Les femmes se préparent à croiser les bras le 14 juin

Lutte contre les inégalitésUne nouvelle mobilisation s’organise pour commémorer la grève nationale de 1991. Car les disparités de genre demeurent.

14 juin 1991 A Genève comme ailleurs en Suisse, un demi-million de femmes ont abandonné leur travail pour manifester leur colère.

14 juin 1991 A Genève comme ailleurs en Suisse, un demi-million de femmes ont abandonné leur travail pour manifester leur colère. Image: CHRISTIAN MURAT

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

L’année 2019 sera celle des femmes. Une grève d’envergure nationale est du moins prévue le 14 juin pour combattre les discriminations de genre qui persistent. Inégalité salariale et dans la promotion à des postes à responsabilité, violences faites aux femmes, harcèlement de rue et au travail: les motifs d’indignation ne manquent pas! Le 22 septembre dernier, plus de 20'000 personnes ont d’ailleurs déjà manifesté à Berne contre toutes ces disparités. Et elles sont bien réelles, à lire les dernières conclusions du World Economic Forum, que l’on ne peut pas taxer de féministe. Selon cette organisation internationale, il faudra 108 ans au rythme actuel pour combler la majorité des disparités entre les genres, et 202 ans pour parvenir à la parité professionnelle.

La nouvelle grève promise dans six mois s’inspire de la vague fuchsia qui avait déferlé sur toute la Suisse le 14 juin 1991. Ce jour-là, un demi-million de femmes abandonnaient leur travail pour manifester leur colère contre les inégalités! Une mobilisation qui a largement contribué à l’adoption de la loi fédérale sur l’égalité entre femmes et hommes (LEg) quatre ans plus tard et à la mise en place du congé maternité en 2005.

Disparités de salaires

Les raisons de ce nouveau mouvement ne changent guère, considère Brigitte Mantilleri, directrice du service égalité de l’Université de Genève (UNIGE). À commencer par les disparités de salaire: «Trente-sept ans après l’inscription de l’égalité salariale entre hommes et femmes, ce principe élémentaire reste lettre morte… rentes péjorées à la clé!»

À la suite d’une enquête suisse sur la structure des salaires en 2014, l’Office fédéral de la statistique (OFS) indique que les femmes gagnent chaque mois 585 francs de moins que les hommes. Pas moins de 7,7 milliards de revenu leur sont ainsi volés tous les ans… sans aucune autre explication que l’inégalité des sexes face à l’emploi.

En réalité, la différence moyenne globale de la rémunération est nettement plus importante (elle se monte à 1495 francs dans le secteur privé et à 1457 francs dans le secteur public) si l’on tient compte de facteurs objectifs… mais pas forcément voulus par les femmes. Par exemple le fait d’occuper plus souvent des postes à temps partiel, de mener des carrières professionnelles interrompues plus fréquemment (maternités) ou encore d’être amenées à choisir des secteurs moins bien rémunérés.

Directeur général de la Fédération des entreprises romandes Genève (FER Genève), Blaise Matthey brandit, lui, un communiqué de l’Office cantonal de la statistique (Ocstat) pour souligner «une évolution très positive» dans l’économie genevoise: toujours en 2014, la différence de salaire brut médian entre hommes et femmes s’élevait à 2,3% (7234 francs pour les hommes, 7069 francs pour les femmes) contre 12,5% à l’échelon national (6751 francs contre 5907 francs).

Postes stratégiques

Un mieux qui ne satisfait pas pour autant Alexandra Rys. La directrice de la communication à la Chambre de commerce, d’industrie et des services de Genève (CCIG) déplore surtout que «les femmes ne sont presque jamais prises en considération pour des postes stratégiques». L’ascension professionnelle reste plus que déséquilibrée, appuie Brigitte Mantilleri: «Petit à petit, les femmes font carrière, mais on assiste à un blocage au niveau intermédiaire. Seuls 20% d’entre elles accèdent à des postes à hautes responsabilités. La fonction de professeur ordinaire est ainsi encore trop réservée aux hommes et les quotas provisoires sont un bon moyen pour tenter de doubler ces 20%.»

