Son fils radicalisé est en prison, il crie sa détresse

TémoignageLe Genevois A., 21 ans, accusé d’être en lien avec une organisation terroriste, est en détention préventive.

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«Et après, qu’est-ce qu’on va faire de lui?» Cette question tourne en boucle dans la tête de Pierre*, désemparé. Ce père de famille genevois ne parle pas d’un inconnu mais de son propre fils A., 21 ans, radicalisé. Accusé d’être en lien avec une organisation terroriste, le jeune homme se trouve en détention préventive pour une durée de trois mois (nos éditions du 22 juin et du 17 août). Pour faire face à la situation, Pierre cherche un soutien auprès des institutions, qu’il ne trouve pas. S’il a décidé de sortir de son silence, c’est pour crier sa détresse.

Déchiré entre l’amour pour son fils et ses craintes, il s’exprime avec lucidité et courage. «Parmi ceux qui liront cet article, certains écriront dans les commentaires sur Internet qu’il n’y a qu’à l’envoyer en Syrie, ou lui mettre une balle dans la tête pour régler le problème… C’est un peu simpliste», ironise ce père tourmenté depuis des mois. C’est le citoyen qui enchaîne: «La question est plutôt de savoir ce que la société est prête à mettre en place pour prendre soin des maillons faibles tombés dans la radicalisation. La population serait peut-être rassurée de savoir que les autorités ne laissent pas ce genre de personnes seules, ni leur famille.» En la matière, il y a encore du chemin à faire.

Un grand besoin d’informations

Noyé par des interrogations en tout genre, Pierre se débat pour trouver des réponses. «J’écris des lettres à mon fils en prison. Y a-t-il des choses à dire ou à ne pas dire à un jeune radicalisé? Je voudrais connaître ses droits, comment la procédure va se dérouler, s’il va faire l’objet d’une expertise psychiatrique, ce qui me semble nécessaire dans ce genre de cas, poursuit-il. J’aimerais savoir s’il va pouvoir rencontrer un imam, ce qui serait utile à mon sens pour le recadrer.» Il déplore le manque d’explications durant cette phase de procédure pénale. «La famille est tenue à l’écart, parce que A. est majeur. Son avocat n’a donc pas l’obligation de nous informer. Il n’empêche, quand il sortira de prison, il reviendra chez nous, à Genève.»

Cette seconde phase l’angoisse. «Mon fils n’a pas de formation. A sa sortie de prison il n’aura pas de travail. Il a des dizaines de milliers de francs de dettes. Les problèmes sont multiples. Je cherche des solutions de mon côté, mais qu’est-ce qu’il serait judicieux de mettre en place? Faut-il un psy, un éducateur, un policier pour l’encadrer? Il faut préparer son retour maintenant. Je n’ai aucune idée de ce qu’on va faire, mais visiblement cela n’inquiète personne!» s’emporte-t-il.

Les limites d’une plate-forme

Dépassé par la situation, Pierre s’est adressé à la plate-forme de prévention des radicalisations Gardezlelien.ch. Ce projet pilote lancé par le Canton de Genève, précurseur en la matière en Suisse, a le mérite d’exister. Il invite les personnes concernées à adresser leurs questions par e-mail, pour les mettre en lien avec des professionnels. «Je les ai contactés à la mi-juillet, au moment de l’attentat de Nice. J’ai reçu un message disant qu’ils étaient en vacances… C’est une plate-forme d’urgence ou pas? s’agace Pierre. A leur retour, on m’a mis en lien avec le Centre intercantonal d’information sur les croyances. Après deux heures de discussion, peu utiles dans mon cas, on m’a dit d’attendre la décision de la justice. Mais ce sera trop tard!»

Sans remettre en question l’utilité de la plate-forme et la compétence des professionnels qui la composent, il estime qu’elle n’est pas adaptée à son cas de figure. «C’est un peu comme si on avait affaire à une maladie orpheline. Elle touche peu de monde en Suisse, mais elle est contagieuse et dangereuse. Les moyens mis en place sont bien faibles pour la traiter. J’ai le sentiment qu’à Genève le politique a voulu agir en urgence pour faire quelque chose, mais la vérité c’est qu’en Suisse on n’est pas prêt.»

Le Département genevois de la sécurité et de l’économie indique que «toutes les mesures prises à l’encontre des personnes de retour en Suisse relèvent de la justice. Ce sont les tribunaux qui décident de la prise en charge et de sa forme» (lire ci-dessous). Concernant le volet préventif, nous n’avons pas pu atteindre le responsable du projet pilote.

La Suisse a pris conscience de la problématique en créant un groupe de travail réunissant les autorités nationales de sécurité. Ses analyses vont au-delà du constat pour définir des actions, proposer des modifications légales, interpeller d’autres acteurs. Le phénomène représente un défi pour la société dans son ensemble. En matière de prévention, les bonnes pratiques ont été présentées en juillet, mais rien ne touche à la déradicalisation. «Il faut passer à la vitesse supérieure!» reconnaît André Duvillard, délégué au Réseau national de sécurité, annonçant hier dans nos colonnes la préparation d’un plan national d’action contre la radicalisation (lire ci-dessous).

