Le financement des mosquées en question

SuissePour réguler le financement des mosquées, le National veut s’inspirer du modèle autrichien. Ce ne sera pas si simple.

Le leghiste tessinois Lorenzo Quadri propose de s’inspirer du modèle autrichien sur les mosquées. Ici, la grande mosquée de Genève.

Le leghiste tessinois Lorenzo Quadri propose de s’inspirer du modèle autrichien sur les mosquées. Ici, la grande mosquée de Genève. Image: Keystone

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La question du financement des mosquées fait débat en Suisse depuis plusieurs mois. A Berne, de nombreux élus veulent faire le ménage. Fin septembre, le Conseil national adoptait à une courte majorité une motion du leghiste tessinois Lorenzo Quadri.

Le conseiller national réclame une loi qui interdise aux lieux de culte et aux prédicateurs musulmans de recevoir des financements étrangers. Il s’agirait aussi d’obliger les centres musulmans à déclarer la provenance et l’utilisation de leurs financements et enfin de les obliger à prêcher dans la langue locale. «Le gouvernement turc financerait, directement ou indirectement, trente-cinq mosquées et centres musulmans en Suisse. Cet engagement financier viserait, ou pourrait viser, à encourager la diffusion de l’islamisme radical en Suisse», s’inquiète Lorenzo Quadri.

Le Tessinois propose en vérité de s’inspirer du modèle autrichien, régulièrement cité en exemple par des élus de plusieurs parlements européens. C’est également la requête formulée par la présidente du Forum pour un islam progressiste, Saïda Keller-Messahli, dans son livre publié récemment, «La Suisse, plaque tournante islamiste». Mansour Ben Yahya, président de la Ligue des musulmans de Suisse, s’y est également déclaré favorable dans une interview donnée lundi 9 octobre au Journal du Jura et au Bieler Tagblatt.

Un islam européen

Que dit exactement cette loi? Il s’agit d’une norme sur l’islam existant depuis 1912, révisée début 2015 par le Parlement autrichien. Le but: promouvoir «un islam à caractère européen». Le nouveau texte interdit aux mosquées, aux associations islamiques et aux écoles coraniques de recevoir des financements de l’étranger. L’Autriche espère ainsi réduire l’influence de la Turquie et des pays du Golfe sur la communauté musulmane autrichienne.

Les imams doivent en outre être formés en Autriche et maîtriser l’allemand. Le Parlement a accordé un délai d’un an à ceux qui ne répondaient pas à ces exigences lors de l’entrée en vigueur de la loi pour quitter leurs fonctions et trouver un remplaçant adéquat. Les associations musulmanes sont, quant à elles, priées d’«adopter une attitude positive à l’égard de la société et de l’Etat», précise encore le texte de loi.

Ces contraintes n’ont pas manqué de faire réagir la communauté musulmane autrichienne. Celle-ci évoque «un retour de 100 ans en arrière», selon les termes d’un imam turc connu du pays, Mehmet Gormez. Une discrimination en comparaison, par exemple, à la communauté orthodoxe, pouvant continuer à recevoir des dons de la Russie.

Une loi contournée

Près de trois ans après son entrée en vigueur, quel bilan peut-on tirer de ces mesures? La plus grande association musulmane d’Autriche, la Communauté de croyants islamiques d’Autriche (IGGIO), compte 500 000 membres sur les 700 000 musulmans du pays. «Nous avons les mains liées, a déclaré son président Ibrahim Olgun dans les médias autrichiens. Nous avons plusieurs fois demandé au chancelier un soutien financier. Les autres associations religieuses reçoivent des aides de l’Etat.»

La nouvelle loi n’a pourtant pas empêché les lieux de culte gérés par l’IGGIO de doubler pendant ces trois ans, passant de 200 à 400. Pour le financement, les associations semblent avoir trouvé la parade: créer des fondations, financées par des fonds étrangers, qui soutiennent la mosquée ou l’imam. Aujourd’hui, plusieurs voix s’élèvent en Autriche pour constater l’échec de la loi, très facilement contournable.

«J’ai soutenu la loi parce que je pensais qu’elle pourrait inciter les musulmans à occuper une part importante de l’Autriche, a déclaré le théologue de l’islam autrichien Ednan Aslan au journal Die Welt. Mais la loi ne peut pas accomplir le travail qu’ils doivent accomplir. L’Etat peut proposer une infrastructure, mais pas tout le processus nécessaire à un islam européen.»

Selon lui, ce sont les structures même des mosquées et des communautés de croyants qui doivent changer. «Lorsque nous voulons une mosquée, nous allons solliciter le Qatar puis la Turquie pour une fondation. Pour n’importe quoi on se tourne vers l’étranger. Ainsi, il est impossible de développer un islam européen.»

Rejet suisse

Du côté suisse, le Conseil fédéral se montre lui aussi sceptique: une telle interdiction serait très facile à contourner, et les abus très compliqués à contrôler. Le gouvernement rappelle en outre que la Confédération n’a pas la compétence de relever des données de financement des mosquées, celles-ci étant en majorité organisées comme des associations privées.

«La différence essentielle avec l’Autriche, c’est que celle-ci reconnaît les communautés religieuses islamiques, a rappelé Simonetta Sommaruga. Une telle reconnaissance implique des droits et des devoirs. La motion veut imposer des obligations sans accorder de droits.»

La conseillère fédérale socialiste refuse de «faire planer un soupçon général sur l’ensemble des musulmans. Cela n’aboutirait qu’à une chose, jouer entre les mains des extrémistes qui veulent diviser notre société.»

La majorité du Conseil national n’a pas entendu ses arguments. La balle est maintenant dans le camp du Conseil des Etats. (24 heures)

Créé: 12.10.2017, 18h50

Transparence difficile

Certaines mosquées ont déjà opté pour la transparence. La grande mosquée de Genève, seul centre religieux islamique à être reconnu en tant que fondation en Suisse, a ouvert ses comptes fin 2014 à l’Autorité cantonale genevoise de surveillance des fondations (Asfip). On sait que la plus grande mosquée de Suisse a été construite grâce notamment à des fonds saoudiens et que la fondation comme la mosquée sont sous tutelle de la Ligue islamique mondiale.

Cet été, la fondation a été accusée d’irrégularités dans ses comptes, tant sur les fonds déclarés que sur l’usage qu’en fait le directeur.

Dans le canton de Saint-Gall, la communauté musulmane albanophone a inauguré au printemps une mosquée à Wil. Considéré comme un modèle d’intégration, le lieu de culte a été financé par des fonds locaux. Les 4 millions de budget ont été couverts par les économies de la communauté religieuse ainsi que les dons et le travail bénévole des fidèles. Les dirigeants de la mosquée se plaisent ainsi à souligner que celle-ci n’a pas été financée par les pays arabes, la Turquie ou les Balkans, «aucun centime.»

A Fribourg, l’Association mosquée de Fribourg (MOFRI) veut réaliser quelque part dans le canton une immense mosquée, devisé à 3,7 millions de francs.

Le financement de ce mégachantier dépend uniquement de dons privés. La collecte, commencée en 2014, est pour l’heure insuffisante. Mais le président de la MOFRI, Max Corpataux, assure qu’il ne recourra pas à un financement externe provenant de pays du Moyen-Orient.

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