Qui sont ces étrangers de la troisième génération?

ImmigrationUn peu moins de 25 000 jeunes sont des étrangers de la troisième génération en Suisse. Comment voient-ils notre pays? Comment se sentent-ils? Deux d’entre eux témoignent.

Giuliano (à gauche) et Salvatore Motta entourent leur maman, Lucia Mendicino.

Giuliano (à gauche) et Salvatore Motta entourent leur maman, Lucia Mendicino. Image: Patrick Martin

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«Beaucoup de gens sont étonnés d’apprendre que je ne suis pas Suisse. D’autres sont surpris d’entendre que je parle le français sans accent.» Giuliano Motta est né à Nyon il y a 17 ans, mais ce gymnasien possède uniquement la nationalité italienne. Comme ses grands-parents, qui sont venus dans notre pays il y a cinquante ans. Comme sa maman, Lucia Mendicino, qui a suivi sa scolarité dans le canton de Vaud. Et comme son père (divorcé de sa maman), arrivé à sa majorité. Giuliano et son frère, Salvatore, ont un permis C. Ce sont des étrangers de la troisième génération, concernés par la votation du 12 février (lire ci-contre).

Salvatore, 23 ans, s’amuse lui aussi de l’image qu’il renvoie. «Quand ils savent d’où je viens, les gens me parlent de panettones, de glaces ou de spaghetti. Mais nous avons toujours vécu ici, et si on exclut cette histoire de papiers, je me sens Suisse», commente l’assistant socio-éducatif. Le tout avec un bel accent vaudois qui, précise-t-il, s’entend aussi en italien et lui vaut parfois d’être traité d’étranger dans sa région d’origine, la Calabre.

La mer et les charcuteries

Cette Calabre, elle est présente jusque dans le frigo familial, rempli de charcuteries envoyées par des proches. «Nos racines sont là-bas et ici», résume Lucia. La famille d’un côté, à qui ils rendent visite une à deux fois par année, les amis et le quotidien de l’autre. Ce mélange, ce déchirement un peu aussi, ils les ont reçus en héritage. Et ce n’est pas simple à expliquer. Salvatore s’y essaie: «La Calabre, c’est les origines. Nous y sommes aussi attachés parce que nous y allions beaucoup durant notre enfance. Et puis, il y a le paysage, la mer…» S’il se sent aussi Italien, son frère ajoute qu’il a «tout fait» ici.

L’histoire helvétique des Mendicino-Motta débute dans les années 1960, quand Giuliano, le grand-père, arrive en Suisse comme saisonnier. Ouvrier agricole, il travaille dans les vignes de La Côte. Sa femme, Maria, le rejoint par la suite, avec leurs deux enfants. Lucia a 7 ans. Il y a une dizaine d’années, les grands-parents sont «rentrés». C’était leur projet dès le début et le couple a fait de grands sacrifices pour s’offrir une maison dans laquelle se trouvent désormais des peintures… de la campagne nyonnaise.

«On passe pour des stressés!»

Lucia garde quelques «flashs» de ses premières années italiennes et de leur ambiance «différente». Des souvenirs d’enfant, comme une dispute avec un camarade ou un accident dans le train qui l’amenait en Suisse. «A la maison, mon père nous réveillait en nous disant: «Ça y est ou quoi?» J’ai compris plus tard pourquoi: c’était l’expression de son premier patron vaudois.» L’arrivée à Iselle, la visite médicale destinée aux saisonniers, le froid… Ce récit, ils l’ont souvent entendu. Mais pour les petits-fils, cela semble loin. Leur grand-père avait 17 ans quand il a débarqué en Suisse. Comme Giuliano aujourd’hui. «Je ne pense pas que je serais capable de faire ce qu’il a fait», admet ce dernier.

«Les Suisses à 100% n’existent pratiquement pas… Il y a toujours une autre origine quelque part»

Au fond, c’est quoi «être Suisse»? «Les Suisses à 100% n’existent pratiquement pas… Il y a toujours une autre origine quelque part», relève Giuliano. Des signes de suissitude chez eux? «Nous payons nos factures à temps!» s’exclame celle que beaucoup appellent Lucie, même dans la famille. «En Italie, on passe pour des stressés, renchérit Salvatore. Et si je me réjouis d’y aller, je suis parfois un peu frustré de voir que c’est désorganisé et qu’il faut souvent attendre.» Il a songé à partir vivre là-bas, mais a renoncé, faute de travail sur place. Quant à Lucia, elle le fera peut-être à la retraite. Ce sera pour d’autres raisons que ses parents, «parce que la vie coûte moins cher et que l’air et le climat y sont meilleurs».

