L’ex-espion Jacques Pitteloud sert désormais la Suisse aux USA

PortraitLe Valaisan a pris ses fonctions d’ambassadeur à Washington au début du mois. Il nous avait reçus avant son départ.

Jacques Pitteloud, 57 ans, nouvel ambassadeur de Suisse à Washington. Il est entré très tôt au service de la Confédération, d’abord aux Affaires étrangères puis à la Défense. «Le cours d’état-major général m’a permis de me faire taper sur les doigts pendant huit semaines pour corriger mon aspect chaotique. J’ai détesté ça mais ça m’a beaucoup amené.»

Jacques Pitteloud, 57 ans, nouvel ambassadeur de Suisse à Washington. Il est entré très tôt au service de la Confédération, d’abord aux Affaires étrangères puis à la Défense. «Le cours d’état-major général m’a permis de me faire taper sur les doigts pendant huit semaines pour corriger mon aspect chaotique. J’ai détesté ça mais ça m’a beaucoup amené.» Image: YVAIN GENEVAY

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

LinkUne cérémonie avec Donald Trump. Jacques Pitteloud pourra ajouter une photo à son album de souvenirs déjà bien rempli. Il sera officiellement accrédité ce lundi par Washington comme ambassadeur de Suisse aux États-Unis, après avoir pris ses marques dans la résidence helvétique au début du mois.

En nommant ce passionné de photos d’oiseaux aux États-Unis, le Conseil fédéral a choisi un profil plutôt atypique. Entier, passionné, intarissable et franc du collier: Jacques Pitteloud l’est suffisamment pour avoir connu dans sa carrière de diplomate fidèle à son pays quelques épisodes tourmentés. Mais n’en parlons pas (tout de suite), il déteste ostensiblement qu’on le résume à cela.


Lire aussi: L'ex espion Jacques Pitteloud promet d'avoir mûri


Jacques Pitteloud, donc? Un garçon bien né, «dans un milieu favorisé et une ambiance universitaire et académique», raconte-t-il. L’enfant de Sion fait des études en droit, jusqu’à l’obtention d’un doctorat à l’Université de Zurich. En parallèle, il découvre le monde, à commencer par son pays en entrant à l’école de recrues. «J’ai beaucoup aimé l’armée et je l’aime toujours. À l’école de recrues, tout à coup, j’ai découvert une autre Suisse. J’étais dans le monde réel. J’y ai rencontré mes propres limites: le froid, la faim, la fatigue.» Sans surprise, il grade. «Le cours d’état-major général m’a permis de me faire taper sur les doigts pendant huit semaines pour corriger mon aspect chaotique. J’ai détesté ça mais ça m’a beaucoup amené. J’y ai noué des amitiés extraordinaires», raconte le lieutenant-colonel.

«Une certaine légende»

À 26 ans, son doctorat en poche, Jacques Pitteloud entre au service du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), bien décidé à continuer à servir son pays. L’homme ne passe pas inaperçu: il a une forte tête et ne craint ni la prise de risque, ni l’exposition. Il devient coordinateur des services de renseignement – et chouchou des médias – à 38 ans. Il occupera par la suite une place de choix dans toutes les histoires à valeur ajoutée de la diplomatie suisse, de l’affaire Tinner à la libération des otages du tyran libyen Kadhafi. Du vrai et du moins vrai. À 57 ans, il relativise les faits d’armes qu’on lui prête: «À un certain âge, et avec moins de sagesse peut-être, j’ai participé à la création d’une certaine légende.»

