Les gros sous de la science

Hautes écolesEcoles polytechniques et universités acceptent toujours plus le financement de privés, parfois sous des conditions ambiguës.

Image: Keystone

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Un droit de regard sur les résultats des recherches avant leur publication. Il y a quelques semaines (lire ici), la révélation de la teneur du contrat passé entre Merck Serono et l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) a fait grand bruit, remettant en question l’indépendance de la recherche lorsque celle-ci bénéficie d’un financement privé.

Il faut dire que la tendance est croissante au sein des Hautes écoles suisses, même si elles restent en grande partie financées par nos impôts. Les journalistes de la télévision alémanique SRF ont répertorié les liens entre les universités et des tiers privés - en majorité des grosses entreprises, des fondations ou des organisations. Quant aux professeurs, ils cumulent plus de 1300 mandats externes - entreprises, conseils d’administration ou auprès d’autres universités.


Des EPF très privées

En matière de financements privés, les Ecoles polytechniques fédérales (EPF) sortent en tête du classement. Un dixième de leurs chaires est financé par des sources externes. 9,5% du budget de l’EPFL provient de dons privés. C’est à peine moins à l’EPFZ: 8,8%. Certains domaines d’études attirent davantage d’investissements que d’autres. Avec 77 «coopérations» avec des tiers, la formation et la recherche arrivent en tête, suivies par la santé et pharma (49). Parmi les projets de recherches, les branches de la médecine (68), de l’économie (64) et de l’informatique et technologie (49) attirent le plus les investisseurs. Les entreprises de distribution d’énergie Axpo, BKW ou encore Alpiq se retrouvent dans les listes des «sponsors» de professeurs.

Plusieurs fois montrée du doigt pour le financement du Rolex Learning Center, ou pour le parrainage par Nestlé de deux chaires, l’EPFL défend mordicus le recours aux financements extérieurs, jugé indispensable aujourd’hui. André Schneider, directeur des ressources et infrastructures de l’école, évoque ainsi la croissance de 60% des effectifs des étudiants et professeurs au cours des 10 dernières années. «En proportion relative, les fonds publics n’ont suivi que 60% de cette croissance dans la même période, souligne-t-il dans une interview accordée à l’Agefi. L’EPFL doit donc se tourner vers des modes de financement alternatifs. D’autant que lors des discussions actuelles au Parlement pour le budget 2017-2020, il est prévu une enveloppe en hausse de 1,5% par an pour l’EPFL, ce qui est nettement insuffisant pour assurer le maintien de notre école parmi les meilleures mondiales.»

Le président de l’EPFL, Patrick Aebischer, clame que ces contrats ne mettaient pas en danger l’indépendance de la recherche. «Le sponsoring d’une chaire ne peut pas donner lieu à une prise d’influence sur la publication de résultats ou l’enseignement. Là, la liberté académique est totale. Le financement direct de projets de recherche par un sponsor doit être traité différemment. La société qui finance un doctorant lui met à disposition des informations confidentielles ou du matériel issus de ses laboratoires. Elle doit s’assurer que la publication de résultats ne peut pas lui nuire. Elle protège ses intérêts économiques, cela ne veut pas dire qu’elle a influencé la recherche.», expliquait-il dans nos colonnes.


Chacun y trouve son compte

Chacun s’y retrouve, comme le montre l’exemple concret donné par les journalistes de SRF. A Bâle, un chercheur a découvert un principe actif qui a le potentiel de vaincre la drépanocytose, une maladie du sang douloureuse aux potentielles conséquences mortelles. L’entreprise Pfizer a investi 300 millions de francs pour transformer cette découverte en médicament commercialisable. Avec 50 millions de malades dans le monde, le chiffre d’affaires du futur médicament est évalué à un milliard minimum. Avec une marge d’environ 50%, le revenu de Pfizer pourrait atteindre les 500 millions par an. Quant à l’Uni de Bâle, non contente d’avoir trouvé un investisseur pour son projet de recherche, elle touche 1% du chiffre d’affaires.


Des problèmes éthiques

Il n’empêche, l'étroitesse des relations entre les facultés et les entreprises pharmaceutiques pose parfois des questions éthiques. L’Association des entreprises pharmaceutiques suisses Interpharma finance une chaire d’économie de la santé à hauteur de 500'000 francs par an à l’Université de Bâle. Elle s’est vue offrir un siège dans la commission de recours de l’institution. Plus troublant, la vice-doyenne de l’Université de Berne a tourné un spot publicitaire où elle vante les mérites de l’entreprise de technologies médicales Medtronic, firme qui finance une chaire dans cette même université.

