard.

Ada Marra (PS/VD) signe «Tu parles bien français pour une Italienne». Un essai dont la publication, juste avant l’entrée en vigueur de la loi sur la nationalité, ne doit rien au hasard. Image: PHILIPPE MAEDER

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

«Tu parles bien français pour une Italienne!» Lancée à Ada Marra par un collègue à l’époque où elle siégeait au parlement vaudois, cette phrase a marqué la socialiste. À tel point qu’elle en a fait le titre de son premier livre, publié le 18 décembre. Avec cet essai, la conseillère nationale née à Lausanne en 1973 de parents immigrés veut susciter une réflexion sur l’identité helvétique. Ennemie jurée de l’extrême droite, Addolorata, de son prénom complet, veut contrer les «fondamentalistes» qui tentent selon elle de confisquer la définition du patriotisme et de l’identité suisse. En vacances à Beyrouth, au Liban, elle a répondu à nos questions par téléphone.

Lorsque, à Beyrouth, quelqu’un vous demande d’où vous venez, que répondez-vous?
(Rires.) Je dis que je suis Suisse. Mais il n’est pas exclu qu’au fil de la conversation, je mentionne l’Italie…

Pourquoi est-ce important pour vous de dire qu’il existe mille façons d’être Suisse?
Parce que nous sommes dans une période de repli identitaire et de crispation nationaliste, en raison notamment de la globalisation. La définition d’«être Suisse» se fait aujourd’hui à des fins idéologiques qui excluent un certain nombre de personnes. Quand l’UDC clame que «les Suisses votent UDC», elle sous-entend que la seule manière d’être Suisse est de voter pour elle. Elle commet un hold-up sur l’identité. On nous fait croire que nous sommes constitués d’un bloc, mais ce n’est pas le cas. J’essaie de déconstruire très modestement cette idéologie.

Vous vous attardez également sur les mythes…
Imaginer qu’il existe une Suisse mythique, un âge d’or, et que les étrangers entachent la pureté du pays, c’est méconnaître la réalité des chiffres. Depuis septante ans, la Suisse est une terre d’immigration. Et tant mieux parce qu’elle ne s’en porte pas plus mal. Économiquement, notre situation est fantastique en comparaison internationale. Nous avons des institutions qui fonctionnent, un service public que l’on nous envie. C’est aussi grâce aux étrangers.

Votre discours dérange. Vous avez été la cible d’insultes après avoir écrit «LA Suisse n’existe pas» sur Facebook à l’occasion du 1er Août…
À chaque fois que l’on parle d’identité, pas uniquement en Suisse mais de manière générale, les réactions sont très émotionnelles et peu rationnelles. Moi, je pose juste des questions dans ce livre. Mon but, c’est que nous réfléchissions tous ensemble à cette thématique qui n’a pas de réponse absolue et donnée pour toujours.

Que répondez-vous à ceux qui vous traitent de «négationniste patriotique»?
Qu’au contraire je suis constructive. J’essaie de donner des définitions qui ne sont pas idéologiques. Je parle de la réalité de la vie des gens.

Comment réconcilier les différents camps qui s’opposent autour de l’identité?
Il faut trouver ce qui nous unit. Pour moi, la Suisse, c’est une œuvre collective pragmatique à laquelle j’ai envie de participer. Ce en quoi je crois vraiment, c’est notre démocratie, nos institutions, la volonté de dialogue, la protection des minorités. Si Appenzell a autant de poids que Vaud au Conseil des États, alors que la population y est beaucoup moins nombreuse, c’est bien parce que l’on veut protéger les minorités. Il faut continuer à le faire plutôt que d’essayer de les écraser ou de les exclure.

Alors que des institutions comme l’armée ont perdu en importance, qu’est-ce qui participe à la construction de l’identité helvétique?
Sans hésitation les services publics. Quand vous envoyez une lettre, que vous soyez à Uzwil (ndlr: dans le canton de Saint-Gall) ou à Genève, le timbre coûte 1 franc en courrier A pour tout le monde. Un paysan d’Uzwil vaut autant qu’un haut fonctionnaire de Genève. Si on s’attaque au service public, je pense évidemment à «No Billag» ou à la privatisation de l’électricité, c’est à la cohésion nationale que l’on s’en prend.

