A Genève, le joaillier des stars a grillé les millions d’un Etat africain

EnquêteSymbole d’opulence bling-bling, la marque de bijoux De Grisogono a reçu plus de 140 millions de dollars de fonds publics grâce à la famille du président angolais.

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Quelle marque suisse incarne mieux l’extravagance des hyper-riches? Au temps de sa splendeur, le joaillier genevois De Grisogono vendait ses bijoux hors de prix lors de soirées privées à Gstaad, St-Moritz ou Porto Cervo. On y présentait des pièces comme les montres à tête de mort «Crazy Skull», valant 700'000 francs, à une clientèle choisie d’oligarques russes ou de nobles saoudiens. Chaque année, ses fêtes au festival de Cannes attiraient stars de cinéma, paparazzi et top-models en décolleté paradant entre les présentoirs.


Editorial: Le luxe n’est plus à l’abri des questions


Ce que tous ignoraient alors: ces folies ont été financées en grande partie par de l’argent public venu d’Afrique. En 2012, l’Angola et sa famille présidentielle ont discrètement pris le contrôle du joaillier suisse. Depuis, l’Etat angolais a englouti plus de 140 millions de dollars pour racheter De Grisogono, puis éponger ses pertes chroniques.

Isabel dos Santos (robe rose) et son mari Sindika Dokolo (à gauche) lors d'une fête organisée par De Grisogono en 2018. A droite, la starlette Paris Hilton et son ami Chris Zylka.

Resté secret à l’époque, cet investissement à fonds perdus est doublement problématique. D’abord parce que malgré ses ressources diamantaires et pétrolières, l’Angola reste pauvre. Un tiers de sa population est illettrée et vit avec moins de deux dollars par jour. Elle ne profitera jamais de l’argent dépensé par son gouvernement pour De Grisogono.

Une montre Crazy Skull de De Grisogono.

Ensuite, en rachetant la marque genevoise, l’Etat angolais a massivement subventionné une entreprise appartenant à la famille au pouvoir – un exemple flagrant de conflit d’intérêt, voire de népotisme. Le président angolais de 1979 à 2017, José Eduardo dos Santos, a avalisé cet investissement. Sa fille aînée Isabel, réputée être la femme la plus riche d’Afrique, est cliente de longue date du joaillier suisse. Le mari d’Isabel dos Santos, Sindika Dokolo, a racheté De Grisogono grâce à l’argent public.

Mais il y a deux ans, l’Angola a changé de président. Le nouveau pouvoir estime que les dépenses pour De Grisogono ont lésé l’Etat et pourraient constituer un «abus de confiance», passible de 8 à 12 ans de prison. Fin décembre, un tribunal de Luanda a ordonné la saisie préventive des biens d’Isabel dos Santos et de son mari, notamment à cause des fonds publics investis dans le joaillier genevois.

Le fondateur de De Grisogono Fawaz Gruosi entouré de top-models lors d'une fête à Cannes, en 2017.

La prise de contrôle de De Grisogono par la famille Dos Santos est exposée par une fuite de documents confidentiels auxquels ont eu accès le Consortium international de journalistes d’investigation ICIJ et la cellule enquête de Tamedia. Obtenus à l’origine par une ONG basée à Paris, la Plateforme de Protection des Lanceurs d’Alerte en Afrique (PPLAAF), ces «Luanda Leaks» révèlent comment Isabel dos Santos a bâti son empire économique en profitant de centaines de millions d’argent public du temps où son père était président.

C’est la première fois que le monde feutré du luxe genevois est ainsi exposé. Basée à Plan-les-Ouates, la marque De Grisogono a été fondée en 1993 par l’Italo-libanais Fawaz Gruosi. L’homme est créatif, charmant et bon vendeur, mais ce n’est pas un manager. En 2008, son entreprise est au bord du gouffre: ses ventes ont été divisées par deux par la crise financière, elle dépend trop du marché russe et n’a pas de présence en Asie.