La légende l’a en effet caressé, avant de se retourner brusquement contre lui. En 2015, alors que Jacques Pitteloud est ambassadeur de Suisse au Kenya, son pays de cœur, une mission tourne mal. Le Valaisan est accusé de tentative de contrainte par deux riches hommes d’affaires empêtrés dans un scandale. Il a joué le rôle de messager du Ministère public de la Confédération en proposant à ces entrepreneurs de restituer au Kenya 50 millions de francs déposés sur un compte dans une banque helvétique, contre l’abandon des poursuites judiciaires à leur encontre. Mais aux yeux des deux hommes d’affaires, Jacques Pitteloud a usé de la contrainte, notamment en utilisant des SMS au ton pressant. Ils portent plainte. Il faudra trois ans à la justice suisse pour blanchir définitivement le diplomate. «Trois ans à encaisser des coups, à voir ma famille souffrir, en particulier mon épouse, qui a même été exclue d’une association avec laquelle elle travaillait sous prétexte que son mari était un «criminel». Ce ne sont pas les meilleures années de ma vie», confie ce père d’une adolescente.

Jacques Pitteloud est reconnaissant à son employeur: jamais le DFAE ne l’a laissé tomber durant ces années. Mais, dans l’attente du verdict, en 2015, il revient à Berne. Lui, le justicier fort en gueule, est condamné à se taire et à diriger les «ressources du DFAE». La fonction est importante: il doit gérer un budget de 3 milliards de francs annuels, 600 objets immobiliers, 5400 employés. Mais il ne s’était pas porté candidat. Désormais, il l’assure: il a fini par se passionner à la tâche.

Washington: l’apothéose

La procédure judiciaire a laissé d’autres traces. L’an dernier, il aurait pu devenir le directeur du Service de renseignement de la Confédération. «C’était une des options qui m’intéressaient, oui. Mais quand vous postulez à un tel poste et que vous avez une plainte pénale contre vous, l’affaire est vite entendue. Cela dit, j’étais persuadé qu’il y avait trois personnes faites pour ce travail et c’est l’une des trois qui a eu le poste!» se réjouit-il. L’attente de Jacques Pitteloud n’aura pas été vaine, puisque le Conseil fédéral a fini par le nommer ambassadeur de Suisse aux États-Unis. «Je le vis comme une forme d’apothéose professionnelle. À mon âge et avec mes responsabilités, on a envie de diriger une grande ambassade.»

En termes de dossiers chauds, il sera servi avec la perspective de la signature d’un accord de libre-échange entre la Suisse et les États-Unis, selon le vœu du Conseil fédéral, et le suivi de la prochaine élection présidentielle. À Washington, il n’oubliera pas ses années africaines pour autant. Il y a emporté un grand tableau coloré. Peinte par un artiste kényan, cette fresque le montre assis à une table avec des amis. En arrière-fond, épiant les conversations, on devine Barack Obama, Nicolas Sarkozy ou encore Paul Kagame. C’est le cadeau de son boys’ club, ce cercle d’amis avec qui il devisait un soir par semaine lorsqu’il était en poste au Kenya. «Je ne crois pas que vous puissiez, y compris avec l’intelligence artificielle, comprendre un pays sans vous y plonger corps et âme. Il y a ce qu’une société veut vous montrer et ce qui se passe réellement. Et pour comprendre ce qui se passe réellement, il faut une passion tout à fait comparable à ce que peut vivre le correspondant étranger d’un journal. Il faut comprendre les vrais mécanismes de décision.» Davantage qu’une méthode, une profession de foi.

Créé: 15.09.2019, 18h25

Bio

1962
Naît à Sion (VS).

1988
Obtient un doctorat en droit à l’Université de Zurich, entre au service de la Confédération, d’abord aux Affaires étrangères puis à la Défense.

2000
Devient coordinateur des renseignements, dans une période difficile pour l’espionnage et le contre-espionnage suisses.

2001
Épouse Angélique, Rwandaise réfugiée en Suisse.

2005
Naissance de leur fille Keza.

2006
Retourne à la diplomatie.

2010
Ambassadeur au Kenya.

2015
Il est visé par une plainte pénale de deux hommes d’affaires kényans auxquels il a proposé un pacte au nom du Ministère public de la Confédération.

2015
De retour à Berne, il est nommé à la direction des ressources du DFAE. Il s’installe en Lavaux (VD).

2018
Il est blanchi par la justice.

2019
Il prend ses fonctions à l’ambassade de Suisse aux États-Unis, à Washington.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.