Un espion présumé est acculé dans une pizzeria

Conflit turco-kurdeUn homme de main de la Turquie aurait été enfermé par des sympathisants du PKK dans la chambre froide d’un restaurant dans le canton de Berne. La justice suisse enquête.

Le conflit turco-kurde se manifeste en Suisse. En mai dernier, le Kurde Aydin K. dit s’être retrouvé emprisonné dans la chambre froide de la pizzeria alémanique où il travaillait. Son ancien patron, le compatriote Karzan D., et d’autres complices l’auraient enfermé pour le forcer
à dévoiler ses supposées activités d’espionnage accomplies pour le compte de la Turquie.

Le conflit turco-kurde se manifeste en Suisse. En mai dernier, le Kurde Aydin K. dit s’être retrouvé emprisonné dans la chambre froide de la pizzeria alémanique où il travaillait. Son ancien patron, le compatriote Karzan D., et d’autres complices l’auraient enfermé pour le forcer à dévoiler ses supposées activités d’espionnage accomplies pour le compte de la Turquie. Image: ILLUSTRATION: BENJAMIN GÜDEL

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Aydin K. nous accueille dans le Mittelland bernois, où les géraniums fleurissent facilement sur les balcons. L’homme est méfiant. Il veut s’assurer que nous sommes bien des journalistes, que nous ne représentons aucun danger. Notre hôte dit être prudent dés­ormais. Le Kurde, âgé de 37 ans, affirme avoir été tabassé par des compatriotes.

«C’est cassé. Je vais peut-être être opéré», explique-t-il. Aydin K. exhibe le côté droit de son visage, où il aurait été frappé. La blessure n’est plus tellement visible, mais l’émotion est toujours vive dans la voix. L’homme originaire de Turquie souffre toujours. Des gens qu’il connaît bien se seraient acharnés sur lui. Selon lui, ils l’ont séquestré, puis enfermé dans la chambre froide d’une pizzeria du canton de Berne. Puis ils l’ont menacé de le laisser mourir de froid s’il ne révélait pas sa vraie identité. La torture aurait duré cinq longues heures. Le passage dans la chambre froide, vingt minutes. À bout de forces, Aydin K. aurait avoué être un espion en Suisse du Millî Istihbarat Teskilat? (MIT), les services secrets turcs. Mais ce n’est pas fini. Quelques jours plus tard, ses tortionnaires présumés l’auraient à nouveau convoqué au centre culturel kurde de sa région. Ils lui auraient demandé de répéter ses aveux, devant une caméra cette fois. Après cela, Aydin K. a décidé de déposer une plainte pénale.

Deux versions opposées

Une scène de torture dans un restaurant alémanique? Comment est-ce possible? Il y a deux versions, radicalement opposées, sur ce qui s’est réellement passé le 5 mai dernier entre 17h et 23h. Le Ministère public du canton de Berne cherche à démêler les faits de ce dimanche soir agité. Contacté, le parquet confirme qu’une enquête pénale est en cours contre plusieurs personnes pour privation de liberté, contrainte, menaces et agression. Quatre suspects ont été libérés après avoir été détenus pendant six semaines. Un cinquième complice est en fuite. Tous restent présumés innocents.

Le récit de notre témoin fait peur. Il a livré le même à la police, moins de deux semaines après les faits. Le Kurde évoque un passage à tabac, des menaces, une séquestration. Ces longues scènes de violence ont eu lieu dans le sous-sol d’une pizzeria où se trouve la chambre froide. Selon lui, la contrainte lui a fait dire n’importe quoi pour s’en sortir vivant.

Les présumés bourreaux, de leur côté, contestent. Il y aurait des preuves objectives de l’allégeance d’Aydin K. Son téléphone portable, volontairement remis à ses bourreaux, contiendrait plusieurs messages WhatsApp et des courriels compromettants. Il les aurait envoyés à un inconnu en Turquie. Dans ces documents, l’espion présumé aurait demandé une conversation urgente à son interlocuteur parce qu’il avait du nouveau sur «l’organisation», nom de ce code du Parti des travailleurs du Kurdistan (lire encadré).

Aydin K. travaillait comme pizzaïolo dans ce restaurant depuis janvier dernier. La pizzeria appartenait alors à Karzan D. Ce dernier, également Kurde, vit en Suisse depuis de nombreuses années. Sa famille est active dans un centre culturel kurde local. Elle participe à des manifestations contre la Turquie. Karzan D. est le principal suspect dans cette affaire pénale. C’est lui qui aurait eu les premiers soupçons contre son ex-employé.

