A Genève, la justice cible les seigneurs du pétrole vénézuélien

Les traders suisses ont engrangé d’énormes contrats au Venezuela grâce à un intermédiaire accusé de corruption. Les montants en jeu se chiffrent en milliards.

Cette jolie villa de Champel a été séquestrée par la justice. Elle appartient à un dirigeant de la société Helsinge.

Cette jolie villa de Champel a été séquestrée par la justice. Elle appartient à un dirigeant de la société Helsinge.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Dès lundi, les maîtres de l’industrie des matières premières se retrouvent au Beau Rivage Palace de Lausanne pour leur sommet annuel organisé par le Financial Times. Après le mot de bienvenue d’Ueli Maurer, les grands du secteur - qui pèse plus lourd que le tourisme dans l’économie suisse - deviseront de sujets comme les énergies renouvelables, les prix du brut ou la Blockchain.

Mais ils se garderont bien d’évoquer en public ce qui fait le sel de leur métier : être un bon trader de pétrole, de cuivre ou de grains, c’est d’abord se montrer plus malin que son concurrent. Par exemple en obtenant les bonnes informations avant lui. Et parfois grâce à des méthodes qui, avec le recul, semblent inavouables.

Ces pratiques sont au cœur de l’enquête ouverte à Genève contre la mystérieuse société Helsinge. Ses dirigeants, deux Vénézuéliens, ont été inculpés par le procureur Johan Droz pour corruption, blanchiment d’argent et vol de données.

Données confidentielles

Durant 14 ans, cette entreprise qui ne comptait qu’une poignée d’employés a été un intermédiaire privilégié entre la société pétrolière d’Etat du Venezuela, PDVSA, et les traders suisses qui vendent son brut et l’approvisionnent en produits raffinés.

Mais il y a un an, PDVSA a déposé plainte contre Helsinge aux Etats-Unis et en Suisse. Le géant pétrolier accuse la société d’avoir corrompu certains de ses cadres pour obtenir des données confidentielles avant de les revendre aux négociants en matières premières. Helsinge aurait aussi siphonné, depuis Genève ou Miami, des informations secrètes puisées dans les ordinateurs de PDVSA grâce à un «serveur clone» installé par un informaticien complice.

La plainte déposée en Suisse et le dossier pénal, auxquels la cellule enquête de Tamedia a eu accès, donnent des détails inédits sur le rôle des traders genevois et zougois dans ce qui pourrait être l’une des fraudes les plus sophistiquées de l’histoire.

De 2004 à 2017, les sociétés de négoce impliquées auraient remporté pour plus de 40 milliards de dollars de contrats de la part PDVSA grâce aux services de Helsinge, affirme la plainte.

Selon un tableau figurant dans le dossier pénal, le zougois Glencore a acheté du pétrole brut à PDVSA pour plus de 5 milliards de dollars durant la période concernée, et lui a vendu pour plus de 11 milliards de produits raffinés. Le genevois Trafigura a acheté pour 7,7 milliards de dollars et a vendu pour plus de 6,5 milliards. Vitol, l’une des plus grosses entreprises suisses par chiffre d’affaires, et Lukoil, un producteur de pétrole russe dont la filiale de trading est basée à Genève, figurent aussi au sommet de ce classement.

Un carnet vert à poids dorés

La plainte déposée à Genève par PDVSA soutient qu’il existe «une véritable corrélation entre paiements corruptifs et les contrats remportés par les sociétés de trading». En six mois, en 2005, une société panaméenne contrôlée par Helsinge aurait ainsi reçu plus 8,5 millions de dollars de Glencore, Trafigura, Vitol et autres «au titre de frais de représentations», avant de reverser 1, 5 million aux employés que la plainte décrit comme «corrompus».

PDVSA a aussi remis à la justice genevoise des e-mails montrant que Helsinge donnait aux traders suisses des informations sur ses appels d’offres, ses cargaisons, ses stocks et ses plans stratégiques. «Traitez cela comme hautement confidentiel, rappelez-vous SVP qu’il est très délicat pour vous d’avoir ce document», écrit un dirigeant d’Helsinge à ses contacts chez Trafigura en 2005.

