«Il va falloir vivre avec ces canicules durant plusieurs décennies»

ClimatChaleur et sécheresse accablent toute l'Europe. Le climatologue suisse Martin Beniston y voit de grands dangers. Interview.

Martin Beniston, professeur honoraire à l’Université de Genève, climatologue.

Martin Beniston, professeur honoraire à l’Université de Genève, climatologue. Image: Pascal Frautschi

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Professeur Beniston, qu’est-ce qui est inquiétant avec ces vagues de chaleur?
C’est dommageable pour la santé, l’hydrologie et tout l’écosystème. Plus ces vagues de chaleur sont importantes, plus il y a des dégâts. Surtout si ça persiste longtemps. Année après année, la répétition du phénomène commence à avoir des incidences très négatives. Il y a des dégâts sur les nappes phréatiques, sur l’agriculture, qui se chiffrent en milliards. Et c’est sans compter les feux de forêt qui se multiplient dans toute l’Europe. On voit ce qui se passe en Scandinavie: ils ne sont pas spécialement équipés pour cela. Jusqu’à présent, les grandes chaleurs se cantonnaient à certaines zones géographiques. En 2003, l’Europe centrale était touchée. En 2010, c’était la Russie. Cette année, c’est inédit, les vagues de chaleur se manifestent en plusieurs endroits et remontent même jusqu’au cercle polaire. La ceinture de chaleur a débuté au Québec pour arriver jusqu’au Japon en passant par l’Europe. Cette année est exceptionnelle, c’est certain.

La Suisse n’a pas connu une période aussi sèche depuis 100 ans. Est-ce aussi une des causes?
Chaleur et sécheresse vont de pair. Si on avait un peu plus de pluie, on n’atteindrait pas des températures aussi élevées. Ce serait modulé par l’atmosphère grâce à l’évaporation. Un sol sec agit comme un radiateur qui chauffe une pièce.

Qu’est-ce que cela raconte de l’évolution du climat?
Cela conforte surtout la thèse du changement climatique. Notre atmosphère se réchauffe. Il y a de plus grandes chances que les canicules estivales se manifestent plus régulièrement. Dans le Grand-Nord, une des causes, même s’il nous faut encore du recul, c’est que depuis 20 ans on observe le rétrécissement de la banquise dans l’océan Arctique. Il y a donc moins de surfaces froides qui absorbent la chaleur. Elle peut dès lors remonter vers le nord. On le prédisait, mais plutôt dans une vingtaine d’années. Il y a une accélération. En 2050, au moins un été sur deux sera aussi caniculaire que celui de 2003. Depuis quelques années, nous assistons à une succession de fortes chaleurs un peu partout dans l’hémisphère Nord. Par ailleurs, la communauté scientifique relève que ces épisodes s’échelonnent de mai à septembre. Il y a 50 ans, c’était confiné à juillet et août. C’est la conséquence logique d’un climat qui se réchauffe progressivement.


A lire aussi : Les terres suisses ont soif, comme lors de la canicule record de 2003


Selon vous, nous aurions plusieurs dizaines d’années d’avance sur les prévisions?
Oui et c’est inquiétant. Pour la Scandinavie, le rapport 2014 de l’Agence européenne pour l’environnement mettait en avant une carte qui montrait l’augmentation des risques d’incendie pour la seconde moitié du XXIe siècle. On peut affirmer que nous avons 20 à 50 ans d’avance sur ces prévisions. De manière précoce, nous sommes en train de vivre les incidences de ces changements climatiques.

Qu’est-ce que ça signifie pour la seconde moitié du XXIe siècle?
Qu’on ne va pas du tout vers le mieux. Même si on devait remplir tous les objectifs internationaux de l’Accord de Paris sur le climat et qu’on parvenait à limiter l’augmentation globale de 2 degrés en agissant directement sur les gaz à effet de serre, il faudrait attendre la seconde moitié du XXIe siècle pour ralentir l’évolution actuelle. À supposer qu’on mette tout de suite des mesures en œuvre, il va falloir vivre avec ces canicules durant plusieurs décennies.

L’actualité nous montre que des dizaines de personnes ont succombé à ces grandes chaleurs, notamment au Canada et au Japon…
«J’ai été surpris de voir le nombre de décès au Québec. La conjonction entre une forte chaleur et un taux élevé d’humidité peut augmenter les décès des personnes sensibles car elles auront plus de difficulté à transpirer. Et c’est la transpiration qui régule la température du corps humain. C’est exactement ce qui se passe au Japon. Avec 90% d’humidité dans l’air, la population est mise sous pression thermique.

Créé: 26.07.2018, 19h36

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