Immenses ambitions

Quand Isabel dos Santos et son mari volent à son secours, ils sont accueillis en sauveurs. Sindika Dokolo et la société diamantaire d’Etat Sodiam créent une structure à Malte, qui rachète la marque genevoise pour 25,7 millions de francs suisses. L’argent vient de l’entreprise publique angolaise, selon les documents en notre possession. Le gendre du président, lui, touche plusieurs millions d’honoraires de Sodiam pour avoir négocié ce rachat.

Officiellement, Isabel dos Santos ne joue aucun rôle dans l’opération. Mais à Genève, la fille du président se comporte volontiers en patronne lorsqu’elle se déplace chez De Grisogono. Nos documents montrent qu’elle supervise la nouvelle identité visuelle de la marque et la décoration de sa boutique à Londres.

Ni elle, ni son mari n’ont la moindre expérience dans la gestion d’une marque de luxe. Mais cela ne les empêche pas d’avoir d’immenses ambitions pour De Grisogono. Ils rêvent de transformer leur bébé genevois en géant mondial des bijoux et des montres. Un business plan de 2012 prévoit de doubler les ventes en six ans, de 80 à 163 millions de francs par an, au prix d’un endettement massif.

Isabel dos Santos et Sindika Dokolo à Cannes en 2018.

En principe, De Grisogono aurait dû produire des bénéfices à partir de 2014. Mais rien ne s’est passé comme prévu. De 2011 à 2016, la marque enregistre des pertes cumulées de 125 millions de francs. Les déficits se sont encore creusés ensuite. «Il a fallu injecter environ 30 millions par an», expliquait le directeur financier de De Grisogono, Ricardo Diz, lors d’un conseil d’administration en juin 2018. L’entreprise n’a survécu que grâce aux centaines de millions prêtés par ses actionnaires.

Ces déficits auraient moins d’importance si De Grisogono était une entreprise privée comme une autre. Mais les documents en notre possession montrent que c’est bien l’Etat angolais qui, durant des années, a épongé ses pertes. Ainsi, en juillet 2016, l’entreprise publique Sodiam confirmait avoir prêté plus de 128 millions de dollars à la société maltaise Victoria Holding, qui possède De Grisogono. Le Ministère des finances angolais a directement injecté 12,5 millions de dollars. Au final, selon les autorités angolaises, les coûts pour l’Etat et ses entreprises risquent de dépasser 225 millions de dollars, intérêts compris.

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Document détaillant les sommes prêtées par l'entreprise d'Etat angolaise Sodiam pour financer De Grisogono.

Le mari d’Isabel dos Santos, Sindika Dokolo, aurait dû investir des sommes équivalentes, puisqu’il possède De Grisogono en partenariat avec Sodiam. Il affirme l’avoir fait: un audit de Price Waterhouse évaluerait sa contribution à De Grisogono à 115 millions de dollars.

Mais le gendre de l’ancien président ne nous a pas remis ce document. Il n’a pas précisé quand, ni comment cet argent aurait été versé. Les données des «Luanda Leaks», qui couvrent pour l’essentiel une période allant de 2011 à 2017, ne montrent pas de versements aussi élevés. Une présentation interne de De Grisogono, datée de novembre 2015, indique que Sindika Dokolo n’avait alors prêté que 17 millions de francs, contre 110 millions venus de Sodiam.

Ordinateurs piratés

Confrontés à ces éléments, Isabel dos Santos et Sindika Dokolo défendent la légalité et le bien-fondé économique de leurs transactions. Ils affirment que les ordinateurs de leurs sociétés ont été piratés et des informations remises à la presse pour leur nuire. Dans une interview à la BBC, la fille de l’ex-président se présente en victime d’une «attaque politique orchestrée» de la part du nouveau pouvoir angolais.

De son côté, Sindika Dokolo accuse Sodiam d’exagérer ses pertes dans De Grisogono et de «détruire délibérément» la valeur du joailler suisse en divulguant des informations confidentielles à son sujet. L’investissement n’est pas perdu, argumente-t-il, puisque l’entreprise basée à Plan-les-Ouates existe toujours. Selon lui, elle pourrait même être revendue très cher, grâce à la valeur de sa marque.

La boutique De Grisogono à Genève, Rue du Rhône.