Beaucoup de ces informations sont anciennes. Mais lors d’une perquisition à Genève, les enquêteurs ont saisi un carnet vert à pois dorés appartenant à une comptable de Helsinge. Il prouve que la société continuait à traiter de très gros volumes de pétrole avec des traders suisses, notamment Vitol, jusqu’en 2017 au moins. Lors d’un interrogatoire, l’un des directeurs suisses d’Helsinge a affirmé que la société travaillait encore récemment avec Gunvor, Mercuria et Vitol, entre autres.

Pour l’avocat de PDVSA en Suisse, Guerric Canonica, l’enquête genevoise devra «évidemment examiner» les relations entre Helsinge et les traders suisses. «Pourquoi passer par un intermédiaire comme Helsinge alors que ces traders étaient approuvés pour traiter directement avec PDVSA?», s’interroge-t-il.

Des relations «usuelles» au Venezuela

Les négociants suisses concernés ont réagi de manière laconique à nos demandes d’éclaircissements. Glencore, Lukoil et Trafigura n’ont fait aucun commentaire. Vitol rappelle seulement que la plainte civile déposée par PDVSA aux Etats-Unis, qui contient des allégations similaires à la plainte suisse, vient d’être rejetée par un juge américain. Mercuria ne dit pas si elle a traité avec Helsinge, mais précise disposer de «règles strictes de conformité aux lois et réglementations en vigueur». Gunvor confirme avoir eu Helsinge comme contrepartie «pour une durée limitée», postérieure aux faits dénoncés par PDVSA, mais conteste avoir commis quoi que ce soit de répréhensible ou pris part aux mécanismes décrits dans la plainte.

Les avocats des deux dirigeants de Helsinge inculpés à Genève se montrent plus loquaces. Jean-Marc Carnicé explique que son client et la société «contestent toute infraction et toute corruption», ainsi que tout piratage informatique. Selon lui, les relations entre Helsinge et les traders étaient «usuelles dans le domaine des affaires au Venezuela» et les échanges d’e-mails contenus dans la plainte de PDVSA ne permettent de tirer aucune «conclusion incriminante».

Il affirme que son client, qui possède une belle maison à Champel mais vit aujourd’hui en Amérique latine, peut-être au Brésil selon nos informations, est prêt à répondre aux questions du procureur Droz. Mais pas en Suisse: il préférerait être interrogé là où il se trouve à l’étranger, «dans un lieu connu du procureur», précise l’avocat.

Montagne d'înformations

Daniel Tunik, avocat du second dirigeant de Helsinge, précise aussi que son client n’est «pas en mesure de se déplacer» en Suisse, mais qu’il est prêt à être entendu par commission rogatoire à l’étranger. Lui aussi conteste les accusations de PDVSA. Il affirme qu’elles auraient déjà fait l’objet d’une enquête au Venezuela, qui se serait soldée par un acquittement. Concernant les relations avec les traders suisses, il estime qu’il «n’est pas insolite dans le commerce de pétrole d’avoir un intermédiaire. Il faut s’entourer de gens qui connaissent le fonctionnement des appels d’offres. Helsinge connaissait les rouages et pouvait de ce fait offrir ses services.» Mais il conteste toute corruption : les contrats remportés grâce à Helsinge l’étaient «parce que ses offres étaient les meilleures». Quant aux accusations de piratage informatique, elles ne reposent selon lui sur aucune preuve tangible à ce jour.

Ce qui est certain, c’est que le procureur genevois Johan Droz est désormais assis sur une montagne d’informations concernant ce dossier ultrasensible. PDVSA lui a remis, selon son avocat, une copie du serveur Core 9, celui qui a été prétendument piraté par Helsinge. Le magistrat a aussi bloqué quelques millions de dollars déposés chez Pictet, Credit agricole ou BNP, et saisi la jolie maison achetée pour plus de sept millions de francs à Champel par l’un des dirigeants de Helsinge.

De l’avis général, le procureur, qui s’est refusé à tout commentaire, semble croire dur comme fer aux chances de son enquête de progresser. A condition que lui-même reste en place: l’avocat de Helsinge, qui lui reproche des «préjugés» sur l’affaire, vient de demander sa récusation.

Créé: 24.03.2019, 14h52

Articles en relation

Corruption au Venezuela, plainte pénale à Genève

Justice La société pétrolière PDVSA dénonce une entreprise du canton. Le Ministère public a procédé à une perquisition au centre-ville. Plus...

Le Venezuela s’est armé grâce à des machines-outils suisses

Matériel militaire Une société zurichoise a livré des machines-outils qui permettraient de fabriquer des Kalachnikovs pour le régime chaviste. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.