La naturalisation? Salvatore y pense parfois. «Je n’ai jamais été traité différemment à cause de mes origines mais j’ai le sentiment que les Suisses osent plus dire les choses que les étrangers», explique-t-il. Même s’il ne s’intéresse pas beaucoup à la politique, il aimerait voter. «Je travaille ici. Je respecte les lois mais ne peux pas participer à leur élaboration. Ce n’est pas cohérent.»

Pas franchement nécessaire

Le trio suit de loin le débat sur la naturalisation de la troisième génération. Ils ne comprennent pas l’affiche UDC, montrant une femme avec un voile intégral. «Cela n’a rien à voir», s’exclame le frère aîné. «Ils se servent des attentats et cataloguent les gens, ajoute son cadet. La naturalisation ne change rien au comportement.» S’ils n’ont pas demandé le passeport à croix blanche, c’est d’abord parce qu’ils n’en ont pas vraiment ressenti la nécessité. Dans le canton de Vaud, les deux frères n’auraient pas à passer une audition. Mais Salvatore avoue qu’il ne voulait pas aller à l’armée. Il trouve aussi que la Suisse pourrait donner ce sésame aux jeunes dans sa situation, sans qu’ils doivent remplir des documents ou répondre à des questions. Démarches simplifiées ou pas, pour Giuliano, l’essentiel est ailleurs. «J’agirais si je sentais que nos droits se restreignaient, que notre présence était menacée ou que c’était nécessaire pour le travail ou les études», explique-t-il. Une façon de dire que son avenir est ici.

Créé: 13.01.2017, 06h48

Les petits-fils de la vague migratoire des années 1960

Le projet soumis au peuple prévoit une naturalisation facilitée pour les jeunes de la troisième génération. Les conditions? Un des grands-parents a acquis un titre de séjour, un des parents est resté au moins dix ans en Suisse (dont cinq à l’école). Quant au jeune, il doit être né en Suisse, y avoir fait cinq ans d’école, avoir moins de 25 ans et ne pas avoir de casier judiciaire. La procédure correspondrait à celle qui existe pour le conjoint étranger d’un Suisse: les démarches sont plus simples et plus courtes, mais les exigences d’intégration ne changent pas.

Le pays doit reconnaître ses enfants, a souligné hier à Berne la conseillère nationale Ada Marra (PS/VD), à l’origine du projet. Face à la presse, des socialistes d’origine étrangère ont plaidé pour une procédure harmonisée à l’échelle nationale. D’après une étude du démographe Philippe Wanner, de l’Université de Genève, 24 655 jeunes pourraient être naturalisés dès l’entrée en vigueur de la loi; 40% d’entre eux vivent dans un canton où la naturalisation simplifiée pour la deuxième génération existe déjà (Genève, Vaud, Jura, Neuchâtel, Fribourg, Berne et Zurich). Pour eux, il n’y aurait pas grand changement.

«Si le projet est adopté, les étapes communale et cantonale n’existeront plus, précise Frédéric Rouyard, responsable de la communication au Service vaudois de la population. Cela pourrait être plus rapide.» Et puis la nouvelle loi fédérale sur la nationalité, qui entrera en vigueur l’an prochain, va durcir le ton. «Nous devrons adopter notre loi cantonale en conséquence, tout en tenant compte du fait que la Constitution vaudoise, elle, promeut la naturalisation», poursuit-il.

Une majorité de ces jeunes sont des Italiens (14 331), les petits-enfants de la vague migratoire des années 1960. «Ces migrants ont hésité à demander la nationalité suisse car, jusqu’en 1991, ils devaient renoncer au passeport italien, précise Philippe Wanner. Il y a aussi un message, dans certains cercles, selon lequel la naturalisation demande de gros efforts.» Des étrangers provenant de l’Union européenne y renoncent car les intérêts pratiques ne leur semblent pas évidents. Les étrangers provenant de pays extracommunautaires se sont davantage naturalisés dès la deuxième génération. En ce sens, l’affiche de l’UDC, avec une femme en burqa, se trompe de cible. «Par contre, il est probable que, dans les prochaines années, les personnes provenant de pays musulmans seront davantage représentées dans les statistiques», ajoute Philippe Wanner.

Le démographe estime qu’en cas de oui quelque 23 250 enfants de moins de 8 ans pourraient profiter de ce droit dans les dix prochaines années. Finalement, 3520 personnes de troisième génération âgées de 26 à 35 ans bénéficieraient de possibilités transitoires durant cinq ans.

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