Certains cas graves ont été révélés au cours de ces dernières années par la presse. En 2005, l’Université de Genève a exclu toute possibilité de contrat avec l’industrie du tabac suite à des révélations dans les médias: l’un de ses professeurs menait des recherches sur le tabagisme passif, recherches financées par Philip Morris et dont une enquête a démontré que les résultats étaient biaisés. Au printemps 2013 encore, un cardiologue japonais avait dû démissionner de son poste universitaire à Kyoto pour avoir faussé les essais d’un médicament de Novartis dans le but d’en prolonger le brevet.


Garde-fous rejetés

Bien qu’il condamne fermement les dérives, le président de Swissuniversities Michael Hengartner se veut rassurant. «Je ne pense pas que les professeurs se laissent influencer. Ce sont des chats sauvages.»

Au cours de ces dernières années pourtant, des voix se sont élevées au sein du monde académique pour protester contre ces contrats. Entre 2012 et 2013, la conclusion d’un contrat de sponsoring de 100 millions de francs entre l’Université de Zurich et UBS a inspiré le mouvement de protestation l’«Appel de Zurich», soutenu par plusieurs centaines de professeurs et d’étudiants. Celui-ci a publié un «Appel international pour la préservation de l’indépendance scientifique» et forcé les deux parties à publier le contenu du contrat qui les lient.

Le Conseil suisse de la science et de la technologie (CSST), qui représente le monde académique, a publié en 2013 une série de recommandations pour prévenir l’«économisation de la science». La charte recommande, entre autres, que les clauses de ces contrats soient transparentes et accessibles, que la liberté de l’enseignement et de la recherche soit expressément garantie, et que la liberté de la communication scientifique des résultats soit garantie, «même lorsque ces derniers sont négatifs ou non conformes à l’intérêt du partenaire économique.» La Conférence des recteurs des universités suisses a rejeté, avec le soutien de Johann Schneider-Ammann, ministre en charge de l’enseignement supérieur, l’appel du CSST.

Créé: 11.05.2016, 06h39

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L'exemple de l'Université de Lausanne



Dominique Arlettaz,
recteur de l'UNIL

(Photo: Patrick Martin)

L’Université de Lausanne (UNIL) est troisième au classement des Hautes écoles qui ont le plus de contrats externes. Selon SRF, 44,7% de ses dépenses proviennent de fonds privés. 14 entreprises privées participent au financement de l’institution, parmi elles la Banque Cantonale Vaudoise, Roche, Merck Serono ou la Vaudoise Assurances. Le recteur de l’UNIL Dominique Arlettaz s’explique.

Pourquoi les hautes écoles ont-elles toujours davantage de liens avec des instances privées?

Je ne pense pas qu’il y ait une augmentation de liens avec le privé. Nous levons effectivement beaucoup plus de fonds, mais essentiellement auprès des collectivités publiques ou auprès de fondations à but non lucratif. Les fonds de tiers représentent environ 25% du financement de l’UNIL, mais l’apport des entreprises privées correspond à moins de 1%. Il faut voir ce que SRF met sous «source de financement de tiers»: il arrive que la Confédération ou des cantons nous confient des mandats, ou que de l’argent provienne d’autres universités ou d’organisations internationales. Cet argent est comptabilisé sous «fonds tiers», mais ça reste celui des collectivités publiques ou de nombreuses fondations à but non lucratif.

Parmi elles, il y a aussi les fondations Sandoz et Novartis.

La Fondation de famille Sandoz finance effectivement deux postes de professeur assistant à l’UNIL, mais dans les domaines du cinéma et de la géologie. Rien à voir avec la pharma.

Comment garantissez-vous l’indépendance de la recherche?

Cela dépend ce que l’on entend par «indépendance». Nous venons par exemple de conclure un très gros contrat avec la Fondation Ludwig de recherche sur le cancer. Nous allons recevoir près de 400 millions sur plusieurs dizaines d’années pour créer, en collaboration avec le CHUV, l’un des plus grands centres de recherche sur le cancer au monde. Il s’agit d’une volonté commune de collaborer à long terme. Tous les financements que nous recevons poursuivent un but scientifique, et c’est là l’essentiel.

SRF vous reproche d’avoir fourni des données imprécises sur vos financements privés. Pourquoi?

Les requêtes de SRF ont coûté à l’UNIL plusieurs dizaines de milliers de francs. En vertu de la loi sur la transparence, nous étions obligés de répondre. Une collaboratrice a été mobilisée pendant 3 mois pour récolter ces données. Il a fallu analyser des dizaines de milliers d’écritures. J’ai estimé que ça suffisait. Si un privé nous avait demandé ces informations, nous aurions pu facturer ce travail, mais ce n’est pas le cas pour les médias.

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