Alors, est-ce vraiment la galère pour les femmes d’atteindre les sommets? Neuf d’entre elles – d’horizons différents, mais réunies dans une même liste d’expertes dressée par le Conseil d’État – donnent leur avis (lire encadré).

Dans le domaine «des maigres avancées», la directrice du service égalité de l’UNIGE relève un changement au niveau des responsabilités familiales: «Les mentalités évoluent et des hommes veulent s’occuper de leurs enfants et même des tâches ménagères. Or, la réalité du monde du travail est toute autre avec un manque de places de crèches, de temps partiels et de congés paternité.»

Contrairement au congé maternité – allocation d’au moins quatorze semaines – le congé paternité n’est toujours pas réglé dans la loi en Suisse. C’est le seul pays d’Europe à ne pas l’accorder! Il dépend de la volonté de l’employeur. En moyenne, les entreprises accordent entre un et trois jours d’absence aux hommes en cas de naissance à titre de «jour de congé usuel». Mais elles sont de plus en plus nombreuses à aller un peu plus loin et à vouloir permettre aux pères de vivre à fond les premiers jours de leur enfant.

«Franchement, je ne vois pas d’avancée», tranche pour sa part Alexandra Rys. Et ce n’est pas la récente élection d’un coup de deux conseillères fédérales, le 6 décembre, qui va démotiver les femmes à descendre dans la rue le 14 juin. Or, cette date tombe en pleine période d’examens… La députée genevoise Verte Adrienne Sordet demande ainsi dans une motion au Grand Conseil qu’il n’y ait pas d’examens ce jour-là pour permettre aux étudiantes de participer à la grève: «Je souhaite qu’un maximum de femmes puissent participer à cet événement. En particulier les jeunes générations, car c’est leur avenir qui est en jeu.»

Mais pourquoi manifester maintenant? D’abord parce que depuis l’automne 2017 un tsunami d’envergure planétaire a rapproché les femmes dans leur combat contre les violences. Et les hashtags MeToo et Balancetonporc n’ont pas fini de faire trembler certains hommes. Tout est parti des accusations de harcèlement, d’agressions sexuelles et de viols contre le producteur américain Harvey Weinstein. «Cela a fait l’effet d’une bombe qui a libéré la parole des femmes bien au-delà de Hollywood, note Brigitte Mantilleri. Autant je critique les réseaux sociaux, autant ils participent à la lutte contre l’impunité.»

«Punition collective»

Le 15 octobre 2017, l’actrice américaine Alyssa Milano relançait la campagne MeToo utilisée dès 2007 par l’activiste afro-américaine Tarana Burke pour encourager les femmes victimes d’abus à partager leurs témoignages sur Twitter. Ce mouvement s’est propagé sur la Toile comme une traînée de poudre, faisant fi des frontières, des cultures, des religions et des conditions socio-économiques. Une nouvelle grève nationale ne se justifie pourtant pas, à entendre Blaise Matthey: «J’ai de la peine avec l’idée d’une punition collective, la situation étant bien meilleure à Genève que dans le reste de la Suisse.»

«Je n’aime pas la grève comme moyen de promotion d’une idée, mais je me souviens pourtant bien de celle de 1991 et de son slogan «femmes bras croisés, le pays perd pied»: il est si juste!» estime Alexandra Rys. «On sent toutes et tous un renouveau du féminisme, il ne faut pas qu’on rate le coche, il faut qu’on y aille», encouragent des étudiants. «Ce mouvement doit permettre de faire sauter tous les plafonds existants, conclut Brigitte Mantilleri. De résister également aux retours en arrière, à l’image des combats contre l’avortement que l’on croyait gagnés.»