Depuis son rachat, pourtant, De Grisogono est un puits sans fond qui a englouti l’argent de ses actionnaires. «Notre trésorerie est catastrophique alors que nous n’avons pas encore démarré les commandes», écrivait le chef de son atelier de joaillerie début 2014. Ce cadre s’inquiétait des ardoises de plusieurs millions de francs accumulées par De Grisogono auprès de ses fournisseurs.

Où en est l’entreprise aujourd’hui ? La nouvelle directrice, Céline Assimon, n’a pas répondu à nos questions. Selon une analyse de marché réalisée par un concurrent, les ventes de De Grisogono auraient reculé entre 2016 et 2018, de 81 à 62 millions de francs. La faillite de la société pourrait se produire à tout moment, «potentiellement dans un délai d’un mois», s’inquiétait son directeur financier en juin 2018. La situation économique de l'entreprise aujourd'hui n'est pas connue avec précision.

Les actionnaires angolais du joaillier, Sodiam et Sindika Dokolo, sont désormais en conflit ouvert. Ils ne semblent unis que par leur volonté de mettre fin à une aventure qui leur a coûté beaucoup d’argent. «Il y a une intention de vendre, constatait l’homme de confiance d’Isabel dos Santos, Mario Silva, lors d’un conseil d’administration en juin 2018. C’est une question urgente.»


Management, finances, horlogerie : des erreurs qui coûtent cher

Comment expliquer les pertes massives subies par De Grisogono depuis son rachat par les Angolais en 2012? Selon son ancien directeur John Leitao, la marque a été victime de trois coups de malchance en 2014 et 2015 : les sanctions occidentales contre la Russie, un marché clé, la baisse des prix du pétrole qui a appauvri sa clientèle moyen-orientale, et la hausse soudaine du franc suisse avec la levée du taux plancher.

Vitrine de la boutique De Grisogono à Genève.

Mais plusieurs anciens dirigeants que nous avons interrogés livrent un autre diagnostic. Les consultants portugais de Boston Consulting Group (BCG), engagés après 2012 pour redresser De Grisogono, ne parlaient pas français et ne connaissaient rien au luxe. Idem pour le bras droit d’Isabel dos Santos, Mario Silva, qui a longtemps présidé le conseil d’administration. «L’erreur d’Isabel a été de croire que sa garde rapprochée ferait mieux que nous», résume un ancien cadre genevois dans un courriel qu’il nous a adressé.

Second problème: aucune banque suisse n’a voulu de De Grisogono après son rachat par les Angolais en 2012. Pour payer ses fournisseurs et verser les salaires, l’entreprise a dû se tourner vers une banque portugaise, la BIC, dont Isabel dos Santos est actionnaire. Elle facturait des intérêts et des frais élevés, chaque opération devant être effectuée à la main, faute de système informatique adéquat.

De Grisogono a aussi tenté des incursions coûteuses dans l’horlogerie de luxe, avec des modèles très chers, très longs à développer, dont les ventes ont été décevantes. Comme la Meccanico, une montre pour homme coûtant quelque 350'000 francs. Elle devait être produite à au moins 177 exemplaires. Mais selon un ancien cadre, une cinquantaine seulement avait été écoulée en 2014, six ans après son lancement.

L’entreprise a tenté de retrouver l’équilibre en licenciant des dizaines de personnes en 2015 et 2018. En parallèle, les privilèges du directeur artistique et fondateur Fawaz Gruosi se sont accrus. En 2015, le conseil d’administration augmentait son traitement à quelque 1,5 million de francs par an. Ce qui comprenait une maison à Londres, 243’000 francs pour ses impôts, un chauffeur et un bateau à Porto Cervo.

Fawaz Gruosi dans sa boutique genevoise en 2013.

Fawaz Gruosi nous a adressé des réponses écrites, brèves, concernant son rôle au sein de De Grisogono. Il affirme ne pas connaître le montant des pertes subies par l’entreprise depuis 2012. «N’oubliez pas que les actionnaires avaient restreint mon rôle à celui de directeur artistique», écrit-il. Le fait que sa marque ait été massivement subventionnée par le contribuable angolais ne l’a pas frappé: «Je n’avais aucune idée de l’implication de l’Angola dans la conduite des affaires, assure-t-il. Je ne ferai pas de commentaire sur ces problèmes plutôt politiques.»

