Genève refuse de retirer la photo qui fâche la Turquie

Place des NationsLe consulat de Turquie estimait l’image offensante pour son président. La Mairie invoque la liberté d’expression.

Demir Sönmez, devant la photo qui a provoqué la colère d’Ankara, assure qu’aucun autre Etat n’a exercé de pression.

Demir Sönmez, devant la photo qui a provoqué la colère d’Ankara, assure qu’aucun autre Etat n’a exercé de pression. Image: Fabrice Coffrini

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Les autorités turques sont toujours très réactives lorsque l’on remet en cause à l’étranger leur vision de l’histoire de leur pays ou qu’est écornée l’image de leur président, Recep Tayyip Erdogan. Mardi, le Conseil administratif de la Ville de Genève a toutefois refusé d’accéder à la demande du consulat de Turquie et d’Ankara de retirer un cliché du photographe Demir Sönmez, exposé à la place des Nations parmi d’autres. (Lire ci-dessous: Ankara a déjà fait pression sur Genève)

Les raisons de ce courroux, selon le consulat: «Cette photo essaie d’inculper d’une façon injuste et irréelle le premier ministre de la République de Turquie, en partant d’allégations infondées.» L’image décriée montre la photo d’un adolescent tué en juin 2013 sur la place Taksin. Elle est accompagnée d’une légende: «Je m’appelle Berkin Elvan, la police m’a tué sur l’ordre du premier ministre turc.» Autrement dit M. Erdogan, qui est depuis devenu président.

Principe non négociable

Le Conseil administratif ne défend pas dans son communiqué cette photo, mais un principe. «Cette exposition participe à la défense de la liberté d’expression et à la mise en valeur de Genève en tant que capitale des droits humains», écrit l’Exécutif.

La veille, le conseiller administratif Guillaume Barazzone avait déjà indiqué clairement au Blick qu’il n’était pas question de céder: «La Ville de Genève ne se laisse intimider par aucun pays. La photo reste!» Interrogé, le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) approuvait la position de l’élu. «La Suisse a adopté le principe de la liberté d’expression, également pour les artistes», rappelait Jean-Marc Crevoisier, porte-parole du DFAE.

Un photographe heureux

Inaugurée le 15 avril, l’exposition Place des Nations, place des peuples conservera donc ses 58 photos grand format jusqu’à son terme, le 1er mai. Pour le plus grand bonheur de Demir Sönmez, photographe genevois d’origine kurde et arménienne, qui couvre depuis des années tous les événements politiques, syndicaux ou autres dans le canton.

«C’est magnifique, commente-t-il. Je suis fier de notre Conseil administratif. C’est une belle victoire de la démocratie et une bonne leçon donnée à la Turquie.»

Le photographe, qui souhaiterait que son exposition voyage ailleurs en Suisse, n’a pas été complètement surpris par la réaction des autorités turques. «Au vu des précédents en Allemagne et en Suède, je savais que cela pouvait arriver», déclare-t-il. Il n’a pas été possible, mardi, de recueillir la réaction des représentants turcs en Suisse. Le consulat à Genève renvoyait à l’ambassade à Berne, que nous n’avons pu joindre.

Ankara a déjà fait pression sur Genève

Ce n’est pas la première fois qu’Ankara fait pression sur les autorités genevoises. En 2014, le Conseil d’Etat avait renoncé à l’érection de l’œuvre Les réverbères de la mémoire, un monument commémorant le génocide arménien, dans le parc de l’Ariana. Il expliquait vouloir préserver «la neutralité la plus absolue de la Genève internationale» aux abords du Palais des Nations. Cette décision faisait également suite à diverses pressions d’ambassadeurs et représentants officiels turcs ou arméniens auprès de l’Exécutif. Dans une lettre adressée au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), le gouvernement genevois avait évoqué plusieurs interventions «très insistantes» et «souvent accompagnées de menaces à peine voilées de représailles sur le plan diplomatique, économique ou politique». Il avait alors sollicité l’avis du chef du DFAE, Didier Burkhalter.

Celui-ci avait répondu que l’installation du monument près de l’ONU risquerait d’avoir des «conséquences négatives au niveau international et pourrait gravement porter atteinte à la réputation et à l’image de la Suisse». Il recommandait donc à l’Etat de refuser l’autorisation de construire «au vu des spécificités du lieu».

Une motion déposée au Grand Conseil en février 2015 avait tenté d’inciter l’Exécutif à passer outre ces pressions politiques. Mais le texte a été refusé à une voix près.

C’est ainsi que plus de dix ans après le lancement du projet, Les réverbères de la mémoire de l’artiste français Melik Ohanian n’ont toujours pas vu le jour à Genève. Mais la communauté arménienne ne perd pas espoir. A la mi-janvier, une nouvelle demande d’autorisation de construire a été déposée pour l’œuvre. Cette fois, l’emplacement se situe au parc Trembley. «Nous n’avons pas encore reçu de réponse mais nous sommes confiants, confie Stefan Kristensen, coordinateur du projet. Cette fois, la proximité avec l’ONU ne pourra être invoquée.» Céline Garcin (24 heures)

Créé: 26.04.2016, 21h27

«L’insulte au président», l’arme qui passe les frontières

«Tout individu qui insulte le président de la République sera condamné à une peine de prison allant d’un à quatre ans. Si le délit est commis en public, cette peine sera majorée d’un sixième.» En Turquie, l’article 229 du Code pénal est abondamment utilisé par le président Recep Tayyip Erdogan pour museler toute critique à son égard.

En tout, près de 240 demandes de poursuites pour «insultes au président» ont été engagées depuis le début de sa prise de mandat, à la fin d’août 2014. Une arme qui vise autant les caricaturistes que les blogueurs critiques ou encore des journalistes enquêtant sur la corruption. Il y a peu, une journaliste turco-néerlandaise basée en Turquie a été arrêtée à son domicile pour un simple tweet.

La susceptibilité présidentielle traverse largement les frontières. En Allemagne, l’humoriste Jan Böhmermann, qui avait traité Erdogan de pédophile et de zoophile dans une ode satirique, en sait quelque chose. Cette farce a pris des allures d’affaire d’Etat. A la mi-avril, il était lâché par Angela Merkel, qui a fini par autoriser l’Etat turc à déposer une plainte à son encontre.
?C.M.

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