Elles restent oubliées dans les sphères dirigeantes

«Le sexisme empêche les femmes d’avancer, affirme Brigitte Mantilleri, directrice du service égalité de l’UNIGE. Nous avons besoin d’un milieu professionnel plus mixte.» Une chose est sûre: alors qu’elles forment plus de la moitié de la population, les femmes sont encore et toujours ultraminoritaires dans les sphères dirigeantes. Et notamment dans les conseils d’administration (CA) des régies publiques genevoises, où elles ne représentent qu’un cinquième environ de leurs membres.

Le Grand Conseil a voté récemment une motion et une résolution pour atteindre au plus vite la parité dans les CA et les conseils de fondation des établissements de droit public. «On en est encore loin au regard du récent renouvellement de ces organes (ndlr: au début de décembre), observe la Verte et auteure des deux textes, Delphine Klopfenstein. Les lignes bougent beaucoup trop lentement. À l’exception de l’Hospice général et de l’IMAD (aide et soins à domicile), les grandes régies restent aux mains des hommes. Cela démontre que le monde politique n’est toujours pas prêt à la parité. C’est vraiment désolant! Une telle ambition se prépare.»

La parlementaire regrette particulièrement le vide dans les instances dites plus techniques: «Le Conseil d’État a nommé cinq hommes et une seule femme au CA des Hôpitaux universitaires, tandis que le Grand Conseil a désigné six hommes et aucune femme à l’aéroport, ainsi que six hommes et une femme aux Services industriels.»

Mesures ciblées

Conseillère d’État responsable des Finances et des Ressources humaines (DF), Nathalie Fontanet veut y remédier. Cela alors même que son parti PLR, allié au MCG et à l’UDC, a refusé les propositions au Grand Conseil. «J’en ai assez de cette rengaine qui dit «pas de quotas, mais des compétences»! Il n’y a aucune raison de vouloir opposer parité et compétences», déclarait ainsi la magistrate dans «Le Matin Dimanche» du 11 novembre et dans notre édition internet du même jour.

Plus que les quotas, la magistrate croit aux mesures ciblées pour accélérer la parité: «La motion et la résolution vont dans ce sens. Présenter autant de femmes que d’hommes à chaque fois qu’un nouveau membre doit être nommé dans un conseil permet de faire des choix de façon partagée. C’est déjà un premier pas…» Relevons que les femmes sont encore plus oubliées au niveau national: elles ne constituent que 17% de la composition des conseils d’administration.

Et que dire de leur sous-représentation dans les organes de direction des 100 plus grandes entreprises suisses? «On est passée de 6% à 8% de femmes entre 2016 et 2017», indique Nathalie Fontanet. Directeur général de la Fédération des entreprises romandes Genève, Blaise Matthey estime pourtant «que plus une société est mixte (genre, âge, origine), plus elle est performante».

Créé: 28.12.2018, 22h02

Neuf femmes figurant sur la liste des expertes du Canton apportent leur regard sur l’évolution des revendications

Valérie Langer, enseignante
«J’avais pris part à la grève de 1991. C’est triste à dire, mais les revendications sont toujours à peu près les mêmes.
Il y a une forme d’inertie du système qui fait que les choses ne changent pas vraiment. Cela dit, depuis l’avènement du Mouvement #metoo, quelque chose est en train de bouger. On arrive à un moment de ras-le-bol, où les femmes en ont suffisamment marre pour dire: ça suffit! Le mouvement prend de l’ampleur. Je rêve de voir 500'000 femmes faire la grève en 2019.» T.A

Kiny Parade,navigatrice
«On est encore loin du jour où lorsque les enfants sont malades, c’est le père qui ne va pas travailler et reste à la maison pour s’en occuper. Ce jour-là, on aura vraiment atteint l’égalité. Car dans les faits, c’est toujours la mère qui s’y colle. En ce qui me concerne, à plusieurs reprises, je ne pouvais pas, car j’étais en train de naviguer en mer. Ce n’était pas possible de me faire rentrer. Or, je peux vous assurer qu’un père s’occupe très bien de ses enfants.» T.A

Simone de Montmollin, ingénieure œnologue
«J’ai choisi une voie professionnelle qui est majoritairement masculine. Je ne me suis jamais sentie discriminée. Comme dans la plupart des métiers du secteur de la recherche ou de la production, c’est la qualité du résultat qui génère la reconnaissance de vos pairs. Cela suppose des conditions-cadres favorables. Je suis opposée à l’instauration de quotas. Ils ne constituent qu’une limite quantitative, péjorative lorsqu’il s’agit d’individus.» T.A.

