Pourquoi Genève-Cointrin est stratégique pour les Émirats

AéroportPour la Suisse, les Émirats sont un partenaire clé sur les routes de l’Asie. Pour ces derniers, l’Europe est tout aussi cruciale.

Les Émirats représentent la destination hors Europe en plus forte croissance à Genève.

Les Émirats représentent la destination hors Europe en plus forte croissance à Genève. Image: KAMRAN JEBREILI

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En novembre 2015, Pierre Maudet s’est rendu à Abu Dhabi avec toute sa famille et son chef de cabinet pour assister à une épreuve de Formule 1. Problème: le séjour lui a été intégralement payé par le prince héritier et il a rencontré des autorités de manière semi-officielle, sans que l’on ne sache rien de ces échanges. Ce mystérieux voyage, qui pourrait lui coûter sa carrière, interroge aussi sur les relations entre les Émirats arabes unis (EAU) et la Suisse – et plus particulièrement Genève.

Les Émirats sont de proches partenaires depuis des décennies. En 2012, c’est le conseiller fédéral Ueli Maurer qui est allé assister au Grand Prix de Formule 1 d’Abu Dhabi avant de rencontrer le prince héritier pour une réunion de travail. Contrairement à Pierre Maudet, il s’est plié à la coutume des courses de voitures de manière tout à fait officielle, accompagné d’une petite délégation économique.

Or et fonds souverains

Au-delà des enjeux touristiques et de la Suisse comme place financière, les deux pays sont avant tout de très importants partenaires commerciaux. En 2016, la Suisse était la cinquième destination mondiale pour les exportations des Émirats. Et la première sur le continent européen. Un rang surtout lié à d’importantes exportations d’or cette année-là. Dans l’autre sens, ce sont surtout des bijoux, des montres et des produits pharmaceutiques qui trouvent leur chemin vers Dubaï, d’où près de la moitié des biens sont réexportés vers l’Asie et l’Afrique.

Les Émirats disposent aussi de plusieurs fonds souverains, parmi lesquels le troisième plus doté du monde. «Ces fonds sont investis, surtout aux États-Unis mais aussi en Europe ou en Suisse, dans l’industrie du luxe, l’hôtellerie, certaines banques, des transports, des restaurants», détaille Alexandre Vautravers, expert en sécurité et coordinateur au Global Studies Institute de Genève. «Il n’existe pas de statistique sur les investissements émiriens en Suisse, note le dernier rapport du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) sur les Émirats. On peut toutefois noter l’investissement de plus de 600 millions de dollars par le fonds souverain ADIA dans le Mall of Switzerland à Ebikon (LU).» À l’inverse, les investissements suisses aux Émirats se montent, selon la Banque nationale suisse, à 19 milliards de dollars.

Dans ce contexte global d’intenses relations d’affaires, l’aéroport de Genève n’est pas un facteur parmi d’autres: il représente une infrastructure stratégique majeure pour les deux partenaires. Pour la Suisse qui ne possède pas d’accès à la mer, les liaisons des aéroports de Genève et de Zurich avec les Émirats sont essentielles afin de connecter les entreprises suisses avec ce nœud central du réseau mondial d’échanges de marchandises et de passagers.

L’aéroport a d’ailleurs été à l’agenda des discussions de Pierre Maudet lors d’un premier voyage à Abu Dhabi en mai 2015. Il y a notamment rencontré la direction de la compagnie Emirates pour «évoquer la capacité de Genève Aéroport, dans le contexte du développement de l’aile est afin d’accueillir des A380», explique Dejan Nikolic, délégué à la Direction générale du développement économique, de la recherche et de l’innovation du canton de Genève.

À la conquête de l’Europe

Les Émirats représentent la destination hors Europe en plus forte croissance à Genève. Le nombre de liaisons journalières a régulièrement augmenté pour atteindre trois vols quotidiens l’an dernier. «Ces compagnies des EAU exploitent des plaques tournantes ( hubs ) telles que Dubaï et Abu Dhabi qui permettent de rejoindre assez directement de nombreuses destinations asiatiques. Cela correspond à ce que Genève Aéroport souhaite offrir à ses passagers», explique la porte-parole de l’Aéroport de Genève, Taline Annie Abdel Nour. Un partenariat est d’ailleurs en discussion entre Emirates et Easyjet, qui devrait permettre aux passagers venant de Dubaï d’utiliser à Genève le réseau du transporteur à bas coût.

Pour Alexandre Vautravers, l’intérêt des Émirats à développer des liaisons aériennes vers l’Europe est lié à «leur développement stratégique de déploiement d’une diaspora aisée et technocrate», laquelle se forme et fait des affaires à l’extérieur du pays. Les compagnies aériennes des Émirats sont aujourd’hui les plus importantes pour le transport de fret depuis Genève, un commerce en forte progression ces trois dernières années. Dans son dernier rapport, l’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC) souligne cette forte croissance des compagnies du Golfe. «Elles ont commandé autant d’avions long-courriers que n’en possède actuellement l’ensemble des compagnies européennes.»

Pour gagner des parts de marché, «elles jouent sur des atouts tels que la situation géographique de leurs bases d’attache et la puissance financière des États auxquels elles appartiennent en tout ou en partie», indique le rapport, qui prédit que les compagnies européennes vont perdre à ce jeu. Pour les Émirats précisément, leur économie dépendante du pétrole et de la fluctuation de ses prix a grand besoin de se diversifier et elle le fait surtout par le biais du commerce et donc des infrastructures de transport.