«Qu’est-ce que j’ai fait faux?»

«Cela n’arrive pas qu’aux autres!» s’exclame Pierre. Il a raison. Les personnes radicalisées ont des origines culturelles et sociales diverses, selon une analyse des autorités françaises menée l’an passé. Parmi leur point commun? Une perte de repère, une rupture.

Instable, A. s’est lancé sur le chemin de l’extrémisme religieux. Comment en est-il arrivé là? La question confronte Pierre à ses propres responsabilités. «Qu’est-ce que j’ai fait faux? Je ne bois pas. Je ne fume pas. Je ne bats pas mon fils. Je ne lui ai jamais mis la pression pour qu’il fasse de grandes études. Je ne l’ai jamais empêché de sortir. Ai-je mal joué mon rôle de père? Peut-être que je n’ai pas dit les choses comme il fallait parfois. Comme d’autres parents, et pourtant leurs enfants ne tombent pas dans la radicalisation.» Ce drame déchire une famille, chaque membre réagissant à sa manière. Tout comme l’entourage. «Mes voisins, qui me connaissent depuis des années, ne comprennent pas. Ils pensaient que cela ne se passerait jamais chez nous. Une voisine n’arrive pas à me parler sans pleurer.» La carapace solide de Pierre s’apprête à craquer. «Parfois, j’ai juste envie de fermer les volets, de rester chez moi, de ne plus parler à personne.»

Il s’en remet désormais au Ministère public de la Confédération. Le MPC a fort à faire pour définir le rôle, les actes, les liens de A. Passé d’un extrême à l’autre, catholique intégriste puis musulman radicalisé, le Genevois a quitté la Suisse en décembre, échappant à l’attention de sa famille et de la police, pour se rendre en Turquie, en catimini. Après six mois d’absence sans donner de véritables nouvelles à ses proches, A. a fini par se manifester pour rentrer en Suisse. Renvoyé par les autorités turques, il a été arrêté le 8 juin à l’aéroport de Zurich. Il lui est reproché d’avoir violé la loi fédérale interdisant les groupes Al-Qaida et Etat islamique. Il est en outre prévenu de soutien, respectivement de participation à une organisation criminelle. Il risque jusqu’à cinq ans de prison. «Je souhaite que mon fils n’ait rien fait, espère Pierre. Quoi qu’il en soit, il ne faudra pas le laisser seul.»

* Prénom d’emprunt

Créé: 19.08.2016, 07h04

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«Une stratégie globale fait défaut en Suisse»

Que faire quand des personnes radicalisées parties sur le chemin du djihad sont de retour en Suisse? La justice est en première ligne. Le Ministère public de la Confédération (MPC) constitue la seule autorité compétente en matière de terrorisme. Dans le cas où un prévenu placé en détention préventive est libéré en attendant son procès, quel encadrement le MPC peut-il mettre en place? «Si la fuite, la collusion, la?récidive ou la crainte d’un passage à?l’acte n’est pas ou plus à craindre, le?MPC peut renoncer à la détention préventive tout en demandant au Tribunal de mesures de contrainte d’ordonner une mesure de substitution», indique Anthony Brovarone, chargé de communication du MPC. Par exemple? «La saisie des documents d’identité, l’assignation à?résidence ou l’obligation de se présenter régulièrement à un service administratif. Des moyens techniques peuvent être utilisés pour surveiller l’exécution de ces mesures.»

Si l’affaire part au tribunal, ce dernier peut décider d’une peine accompagnée d’une série de mesures pouvant sortir du cadre de la sécurité. Sur les dix retours de voyageurs djihadistes confirmés à ce jour, un seul a, pour l’heure, été condamné. Un Valaisan resté trois mois en Syrie en 2014 a écopé de 600?heures de travail d’intérêt général, avec sursis. Soumis à?une psychothérapie, il a aussi dû réaliser un travail photographique sur le thème de la paix. Autre cas, celui d’un Libano-Suisse arrêté l’an passé à l’aéroport de Zurich, soupçonné de vouloir rejoindre la zone de conflit. Le Tribunal pénal fédéral l’a condamné en juillet à 18?mois de prison avec sursis pour violation à la loi fédérale interdisant les organisations terroristes Al-Qaida et Etat islamique, et a chargé le canton de Zurich d’agir. «Un agent de la police cantonale du groupe de prévention de la violence, qui le suivait déjà pour une autre affaire, est chargé par la?justice de l’encadrer durant toute la période de son sursis.?C’est du sur-mesure», remarque André Duvillard.

Pour le spécialiste, auteur d’un rapport rendu en juillet sur les bonnes pratiques en matière de prévention de la radicalisation, «il faut aller au-delà du coup par coup: une stratégie globale fait défaut, d’où l’intérêt d’un plan national d’action contre la radicalisation». Les instances politiques concernées de la Confédération et des cantons devraient se prononcer à la mi-septembre sur ce projet. «Il s’agit de détailler les actions que les cantons peuvent mettre en place pour prévenir la radicalisation, mais aussi pour déradicaliser.»
S.R.

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