L’élevage par pure passion

Franches-montagnesLes fameux chevaux du Jura sont vendus à perte. Reportage sur le Haut-Plateau.

Thierry Eicher et sa pouliche «Eli», qui s’est classée au deuxième rang lors du test en terrain, à Delémont.

Thierry Eicher et sa pouliche «Eli», qui s’est classée au deuxième rang lors du test en terrain, à Delémont. Image: JEAN-PAUL GUINNARD

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Eli est d’abord intimidée par le photographe. Lâchée dans le pâturage, la pouliche de 3 ans part au grand galop et disparaît derrière la crête. Le son des sabots sur l’herbe mouillée diminue. Le silence règne sur la ferme de la Selle-au-Roy, à Pleigne, un petit village situé au bout du Haut-Plateau, aux confins du Jura et de la France. Mais le galop redevient perceptible et le jeune cheval réapparaît, lancé à fond de train. Un bref hennissement et Eli stoppe tous fers dehors devant ses éleveurs, Ornella et Thierry Eicher.

La pouliche a de bonnes raisons de se défouler. Trois jours auparavant, elle a fait le déplacement à Delémont pour le test en terrain, un examen sanctionnant la morphologie et les allures, ainsi que les aptitudes à l’attelage et à l’équitation des franches-montagnes de 3 ans. «Les chevaux sont souvent nerveux à ces épreuves, explique Ornella Eicher. Ils ressentent la pression, comme leurs maîtres.»

Comme une star

La famille Eicher a bien travaillé. La pouliche s’est comportée comme une star: elle est montée sur la deuxième marche du podium, avec des notes presque parfaites de 8, 8 et 9 (sur un maximum de 9). «Elle a un bon pas et un trot souple», commente Thierry Eicher. Silhouette fine, crinière en brosse, robe bai foncé, balzanes sur les pieds et pelote blanche sur le front, Eli a tout pour plaire. Pourtant, ses éleveurs ne sont pas sûrs aujourd’hui de trouver un acheteur prêt à payer un prix couvrant les frais engagés depuis sa naissance, le 15 mai 2012.

«Le marché est devenu trop difficile», résume Thierry Eicher. Actuellement, un franches-montagnes de 3 ans, avec un bon test de terrain en poche, est vendu entre 4000 et 6000 francs. Les acheteurs sont des professionnels étrangers qui savent exactement ce qu’ils cherchent et qui revendront le cheval pour un bon prix quelques semaines plus tard dans leur pays.

Pour un éleveur suisse, impossible de jouer ce jeu-là, faute de réseau à l’étranger, sans parler du franc fort, des frais d’exportation et de la TVA. «Il faut compter 30% de frais divers en plus du prix de vente», indique Thierry Eicher. Difficile aussi de garder le cheval un an ou deux de plus – et donc d’engager des frais supplémentaires – jusqu’à ce qu’un acheteur se présente: pour ce dernier, l’animal ne vaudra pas un franc de plus.

Thierry Eicher préconise de viser directement une clientèle de loisirs en Suisse, en recourant à la liste des «chevaux à vendre» mise à la disposition des éleveurs par la Fédération jurassienne d’élevage chevalin. «L’objectif est d’atteindre un prix de 6500 à 8000 francs (sans intermédiaire), qui correspond à la valeur de notre franches-montagnes après le test en terrain», estime le Jurassien.

«On élève des franches-montagnes parce qu’on aime ça», expliquent Ornella et Thierry Eicher. Certains éleveurs se rattrapent en prenant en pension des chevaux, ou en faisant de l’agritourisme, avec les célèbres charrettes notamment. Etablie dans un coin de paradis à vingt minutes en voiture de Delémont et une heure de Bâle, la famille Eicher n’est pas équipée pour les loisirs équestres. Et la baisse constante des prix du lait l’a amenée à passer de l’élevage des vaches laitières à celui des vaches allaitantes, des limousines très appréciées pour leur viande.

Mais le couple n’aime pas donner l’impression de se plaindre de tout. Thierry Eicher préfère parler de sa passion, l’élevage de chevaux, qu’il a commencé à l’âge de 17 ans, «avec ses idées». A l’époque, on amenait sa jument à la monte chez le voisin qui avait un étalon, sans trop se soucier de sélection. «Moi, j’aime les chevaux fins, avec de belles allures, sourit-il. Au début, on me l’a reproché. Maintenant, on parle du style Eicher.» Avec cet inconvénient assumé que les Eicher, avec leurs trois filles de 10 à 2 ans et demi, élèvent des chevaux pour cavaliers confirmés et non des animaux de loisirs tranquilles pour débutants, ce qui ne facilite pas forcément la vente.

