«Il faut renforcer le lien entre coopération internationale et politique migratoire»

InterviewManuel Sager, le patron de la DDC, explique les nouvelles lignes directrices de la coopération suisse à l’étranger.

Ancien ambassadeur de Suisse à Washington, Manuel Sager est à la tête de la Direction du développement et de la coopération (DDC) depuis novembre 2014.

Ancien ambassadeur de Suisse à Washington, Manuel Sager est à la tête de la Direction du développement et de la coopération (DDC) depuis novembre 2014. Image: Keytone / Christian Beutler

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Des budgets âprement discutés au parlement, des coupes claires dans le personnel: 2016 n’aura pas été de tout repos pour la Direction du développement et de la coopération (DDC). Pourtant, son directeur Manuel Sager, reste confiant. Si elle doit se réorienter, la DDC reste indispensable au maintien de la paix. Interview

La coopération internationale a été souvent remise en cause dans les programmes d’économie. Etes-vous sous pression?

C’est tout le budget de la Confédération qui subit une forte pression politique, pas seulement nous. Le programme de stabilisation 2017-2019 a déjà privé la coopération internationale de 587 millions pour les trois prochaines années. C’est 25% de toutes les coupes, même si la coopération internationale ne représente que 3-4% du budget de la Confédération. Je reste toutefois confiant. Le soutien politique existe.

Les fronts semblent bouger. Le PDC n’est plus un soutien aussi solide.

Je ne vois pas cela comme un désaveu, mais comme un débat politique. Les discussions ont porté sur le contenu de nos actions, l’efficacité des instruments utilisés ou encore les pays sur lesquels il faut se concentrer. A aucun moment, son maintien ou son intérêt n’ont été remis en cause.

Que pensez-vous des nouvelles lignes directrices qui vous sont fixées?

Nous devons notamment nous concentrer sur les régions de provenance des migrants et des réfugiés. Si vous pensez au Moyen-Orient, à la Corne de l’Afrique ou au Maghreb, ce sont des pays dans lesquels nous sommes déjà actifs. Nous continuerons donc de nous engager dans les zones de conflits et dans celles qui sont confrontées à la pauvreté. Parmi les migrants, il y a de nombreux jeunes qui cherchent une meilleure vie ailleurs. Pour qu’ils restent dans leur pays, nous devons leur donner des perspectives. C’est possible en investissant dans la formation professionnelle, en soutenant le développement économique, en renforçant l’Etat de droit ou en luttant contre la corruption. Nous devons nous concentrer sur cette migration économique, et pas seulement sur la migration forcée. L’objectif c’est de renforcer le lien entre la coopération internationale et la politique migratoire.

Donc si un pays ne signe pas d’accords de réadmission, la Suisse pourrait couper son aide sur place?

Non, pas du tout. Tout d’abord, les accords de réadmission ne sont qu’une partie de tout ce dialogue autour des partenariats migratoires. Ensuite, il ne faut pas voir cette stratégie comme une condition négative. L’objectif ici, c’est d’aider les pays d’où viennent ces personnes pour mieux gérer les flux migratoires. C’est là que nous concentrerons nos efforts. Mais nous ne laisserons pas tomber les autres régions qui ont besoin de notre aide.

Etes-vous favorable à un retour de la coopération internationale en Erythrée?

Le Conseil fédéral a fait un premier pas. Deux millions seront investis pour la formation professionnelle. C’est une phase de test qui s’ouvre. S’il s’avère que l’exercice est concluant, qu’on peut à nouveau travailler avec le Gouvernement, alors on pourrait imaginer un deuxième pas.

Pourquoi dites-vous qu’il est faux d’opposer aide au développement et aide humanitaire?

Prenez l’exemple de la médecine. Il ne viendrait l’idée à personne de sacrifier des mesures de prévention bon marché pour privilégier un traitement médical très coûteux. Cette comparaison vaut aussi pour la coopération internationale. L’aide au développement doit être considérée comme une mesure de prévention relativement bon marché. Il s’agit d’œuvrer pour la stabilité dans les pays, de promouvoir la paix. L’aide humanitaire intervient une fois que les conflits ont éclaté. Les coûts en termes de victimes sont énormes. Les montants économiques nécessaires pour gérer la crise aussi.

Les coupes dans le personnel ne vous ont pas épargné: 30 postes en moins! Quelles en seront les conséquences?

Nous devrions pouvoir éviter les licenciements. Mais selon moi, nous sommes arrivés à la limite. Si de nouvelles coupes devaient intervenir, il faudra renoncer à certaines de nos missions. Nous attendons désormais que le Conseil fédéral se prononce sur son prochain programme de stabilisation. Fermer un bureau à l’étranger ou arrêter un programme, c’est aussi une question politique.

La majorité des dépenses de la DDC, ce sont les salaires. Pourquoi ne pas envoyer moins de Suisses à l’étranger et investir directement l’argent sur place?

Les Suisses qui travaillent à l’étranger ne correspondent qu’à 15% de nos effectifs. Ce n’est pas beaucoup. La force de la DDC, c’est justement d’avoir des gens sur place qui connaissent le contexte et qui assurent la supervision de nos programmes. C’est un gage d’efficacité.

Justement, comment être sûr que votre travail est efficace? Les progrès ne sont pas toujours quantifiables.

La DDC publie chaque année une centaine d’évaluations externes sur ses projets. Il y a également des rapports d’efficience menée par des experts externes. Mais c’est vrai, tout n’est pas toujours mesurable tout de suite. Si vous construisez un puits, vous pouvez montrer deux mois plus tard que l’accès à l’eau est assuré. Lorsque vous vous engagez pour améliorer les systèmes de santé ou d’éducation nationaux, vous n’avez pas de résultat du jour au lendemain. De même pour la lutte contre la corruption, ce n’est pas évident de prouver son efficacité avec des statistiques, mais ça ne veut pas dire que ce n’est pas important ou efficace.

Avec la montée des populismes, la coopération internationale est-elle en danger?

Une tendance m’inquiète, celle de comprendre la coopération internationale uniquement sous l’angle de ses propres intérêts. On vous donne notre aide contre des échanges commerciaux. C’est une vision à court terme, dangereuse qui plus est. La coopération internationale est un investissement car tout le monde à intérêt à vivre dans un monde pacifié à plus long terme. En plus, la solidarité avec des gens pauvres et privés de leurs droits doit rester une valeur morale en soi. La coopération ne doit pas se transformer en quelque chose de négociable.

Créé: 28.01.2017, 09h53

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