Écorner les bœufs: l’ultime défi de Schneider-Ammann

AgricultureLe conseiller fédéral soldera son retrait sur une initiative qui veut préserver l’intégrité des vaches. Et ce n’est pas une plaisanterie.

Armin Capaul, le paysan de montagne à l’origine de l’initiative «vaches à cornes» discute avec Johann Schneider-Ammann lors du traitement du texte aux Chambres fédérales.

Armin Capaul, le paysan de montagne à l’origine de l’initiative «vaches à cornes» discute avec Johann Schneider-Ammann lors du traitement du texte aux Chambres fédérales. Image: VQH

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Une vache rentre à l’étable. Sur ses cornes, deux bulletins «oui» sont accrochés. Le 25 novembre, les Suisses voteront sur l’initiative «Pour la dignité des animaux de rente agricoles». Le texte est souvent qualifié de folklorique. Heureux pays, où l’on peut se prononcer sur le maintien des cornes aux vaches et aux chèvres! Et les partisans qui ont lancé leur campagne mardi ont bien l’intention de jouer la carte de l’humour, même s’ils estiment que l’enjeu est très sérieux (lire encadré).

Comment Johann Schneider-Ammann pourrait-il leur donner tort, alors qu’il a fait le tour du monde avec son célèbre «rire, c’est bon pour la santé»? Or c’est bien lui qui devra combattre ce texte. Ce sera même son ultime défi en tant que ministre de l’Économie. Presque un clin d’œil, tant il s’est souvent pris les pieds dans le tapis agricole.

«De doux rêveurs»

L’affiche est alléchante. D’un côté, la bonhomie d’un ours bernois, de l’autre l’opiniâtreté d’un bouquetin grison. Car derrière ce texte se trouve Armin Capaul, un paysan de montagne exilé à Perrefitte, dans le Jura bernois. Affublé d’un improbable bonnet et d’un gilet en laine sur une chemise à carreaux, il a rappelé mardi que s’il a lancé cette initiative, c’est en dernier recours. «Les démarches auprès du Conseil fédéral et du parlement sont toutes restées vaines.» Il avait même écrit personnellement à Johann Schneider-Ammann.

«Des doux rêveurs.» Voilà comment Jean-Paul Gschwind (PDC/JU) qualifie les partisans de ce projet. Lui-même est vétérinaire. «L’écornage se fait sous anesthésie, les bêtes ne souffrent pas. Et il faut voir des vaches avec des cornes dans des stabulations libres. Ça peut vite être un carnage lorsqu’elles se battent. Des hématomes sur les tétines ou des déchirures à la vulve, j’en ai vu.» Sans oublier la sécurité des éleveurs. «Ce texte n’est pas juste folklorique», rétorque Adèle Thorens (Verts/VD), qui craint justement que les opposants ne le tournent en ridicule pour éviter la question fondamentale, qui est celle de l’éthique. «Cela peut faire sourire, mais il s’agit au fond de la dignité de l’animal, telle qu’elle est définie dans notre loi sur la protection des animaux. Si on enlève les cornes à ces animaux, c’est pour les détenir en plus grand nombre dans un même espace restreint. On évite ainsi qu’ils se blessent ou blessent l’agriculteur; mais on exige surtout que l’animal s’adapte à la structure de détention, alors que ce devrait être l’inverse. On nie d’une certaine manière l’animal dans ses spécificités propres. Cela relève d’une idéologie productiviste, que défend Johann Schneider-Ammann, face à une agriculture plus respectueuse des animaux.»

Entre ces deux visions, l’Union suisse des paysans a d’ailleurs refusé de trancher. «Il y a des sensibilités différentes, et nous avons décidé de laisser la liberté de vote», détaille Jacques Bourgeois (PLR/FR), directeur de l’organisation. Mais il s’attend à un débat très émotionnel.

Comment Johann Schneider-Ammann abordera-il cette dernière votation, lui qui lancera la campagne du Conseil fédéral le 16 octobre? Avec sérieux ou avec le sourire? Peut-être les deux. Lors du débat au parlement, il avait savamment mélangé les genres. Il avait rappelé que son père était vétérinaire, et qu’il connaissait donc bien le sujet. Mais il avait aussi rapporté une anecdote. «En bon soldat suisse, je me suis moi aussi déjà perdu de nuit dans un pâturage. Et avec mes camarades, nous avons dû fuir en abandonnant le matériel parce qu’un troupeau nous chargeait. Et ce n’est que le lendemain que nous avons constaté, en allant le récupérer, qu’heureusement les vaches n’avaient pas de cornes.»

Le buzz de mars 2016

Quel que soit le verdict des urnes, une chose est sûre, cette votation a déjà fait et fera encore parler d’elle dans le monde entier. Ce qui suscite déjà une forme d’espoir chez le ministre. «J’espère qu’on battra mon buzz de mars 2016», confiait-il tout sourire devant le Conseil national: sa fameuse vidéo: «Rire, c’est bon pour la santé».

Créé: 02.10.2018, 20h19

190?francs par vache

En Suisse, près de 90% des vaches n’ont pas de cornes. L’initiative ne cherche pas à interdire l’écornage, mais à encourager financièrement les éleveurs qui ne le pratiquent pas. Cela afin de promouvoir une détention respectueuse des animaux de rente, notamment les vaches et les chèvres.

Les initiants estiment en effet qu’il s’agit d’une opération douloureuse, malgré toutes les précautions prises. Ils rappellent que les cornes sont un organe vivant, qui pousse durant toute la vie. Elles permettent aux animaux de communiquer, de réguler leur température et d’effectuer leurs soins corporels. Les animaux se reconnaissent aussi grâce à elles. Pour éviter les problèmes de blessures entre animaux qui conservent leurs cornes, les initiants estiment qu’il suffit de prévoir des lieux de détention plus grands.

Les partisans ont d’ailleurs déjà leur proposition de mise en œuvre, en cas de succès. Les subventions seraient liées au programme de sorties en plein air. Seuls les paysans qui laissent sortir les animaux au pâturage pendant au moins 26 jours par mois en été et les laissent se promener en plein air au moins 13 jours par mois en hiver y auraient droit. La contribution annuelle serait d’au moins 190 fr. par vache et 38 fr. par chèvre. Il n’en coûterait ainsi que 15 millions à la Confédération. Une somme facilement gérable dans un budget agricole de près de 3 milliards.

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