Propriétaire d’une douzaine de chevaux, dont cinq ou six juments poulinières, la famille Eicher vend chaque année un cheval de 3 ans. «Ils sont tous nés ici», précise Thierry Eicher. Lorsque plusieurs petits viennent au monde la même année, l’un ou l’autre sera vendu à un autre éleveur après le concours des poulains, à 4 mois et demi. «Je n’attends pas les notes pour savoir ce que je vais faire de mon poulain, explique-t-il. Des fois, ce sont des bluffeurs, ils se tiennent bien devant les juges, mais je sais ce qu’ils valent.»

Avec Eli, pas de frime: à 3 mois et demi, elle avait obtenu 7, 7 et 8. «Elle a bien évolué. Nous élevons nos chevaux en petit groupe. Nous les rentrons quand il faut. Nous suivons leur croissance… Ça compte aussi à l’arrivée», indique Ornella Eicher.

Une affaire de passion

Faute de rentabilité financière, l’élevage des franches-montagnes est aujourd’hui une passion. «La présentation du cheval à des acheteurs potentiels prend aussi beaucoup de temps, explique Ornella Eicher. On aimerait que notre cheval parte avec quelqu’un qui le fera encore évoluer. Mais il est difficile aujourd’hui d’avoir ce genre d’exigences.»

Pour Ornella et Thierry Eicher, la passion est aussi une forme de liberté. «Pour mes poulinières, je choisis des étalons qui me plaisent.» Si la consanguinité est, bien évidemment, une préoccupation, il n’en va pas de même des modes qui changent parfois plus vite que les quatre ans qui vont s’écouler entre le choix d’un reproducteur et la mise sur le marché du jeune cheval. Aujourd’hui, les bais foncés font fureur parmi les franches-montagnes. Tant mieux pour Eli? «Un bon cheval n’a pas de couleur», répond Ornella Eicher.

Créé: 08.05.2015, 09h36

Un même diagnostic, des remèdes différents

L’élevage des franches-montagnes est en crise. Un signe: le nombre de jeunes de 3 ans présentés aux tests en terrain fléchit depuis quelques années. Pourtant, le contexte général n’est pas défavorable: la demande en équidés a augmenté de près de 3% par an en Suisse au cours de la dernière décennie, pour atteindre 104'000 têtes (chevaux, poneys, ânes, mulets, etc.), dont 20'000 franches-montagnes.

Avec seulement 1200 individus atteignant les 3 ans (âge de la mise en vente), soit 55% des naissances, le nombre de jeunes franches-montagnes est trop faible pour assurer le renouvellement du troupeau. Pourtant, la préservation du franches-montagnes, seule race indigène suisse, est considérée comme d’intérêt national. Le centre de recherche agricole Agroscope reconnaît que les conditions sont peu favorables à l’élevage en Suisse, alors que les chevaux de loisirs, auxquels appartiennent les franches-montagnes, représentent 80% à 85% des ventes.

Selon Agroscope, les aides (400 francs par poulain versés aux fédérations reconnues, et une somme de 500 francs pour la préservation de la race des franches-montagnes) sont suffisantes. Il convient plutôt d’agir sur l’image et la distribution.

Le canton du Jura et la Fédération suisse du franches-montagnes (FSFM) font une tout autre analyse et préconisent une stratégie sur plusieurs axes. Non seulement les aides financières doivent être renforcées, mais il convient d’intensifier la promotion de la race en Suisse et à l’étranger. Le groupe de travail formé par le canton et la FSFM mentionne notamment les présentations d’attelages d’étalons, spectaculaires mais aussi onéreuses.

Le groupe de travail souhaite aussi qu’une contribution à l’exportation d’au moins 1000 francs soit introduite pour compenser partiellement les taxes élevées payées à l’étranger. A l’inverse, il demande que le contingent d’importation (3822 bêtes en 2013) soit réduit au niveau négocié avec l’OMC (3322). Enfin, les taxes sur les chevaux importés devraient être relevées à concurrence de celles payées par les éleveurs suisses à l’exportation.

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