Des élus socialistes s’opposent à leur parti sur la place de l’islam

ReligionUn groupe s’est formé en réaction au plan du président du PS en faveur d’une reconnaissance étatique de l’islam

Christian Levrat, président du PS, prône la reconnaissance étatique des communautés musulmanes.

Christian Levrat, président du PS, prône la reconnaissance étatique des communautés musulmanes. Image: Keystone

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Quel est le rôle de l’islam en Suisse? C’est la question dont ont débattu samedi des membres du PS lors d’une conférence organisée par la direction du parti. Elle suscite des divisions. Un groupe d’opposants s’est constitué récemment en réaction aux appels du président des socialistes suisses, Christian Levrat, en faveur d’une reconnaissance des communautés musulmanes (lire ci-dessous), comme l’annoncent «Le Matin Dimanche» et la «SonntagsZeitung». Le Fribourgeois y voit un facteur d’intégration des musulmans.

Mis sur pied par quatre socialistes, dont Benoît Gaillard, ancien président de la section lausannoise, le réseau de frondeurs comprend une vingtaine de membres de tout le pays, dont la vice-présidente du parti suisse, Géraldine Savary (VD), et le député au Grand Conseil bernois Mohamed Hamdaoui (BE). «Nous sommes en train de croître», affirme la socialiste bâloise Stéphanie Siegrist, porte-parole du groupe nommé Integra Universell.

Interdiction de la burqa
La fraction détaille ses griefs face à la ligne du parti dans une prise de position de 27 pages. Elle y soutient notamment l’interdiction du port de la burqa et invoque le respect du principe de la neutralité inscrit dans le programme du PS, qui date de 2010. «Nous n’avons pas à prendre position pour ou contre telle ou telle religion», explique Benoît Gaillard. Il voit dans la démarche de son parti un réflexe malheureux provoqué par l’instrumentalisation «négative de l’islam par la droite dure». «Il ne faut pas y substituer une instrumentalisation positive, cela serait tomber dans le piège identitaire.»

Le groupe juge également problématique de chercher des solutions politiques pour une communauté identifiée sur la base de la religion. «Nous ne pouvons pas réduire les musulmans à leur confession alors qu’une majorité d’entre eux ne sont pas pratiquants, selon l’Office fédéral de la statistique. Il faut les considérer comme des hommes et des femmes avec des parcours de vie différents. Et ne pas accepter l’idée qu’ils auraient besoin d’efforts d’intégration spécifiques en raison de leur religion», plaide Benoît Gaillard.

Le groupe s’oppose-t-il à la reconnaissance étatique de l’islam? La réponse est nuancée. Défenseurs de la laïcité, ces socialistes disent être opposés de manière générale au principe de la reconnaissance des religions, d’autant plus dans une société où les gens sont de moins en mois pratiquants. Mais dans les cantons qui prévoient une telle possibilité, l’égalité de traitement doit être respectée et l’islam pouvoir bénéficier d’une reconnaissance. «Mais les conditions doivent être examinées avec précaution. Sous l’angle de l’égalité entre femmes et hommes, il n’y a par exemple pas lieu de transiger, qu’il s’agisse de religion ou d’autre chose.»

Pour la conseillère aux États Géraldine Savary (PS/VD), les conditions ne sont pas réunies. Elle salue la création du réseau en ce que celui-ci rappelle des «principes de base» au sein de la gauche. «Nous défendons les libertés de tous. Quand des pratiques religieuses contredisent celles-ci, elles ne sont pas défendables, comme le port de burqa, affirme l’élue. La reconnaissance des communautés musulmanes ne pourra être possible que si ces dernières reconnaissent le principe fondamental d’égalité entre les genres, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui.»

Créé: 18.06.2018, 09h57

«Un débat national est nécessaire»

– Christian Levrat, un groupe interne s’oppose à votre souhait d’une reconnaissance de l’islam. Vous comprenez les arguments?