Les accusés dénoncent plutôt une vaste opération d’espionnage qui met en danger toute leur communauté. La situation en Turquie est aujourd’hui tendue. Le président Recep Tayyip Erdogan a émis le désir de frapper militairement les Kurdes qui sont installés au nord de la Syrie, à la frontière avec la Turquie. Les accusés estiment que cette menace a des répercussions négatives en Suisse. Ce que confirme le dernier rapport du Service de renseignement de la Confédération (SRC). Il existe un réel risque d’affrontements entre les deux camps sur le territoire suisse.

Probablement une taupe

Aydin K. était-il une taupe envoyée par la Turquie en Suisse pour espionner les pro-PKK? Selon nos informations, plusieurs éléments suggèrent que oui. Le pizzaïolo aurait eu un contact privilégié avec les forces de police de Diyarbakir. Cette ville, située au sud-est de la Turquie, héberge de nombreux Kurdes. Le suspect aurait eu des contacts réguliers, parfois plusieurs par jour, avec les agents locaux.

Un courriel est particulièrement accablant. Ce message aurait été trouvé dans le téléphone portable d’Aydin K. qui proposait au MIT d’éliminer des représentants kurdes de haut rang en Suisse et à l’étranger. L’émissaire aurait aussi transmis des informations confidentielles aux services secrets d’Ankara. Il les aurait avertis que Remzi Kartal, coprésident du Congrès du peuple kurde en Europe, aurait passé la nuit avec la famille de son patron Karzan D. lors d’un passage en Suisse. Le suspect reste présumé innocent.

Karzan D., lui, a aussi déposé une plainte pénale contre son ex-employé pour avoir transmis ces renseignements. En Suisse, c’est le Ministère public de la Confédération (MPC) qui s’occupe des questions d’espionnage. Le Parquet fédéral confirme que des investigations préliminaires sont en cours. Mais aucune enquête pénale n’a encore été ouverte, selon le MPC.

Aydin K. est arrivé en Suisse en 2011. Il y bénéficierait d’un permis N. L’homme est connu pour fréquenter le même centre culturel que son ancien patron. Le lieu rassemble des sympathisants du PKK. Ces derniers nous confirment les soupçons d’espionnage. Aydin K. se serait fabriqué une bonne couverture. Il aurait été arrêté en Turquie lors d’une opération anti-PKK en 2009. Menacé de 7 ans de prison, il aurait alors profité d’une offre d’amnistie. Depuis lors, selon nos interlocuteurs, Aydin K. travaillerait pour les services secrets turcs.

Créé: 19.08.2019, 21h24

Cette photo a été prise dans la pizzeria où a été séquestré
le pizzaïolo Aydin K. (à g.). DR (Image: DR)

La Suisse tolère le PKK sur son sol

Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) est une organisation politique qui pratique la lutte armée. Elle combat les forces de sécurité d’Ankara et celles de ses alliés. Recep Tayyip Erdogan, ancien premier ministre et actuel président de la République de Turquie, a adopté une ligne sévère à l’égard de ce mouvement politico-militaire. Le conflit est âpre et le bilan est lourd.

Le PKK est considéré comme une organisation terroriste par la Turquie, les États-Unis, l’Union européenne. La Suisse est le seul pays du Vieux-Continent qui tolère sur son sol cette organisation, qui peut y vivre, agir légalement et assez ouvertement. De même, on y trouve de multiples centres culturels kurdophones. Les activités existent, mais elles sont surveillées par le Service de renseignement de la Confédération. Cette volonté de contrôle n’apaise par le courroux de la Turquie qui critique depuis longtemps la tolérance de la Suisse.

La communauté kurde compte 35 millions de personnes, principalement en Turquie, en Syrie, en Irak et en Iran. Les Kurdes n’ont pas d’État propre. Aujourd’hui, le PKK a abandonné l’idée de créer un Kurdistan indépendant qui regroupe toutes les régions kurdes, au nom du marxisme-léninisme. Le parti milite désormais pour le «confédéralisme démocratique» qui mêle anarchisme, socialisme, écologie et droits des femmes. Il valorise l’autonomie des régions et des communes.

K.P./T.K./D.B.

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