La stratégie des Émirats pour développer leurs liaisons aériennes vers l’Europe repose sur des aéroports comme celui de Genève: «Les compagnies renforcent la centralité de leurs hubs en nouant des relations avec des nœuds de second rang ou émergents négligés par les compagnies aériennes occidentales, analyse Jean-Baptiste Frétigny, chercheur à la Sorbonne, dans une thèse parue en 2015. Le développement de liaisons directes des villes secondaires européennes en direction de Dubaï facilite le court-circuitage des hubs européens pour l’Asie et l’Australasie.»

Cette croissance n’est pas sans poser des problèmes stratégiques. «La politique aéronautique à long terme de la Suisse vise à assurer des liaisons et connexions optimales pour notre pays, relève Antonello Laveglia, porte-parole de l’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC). Une expansion des compagnies du Golfe pourrait les amener à préférer d’autres plateformes de correspondance (par exemple Istanbul ou Dubaï), en compromettant l’intégration optimale de la Suisse dans le réseau aérien international.» Les enjeux stratégiques des liaisons aériennes sont si forts que l’OFAC recommande de n’accorder des droits de trafic qu’avec «parcimonie et à titre exceptionnel» à des compagnies extra-européennes. L’OFAC parle ici de la 5e liberté, une autorisation d’assurer des vols vers la Suisse et vers des destinations hors Europe. Emirates a justement obtenu ce Graal en 2017 à l’aéroport de Genève.

Capacité maximale

Mais les liaisons ne sont pas tout. Les relations entre la compagnie aérienne, les gestionnaires de l’aéroport et les entreprises assurant la maintenance au sol ont un impact sur les coûts du transport. C’est pourquoi les compagnies ont intérêt à avoir de bons partenaires. En 2007, la société des Émirats Dnata a ainsi racheté l’entreprise de maintenance au sol Jet Aviation Handling. Sa concession a été reconduite le 24 mars 2016, fâchant l’un de ses concurrents qui avait déposé un recours contre cette adjudication. Dans cette conquête des airs, la Suisse a un problème de taille. À l’exception de Bâle, ses aéroports ne peuvent plus s’agrandir et atteignent bientôt leur capacité maximale de transport.

En été 2015, l’Aéroport de Lyon a décidé d’ouvrir son capital et l’Aéroport de Genève a été contacté pour faire partie d’un consortium d’investisseurs. Pierre Maudet a défendu ardemment cette opération comme une occasion unique et stratégique pour Genève, qui aurait ainsi pu bénéficier en partie de l’espace disponible à Lyon. Et user de son influence sur les décisions de son voisin. Au dernier moment, en été 2016, le projet a été abandonné par le gouvernement genevois en raison notamment de l’entrée dans le consortium d’une société turque à la mauvaise réputation.

Créé: 08.10.2018, 06h40

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millions d’euros: le don des Émirats à une fondation genevoise qui finance Interpol, en 2016, a fait des EAU l’un des premiers partenaires financiers de la police internationale.

La sécurité, autre enjeu avec les Émirats

Lors de son premier voyage aux Émirats en mai 2015, Pierre Maudet a aussi abordé des questions sécuritaires avec les autorités du pays. «Les échanges ont notamment porté sur le tourisme et la sécurité à Genève, étant donné que les ressortissants des Émirats ont coutume de fréquenter nos infrastructures hôtelières à certaines périodes de l’année», précise aujourd’hui Dejan Nikolic, délégué à la Direction générale du développement économique, de la recherche et de l’innovation du canton de Genève.

«Les Émirats arabes unis sont un tout petit pays face à de grands voisins. Ils ne disposent pas d’une grande armée ni de ressources énergétiques importantes; à ce titre, ils sont stratégiquement vulnérables et dépendants», analyse Alexandre Vautravers, coordinateur du Global Studies Institute de Genève. «Leur seul moyen de garantir leur sécurité et leur prospérité est de tisser des alliances choisies avec certaines grandes puissances comme les États-Unis, très présents dans la région, ou certains États européens. Ils achètent pour des milliards de dollars d’armes à ces pays qui leur ouvrent la voie vers des traités de coopération ou d’entraide militaire selon l’adage: il y a ceux qui ont une armée et les autres qui la paient.» Les Émirats sont aussi des acheteurs réguliers de matériel de guerre à la Suisse. Des armes de poing aux véhicules blindés, ce sont chaque année pour une dizaine de millions de francs de matériel qui partent aux Émirats, selon les informations publiées par le SECO. En 2016, le pays a encore fait don de 50 millions d’euros à une fondation genevoise destinée à financer Interpol, la police internationale. L’une des sept missions financée par ce don colossal – qui fait des Émirats l’un des principaux financiers d’Interpol – était la lutte contre le terrorisme.

Les autorités suisses conduisent plusieurs rencontres par année avec les autorités des Émirats. En 2012, le conseiller fédéral Didier Burkhalter a rencontré à deux reprises les ministres des Affaires étrangères émiriens dans le cadre de deux forums dédiés au contre-terrorisme: le premier à Istanbul et le second à Abu Dhabi. Pour Alexandre Vautravers, «les services de renseignement et de police suisses – comme d’autres pays européens – ont fait un véritable effort pour se rapprocher de leurs homologues locaux aux Émirats et dans le Golfe.» Cela dans le cadre de la surveillance des flux financiers à destination des groupes terroristes ou encore dans «la recherche d’informations ou de données, voire d’écoutes, ces États ayant beaucoup moins de contraintes légales en la matière».

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