Quelle est votre identité à vous?
Elle est double. Je suis une parlementaire suisse qui sert son pays et en même temps je suis une fille de migrants. Le drame actuel, c’est l’essentialisation de l’identité à une seule caractéristique. Certains me considèrent uniquement en tant qu’étrangère, comme si c’était la chose la plus importante qui me compose. Mais non. Je suis beaucoup plus que cela. C’est la même chose pour les musulmans. Aujourd’hui on dit: «C’est un musulman.» Comme si c’était l’identité, le bloc qui allait composer cette personne.


«Les procédures de naturalisation, c’est la porte ouverte à l’arbitraire»

Votre essai a été publié juste avant l’entrée en vigueur de la nouvelle loi sur la nationalité. Un durcissement que vous avez combattu. Coïncidence?
J’ai surtout écrit ce livre suite à la campagne sur la naturalisation facilitée pour la troisième génération. Mais il est vrai que j’ai tout fait pour qu’il paraisse avant l’entrée en vigueur de la réforme de la loi sur la nationalité, que le parlement avait acceptée en 2014.

La nouvelle loi barre l’accès au passeport aux bénéficiaires de l’aide sociale et à ceux qui ne maîtrisent pas une langue nationale. Vous critiquez le fait que, pour devenir Suisse, il faut être riche et bien formé. N’est-ce pas normal de maîtriser la langue pour obtenir la nationalité?
Vouloir faire passer des tests de langue à des enfants de migrants nés en Suisse est humiliant et traduit une méconnaissance de la réalité, car ils la parlent, la langue. En ce qui concerne les premiers arrivants, ce n’est pas parce qu’ils ne parlent pas parfaitement un idiome national qu’ils sont de moins bonnes personnes mal intégrées dans la société. Par ailleurs, tous les étrangers ne savent pas lire et écrire dans leur langue natale, alors imaginez effectuer un examen ici! S’ils ont envie de devenir Suisses, doit-on le leur interdire pour autant?

Vous êtes contre les tests de naturalisation et en faveur du droit du sol…
Tout à fait. Ce n’est pas une question de principe ou d’idéologie, je crois simplement dans les lois, qui doivent garantir l’égalité de traitement. Or, avec ces procédures de naturalisation, nous sommes dans l’arbitraire le plus total. En fonction du lieu dans lequel ils vivent et des responsables auxquels ils ont affaire, des étrangers qui partagent les mêmes caractéristiques sociales, politiques ou économiques n’ont pas les mêmes chances d’obtenir la nationalité.

Pour vous, il suffirait de naître en Suisse pour obtenir la citoyenneté, comme aux États-Unis. Ce n’est pas un peu extrême comme position?
Si, à la naissance, vous dites à un enfant: «Tu es membre de la famille, tu es Suisse», il va aller crier «hop Suisse» au Stade de Suisse. Si vous lui dites qu’il est Italien, il va prendre sa guitare et chanter Toto Cutugno. C’est normal. Que voulons-nous comme pays? Des gens qui sont fiers d’être Suisses et qui ont l’impression d’être des membres de la famille ou des gens qui se sentent exclus? (24 heures)

Créé: 31.12.2017, 10h08

Articles en relation

«C’est une grande joie pour moi aujourd’hui»

Naturalisation facilitée Le oui à la naturalisation facilitée des étrangers de la troisième génération est un succès pour la socialiste Ada Marra. Plus...

Le passeport rouge à croix blanche est toujours plus convoité

Citoyenneté Mercredi à Lausanne, 501 nouveaux Suisses ont prêté serment. Le contexte législatif pourrait expliquer la tendance à la hausse. Plus...

La Suisse entame 2018 avec des lois durcies

Nouvelle année Avec un droit à la naturalisation plus restrictif et le retour des courtes peines de prison, le climat est à la fermeté. Dans le domaine de la santé, les économies priment. Plus...

«Les procédures de naturalisation sont arbitraires»

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actu croquée par nos dessinateurs, partie 5

C'est la guerre du rail entre CFF et BLS. Paru le 20 avril 2018.
(Image: Bénédicte) Plus...