Fawaz Gruosi a quitté De Grisogono début 2019 en raison, dit-il, d’une atmosphère devenue «stressante et déplaisante».

Créé: 19.01.2020, 18h58

L'essentiel en 5 points

- Une nouvelle fuite de documents, les «Luanda Leaks», montre comment la famille de l’ex-président angolais a profité de fonds de l’Etat

- Une partie de ces profits a été réinvestie en Suisse. A Genève, le joaillier de Grisogono a reçu – et dépensé ­– plus de 140 millions de francs de l’Etat angolais.

- Personnage central des «Luanda Leaks», Isabel dos Santos, 46 ans, est la fille de l’ancien président angolais. Elle passe pour la femme la plus riche d’Afrique.

- Le nouveau pouvoir angolais accuse Isabel dos Santos et son mari d’avoir dilapidé un milliards de dollars de fonds publics. Le couple rejette les accusations.

- L'apparition prévue d'Isabel dos Santos cette semaine au World Economic Forum de Davos n'aura pas lieu.

D'où viennent les Luanda Leaks?

Les «Luanda Leaks» qui détaillent l’empire économique d’Isabel dos Santos, fille de l’ancien président angolais, sont composées de quelque 715'000 fichiers. Une ONG basée à Paris, la Plateforme de Protection des Lanceurs d'Alerte en Afrique (PPLAAF), dit avoir reçu ces documents gratuitement, d’un lanceur d’alerte soucieux d’exposer des comportements qu’il juge criminels. Elle estime que la fuite n’obéit pas à des motivations politiques.

De leur côté, Isabel dos Santos et son mari affirment que leurs entreprises ont été victimes d’un «hacker» et que la fuite est instrumentalisée par le nouveau pouvoir angolais pour les persécuter.

Isabel dos Santos n'ira pas à Davos

Personnage clé de notre enquête, la fille de l’ancien président angolais était conviée au World Economic Forum qui s'ouvre cette semaine à Davos en tant que dirigeante de la société de téléphonie mobile angolaise Unitel. Isabel dos Santos devait s’exprimer durant la conférence et se «réjouissait» d’y décrire le succès de son entreprise en Angola, selon un communiqué diffusé l’an dernier. Le Forum s’était aussi «réjoui» de sa participation. En décembre, l’un de ses porte-parole nous avait encore confirmé la venue d’Isabel dos Santos.

Mais la donne a changé avec le gel de ses avoirs par le gouvernement angolais, fin décembre. Le nom d’Isabel dos Santos a disparu de la liste des invités peu avant le début du Forum. Un porte-parole a confirmé qu’elle ne s’y rendrait pas, sans préciser la raison de cette absence.

Le mystère des diamants

L’achat du joaillier genevois De Grisogono a-t-il permis à la famille de l’ex-président angolais Dos Santos de recevoir des monceaux de diamants à prix avantageux?

Le cabinet du nouveau chef de l’Etat, Joao Lourenço, affirme que l’ancien régime angolais aurait attribué plus de 18 millions de carats, valant près de 2,3 milliards de dollars, à De Grisogono. Ce montant étonne par son énormité. Le joaillier suisse n’a jamais été assez grand pour écouler pareils volumes sous forme de bijoux.

Mais dans une interview accordée au Monde en 2017, le gendre du président Sindika Dokolo, propriétaire de de Grisogono, s’était vanté de traiter «quelque deux milliards de dollars par an en diamants» depuis sa base arrière de Dubaï.

De Grisogono l’aurait aidé dans ce commerce en projetant l’image rassurante d’un groupe de luxe bien établi. Pour l’Angola, l’achat du joaillier devait permettre de se profiler comme fournisseur de diamants destinés à l’industrie du luxe.

«Mieux vaut être perçu comme un groupe de luxe que comme un groupe de trading de diamants», expliquait le gendre du président dans son interview de 2017. Aujourd’hui, il affirme avoir soutenu De Grisogono en fournissant «en permanence des stocks de pierre à crédit […] pour des montants qui oscillaient entre 50 et 200 millions de dollars.»

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