–Je ne suis pas surpris. Il y a au sein du PS un courant laïque, selon lequel l’État ne doit reconnaître aucune religion. La critique ne porte pas ici uniquement sur les communautés musulmanes. Mais je trouve que ce groupe devrait d’abord militer en faveur de plus de laïcité, et mener le débat avec les églises nationales plutôt que les églises minoritaires (musulmanes et autres).

–Pourquoi prônez-vous une reconnaissance de l’islam?

Il est évident que des questions se posent sur l’islam. Mais nous ne pouvons pas nous limiter à parler de thèmes secondaires, comme les minarets, la burqa ou la viande halal. Il faut discuter de la place de l’islam dans notre société. Ce d’autant plus que quelque 400 000 musulmans vivent en Suisse, soit 5% de la population. Nous défendons une approche pragmatique reposant sur deux principes: le respect des droits fondamentaux (l’égalité des sexes, notamment, n’est pas négociable) et la non-discrimination des religions.

–Faut-il poser des exigences aux organisations musulmanes?


Une reconnaissance doit passer par un dialogue critique. Les autorités doivent formuler des exigences, comme la reconnaissance des droits fondamentaux, la nécessité de transparence et la volonté de prendre en charge des services d’utilité publique. Les exigences que nous proposons sont strictes, au point que même la communauté catholique aura peut-être du mal à s’y conformer. Mais il faut au moins aller partiellement dans cette direction. En échange, les organisations auront des droits, comme la possibilité pour les membres de déclarer volontairement leur appartenance dans la déclaration d’impôt, celle de pratiquer un accompagnement spirituel dans les hôpitaux et les prisons ou d’obtenir une compensation financière appropriée pour les services d’utilité publique fournis.

–Cela changerait donc leur financement?

–Cette reconnaissance améliorerait la possibilité de percevoir des contributions des membres de la communauté. Celle-ci aurait ainsi les moyens nécessaires pour se financer de manière autonome et transparente et pour éviter toute dépendance à l’égard des autorités et d’institutions étrangères. Cela lui permettrait aussi de payer elle-même la formation des imams officiant en Suisse. Ainsi, il serait possible de faire barrage à l’influence des imams radicaux financés par l’étranger. Cette formation académique devrait avoir lieu dans les universités.

–Pourquoi ne laissez-vous pas les cantons agir?


–Il faut aussi un débat national. Les traditions cantonales sont très différentes. Genève et Neuchâtel ont par exemple une vision très laïque alors que certains cantons agissent déjà dans cette direction. Bâle est le plus avancé. Des réflexions sont en cours sur Vaud, Zurich ou Neuchâtel.

–La Suisse n’est-elle pas un pays chrétien?


–Un pays de tradition chrétienne, oui. Mais avec des agnostiques, des juifs, des musulmans, des catholiques, des protestants, beaucoup d’autres encore. Ce qui fait la Suisse, c’est notre attachement à l’État libéral de 1848, aux libertés fondamentales, à la séparation des pouvoirs, aux droits démocratiques, à l’État de droit. Il ancre d’une part la prééminence du droit sur la foi. Chacun est libre de croire ou de ne pas croire. Mais la plupart des cantons reconnaissent l’existence et l’apport des religions dans la société.

–Face à l’islam, les Suisses sont inquiets, notamment du risque d’attentat. N’êtes-vous pas angélique?


–Non. Les extrémistes et les terroristes sont du ressort de la police et de la justice. Mais nous parlons là de quelques centaines de personnes. Ce qui nous intéresse, ce sont toutes les autres, soit l’écrasante majorité. N’oubliez pas non plus que l’extrémisme se nourrit du sentiment de discrimination de certains musulmans. Nos propositions sont donc de nature à faire reculer de telles tentations. J’ai conscience qu’elles ne sont pas toujours toutes très populaires, mais notre rôle est de pérenniser la paix religieuse en Suisse. La droite dure mène une campagne de diabolisation islamophobe. Nous voulons au contraire favoriser une discussion posée et objective. Il n’y a quand même pas 400 000 terroristes potentiels. C.Z., avec G.S.

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