«Face à la crise du franc fort, seules les entreprises peuvent agir à court terme»

EconomieSuisse2015 s’annonce comme l’année de tous les dangers. Entretien avec la nouvelle directrice d’EconomieSuisse, Monika Rühl.

L’ancienne diplomate Monika Rühl dirige EconomieSuisse, la faîtière des entreprises suisses, depuis six mois.

L’ancienne diplomate Monika Rühl dirige EconomieSuisse, la faîtière des entreprises suisses, depuis six mois. Image: Patrick Martin

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Depuis six mois, c’est elle la patronne d’EconomieSuisse. Diplomate de formation et ancienne secrétaire générale du Département fédéral de l’économie, Monika Rühl affronte désormais la tempête du franc fort. Ses remèdes: dérégulation et ouverture de nouveaux marchés. Entretien.

- Face à la crise du franc fort, EconomieSuisse a multiplié les communiqués dans tous les sens. Est-ce que vous avez pu dégager une ligne claire? - Notre ligne est très claire, depuis le début. Pour le court terme, seules les entreprises peuvent agir. Toutes sont en train d’analyser comment baisser leurs coûts pour rester profitables. Pour notre part, nous pouvons travailler sur le moyen et le long terme.

- Vous êtes donc hostile à un plan de relance, ou à un plan de soutien aux entreprises d’exportation? - Le passé a montré que les plans de relance n’ont pas les effets souhaités. En ce moment, une telle décision serait prématurée. Notre économiste en chef prévoit un ralentissement avec malgré tout une certaine croissance pour 2015. Et, s’il devait y avoir de la croissance, un plan de relance ne se justifierait encore moins. Nous ne savons pas non plus à quel taux de change le franc suisse va se stabiliser – ni combien de temps cela va prendre. Cela reste encore volatil.

- Certains évoquent une baisse des salaires des travailleurs frontaliers pour compenser le taux de change. Vous y êtes favorable? - Par rapport aux salaires en euros, la situation juridique n’est pas très claire. Baisser un salaire ou vouloir le payer en euros implique un changement de contrat. Cela implique une négociation entre le patron et l’employé. Des mesures ciblées à l’encontre des frontaliers seraient discriminatoires et contraires à l’accord de libre circulation. Bruxelles y est d’ailleurs très attentif. Et cela ne manquerait pas de revenir très vite sur le plan politique.

- Des entreprises ont déjà décidé de réduire les salaires. Va-t-on vers une baisse générale des salaires? - Non, je ne parlerais pas de baisse générale des salaires. C’est prématuré de le dire. Tout dépendra des branches et des conventions collectives de travail (CCT). Dans l’industrie des machines, la CCT prévoit une certaine flexibilité du temps de travail en cas de crise. Il y a donc d’autres mesures possibles qui ont un effet positif immédiat sur l’entreprise.

- Mais cela va être aux employés de faire des sacrifices pour garantir les dividendes des actionnaires. - Tout le monde va devoir faire un effort – les patrons aussi. Ils devront accepter une baisse des bénéfices. Ce ne serait pas correct de dire que seuls les employés doivent subir les conséquences de la crise. Je suis sûre que beaucoup d’actionnaires ont intérêt à garantir la Suisse comme une place économique concurrentielle sur le plan mondial.

- Vous appelez à une ouverture urgente de nouveaux marchés. N’est-ce pas illusoire alors que la Suisse perd de la compétitivité internationale? - Pas du tout. Au-delà de l’UE, où les accords bilatéraux sont indispensables, nous voulons que les entreprises aient un accès facilité à d’autres marchés. La Suisse doit s’impliquer davantage dans les négociations en cours entre l’UE et les Etats-Unis en vue d’un accord de libre-échange (TTIP). Il faut également pousser d’autres accords de libre-échange avec l’Inde, l’Indonésie, le Brésil, le Vietnam.

- Vous appelez à un moratoire contre les coûts. C’est-à-dire? - Il faut éviter d’augmenter la bureaucratie et les coûts pour les entreprises. La réforme de l’imposition des entreprises (RIE III) a pris encore plus d’importance. Nous demandons que les décisions soient prises le plus rapidement possible pour redonner aux entreprises de la sécurité juridique dans le domaine fiscal.

- Vous êtes très critique face à la Stratégie énergétique 2050. Pourtant, le prix de l’énergie est aujourd’hui très bas. - Il va augmenter! Selon certaines études, la mise en œuvre de la Stratégie énergétique 2050 se chiffre à 100 milliards de francs. C’est énorme. On ne veut pas supprimer la RPC (rétribution à prix coûtant), mais qu’on s’en tienne à 1,5 centime. Le Conseil national veut l’augmenter à 2,3 centimes, c’est nettement trop à notre avis. Ce sont des subventions qu’il faudra bien financer d’une manière ou d’une autre.

- Pourquoi ne pas reprendre la lutte contre les cartels? Ce sont les Chambres fédérales qui ont décidé d’abandonner le projet. Si la discussion repart, il faudra qu’on analyse très concrètement ce que cela signifie. Mais il ne faut pas se faire d’illusions. Même si on arrivait à une solution, jusqu’à ce qu’elle ait un effet dans le terrain, ça prendra du temps.

- La désindustrialisation de la Suisse est-elle inéluctable? - Nous avons un secteur industriel fort – c’est 20% du PIB. C’est un atout que d’autres pays européens n’ont plus. Ce serait une absurdité en Suisse, où l’on est encore dans une bonne situation, de laisser traîner les choses. Il faut donc tout faire pour éviter les délocalisations.

- Johann Schneider-Ammann vous inspire-t-il confiance? - Il se montre pragmatique. La décision du chômage partiel est bonne, elle donne un signal positif aux entreprises, même si toutes ne sont pas concernées.

Créé: 02.02.2015, 20h14

Les pistes pour le casse-tête du 9 février

Alors que Simonetta Sommaruga est à Bruxelles pour tâter le terrain avant la mise en consultation de l’après-9 février, EconomieSuisse martèle son message. Tout doit être fait pour maintenir les accords bilatéraux. La solution? L’adoption d’une clause de sauvegarde. «Nous espérons que le Conseil fédéral retienne cette option. La clause de sauvegarde ne remet pas en question le principe de la libre circulation, qui est une condition de l’UE. Elle permet de fixer un seuil au-delà duquel on travaillerait avec des contingents et on remplirait les conditions du nouvel article constitutionnel», insiste Monika Rühl.

Les entreprises, qui ont massivement engagé de la main-d’œuvre étrangère l’an dernier, ne devraient-elles pas anticiper le changement de pratique? La question agace. «Modérer les appétits, cela veut dire vouloir baisser la croissance. On n’y a aucun intérêt, rétorque-t-elle. Personne ne dit à quel niveau on veut baisser notre immigration, pas même les initiants!»

En attendant, EconomieSuisse plaide pour un recours accru aux seniors et aux femmes. Beaucoup d’entreprises ont mis en place des mesures dans ce sens. Mais il en reste à convaincre. «Certaines entreprises n’ont pas pris conscience des effets de la démographie sur leurs propres ressources», reconnaît Monika Rühl.

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