Caroline Eichenberger, association Camarada
«À Camarada, nous formons des femmes qui cumulent les facteurs d’exclusion: elles sont migrantes, souvent isolées, généralement mères. La majorité n’a pas eu accès à une scolarité ou à une formation. Alors si le fait d’être une femme est une difficulté supplémentaire pour s’insérer, ce n’est plus acceptable dans notre pays. En 2019, nous organisons les «Bastions de l’égalité». Le parc se transforme, les 14 et 15 juin, en un lieu de débats avec de nombreux interlocuteurs.» T.A.

Bénédicte Montant, architecte
«Je ne suis pas favorable à la grève préventive, car les choses évoluent dans le bon sens, même si l’accession de femmes à des postes de décision est encore trop rare. Dans notre bureau, nous sommes une majorité de femmes. Une exception dans ce milieu plutôt masculin.
Et c’est très apprécié. Quand on a une femme qui est en charge de la direction des travaux, les choses se passent différemment. L’approche est plus constructive, on se situe moins dans le rapport de force.» T.A.

Cyrille Schnyder-Masmejan, directrice artistique
«Il est évidemment utile, malheureusement aujourd’hui encore, de réclamer l’application de la loi sur l’égalité des droits et des salaires. Étant mère de cinq enfants et ayant quasi toujours travaillé à 100%, je suis bien placée pour savoir que l’égalité n’existe pas. Mais elle ne se décrète pas non plus. En ce qui me concerne, j’ai toujours préféré le combat sur le terrain de la créativité et je milite pour un féminisme inclusif. L’égalité est l’affaire de toutes et tous.» T.A.

Yolanta de Cacqueray, directrice financière
«Les comités exécutifs ne comprennent que 6% de femmes environ. C’est là que les décisions se prennent dans les entreprises. La tendance n’a pas évolué de manière significative au cours des dernières années. Or, tant qu’il n’y aura pas de femmes à ce niveau-là, ce sera compliqué pour elles d’évoluer au sein de leur entreprise. Et tant que les femmes n’auront pas cette expérience, elles ne pourront pas accéder à l’échelon supérieur, celui des conseils d’administration.» T.A.

Samia Hurts, médecin éthicienne
«J’ai rencontré des milliers de patients et d’étudiants, j’ai trois filles et un fils: je vois bien que les droits égaux ne sont pas faits que de lois. Pour pouvoir les vivre, les valeurs que nous transmettons comptent. Être une femme ou un homme, cela s’apprend. Mais parmi les modèles disponibles, certains nous enferment. Les garçons qui se forcent à être durs plutôt que solides, qui s’attendent à ce que les filles les servent, les filles qui trouvent ça normal: nous ne devrions plus enseigner ça.» T.A.

Anne Hornung-Soukup, présidente des TPG
«Quand j’ai commencé, il y a 30 ans, on tournait autour de 10% à 12% de femmes au sein des conseils d’administration. Aujourd’hui, elles doivent représenter 15% à 18%. Aux TPG, je suis ravie car il y a quasi autant de femmes que d’hommes. Ce n’est pas le cas partout. Je ne suis pas en faveur des quotas. Mais, à ce rythme-là, si on continue à ne faire que de l’encouragement, on atteindra la parité dans 100 ans. Et qu’on ne me dise pas qu’il n’y a pas de femmes qualifiées!» T.A.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.