Pourquoi Guy Parmelin évolue dans un panier de crabes

Affaires militairesLe conseiller fédéral dérange dans son département. Décryptage des luttes de pouvoir et d’argent qui minent l’armée.

Un an après son arrivée au département de la Défense, Guy Parmelin est la cible de plusieurs attaques.

Un an après son arrivée au département de la Défense, Guy Parmelin est la cible de plusieurs attaques. Image: Keystone

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La lune de miel est terminée. Depuis la publication fin janvier du rapport sur le gel du programme de défense sol-air BODLUV, Guy Parmelin est devenu la cible régulière de critiques. Accusé d’avoir fait une erreur politique en décidant de stopper ce projet, le ministre de la Défense est désormais décrit par ses détracteurs comme un froussard qui prend des décisions à la va-vite. Ses soutiens, eux, dénoncent une chasse à l’homme qui vise à discréditer un conseiller fédéral tatillon et donc potentiellement dérangeant. Comment expliquer ce lynchage? Sous couvert d’anonymat, les langues se délient.

Guerre larvée au DDPS

Lorsqu’il a repris les rênes du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS), Guy Parmelin se doutait-il du panier de crabes dans lequel il mettait le pied? Depuis des années, une guerre divise les forces terrestres et les forces aériennes. Il faut y ajouter la lutte intestine à laquelle se livrent les partisans de la défense aérienne (DCA) et ceux qui ne jurent que par les avions de combat. Tous lorgnent les milliards du Département de la défense. Un budget conséquent, mais qui n’est pas extensible. Investir dans un projet, c’est en retarder un autre. Le crash du Gripen a redonné le sourire aux partisans de la DCA.

Ce seul contexte pourrait suffire à expliquer les nombreuses indiscrétions dans les médias visant à affaiblir BODLUV. Les jalousies exacerbées sont propices aux intrigues et autres chausse-trappes. Mais à cela s’ajoute encore l’organisation du DDPS. Ici la méthode de réflexion est militaire; l’élaboration, la sélection et l’évaluation des projets sont soumises à des règles claires, faites de processus et d’objectifs. Le tout chapeauté par échafaudage décisionnel rodé, mais rigide. Que le chef du département remette en cause ce processus ultraformaté a pu déplaire à certains échelons de la pyramide. Brusqués, des officiers ont pu nourrir un sentiment de trahison capable d’alimenter les rancœurs.

Une industrie inquiète

L’autre élément qui transpire de l’affaire BODLUV, c’est le rôle trouble joué par l’industrie d’armement. Pilier de l’économie, les entreprises ont longtemps pu compter sur l’équipement militaire de la grande muette helvétique. Mais aujourd’hui, avec la réduction des effectifs militaires, ce marché ne suffit plus pour faire tourner les usines.

Si le gâteau a diminué, l’appétit est resté. Ces entreprises se livrent à une concurrence féroce en Suisse et à l’étranger. Mais la neutralité leur met les bâtons des droits de l’homme dans les roues. La mésentente palpable entre le Département des affaires étrangères de Didier Burkhalter et celui de l’Economie de Johann Schneider-Ammann illustre bien ces difficultés.

BODLUV suspendu, ce sont donc aussi des retombées économiques qui s’envolent. Guy Parmelin a encore amplifié la grogne de l’industrie en mettant la main dans un engrenage explosif: celui des mesures compensatoires. Dans une interview, il a laissé entendre qu’il fallait oser s’interroger sur ces mesures qui permettent de fabriquer en Suisse certains des éléments de commandes passées à l’étranger. Son argument est financier: ces mesures font monter les prix pour la Confédération. Reste qu’elles représentent de juteux contrats. Pour des entreprises qui ont pris l’habitude de se «servir sur le dos de l’armée», selon les mots d’un observateur. Ce genre de réflexions, même mesurées, prend des allures de déclaration de guerre pour l’industrie d’armement. Guy Parmelin devient le grain de sable qui grippe toute la machine.

La peur des réformes

Il ne faut pas non plus oublier le contexte dans lequel se jouent ces luttes de pouvoir et d’argent, celui d’une armée déboussolée par des réformes à répétition. La prochaine – nommée DEVA – entraînera un redimensionnement drastique des troupes. Dans ce nouvel organigramme, tout le monde craint pour son grade. Certains officiers vont prendre du galon et d’autres en perdre. Une véritable «guerre des étoiles».

Une armée désécurisée à laquelle s’ajoutent le manque de leadership et la politique de la terre brûlée d’Ueli Maurer. Après le crash du Gripen, le Zurichois a laissé un département ébranlé. Guy Parmelin en hérite aujourd’hui, avec en bonus un cadeau empoisonné: BODLUV, sorti du tiroir à la dernière minute pour récupérer les milliards destinés aux nouveaux jets. Une précipitation que le Vaudois paie aussi.

Créé: 11.02.2017, 12h54

Des relais politiques insuffisants

La violence du rapport BODLUV à l’égard de Guy Parmelin montre aussi que le Vaudois manque de relais politiques essentiels. L’industrie de l’armement – tout comme l’armée – a ses lobbyistes à Berne. Un réseau organisé et puissant, dont Guy Parmelin n’appartient pas encore aux ramifications. Romand et «simple» caporal, le Vaudois n’évolue pas dans la même ligue que ces hauts gradés – surtout alémaniques – qui se connaissent depuis des années et tirent une partie des ficelles. Des hauts gradés, dont certains siègent dans les commissions de politique de sécurité.

Guy Parmelin n’est pas isolé pour autant. Les dernières affaires ont montré qu’il pouvait compter sur le soutien de son parti, l’UDC, de la plupart des Romands, mais aussi de la gauche. Là où il pèche, c’est auprès des élus de Suisse centrale et orientale. Ces terres de l’industrie d’armement aux entreprises prestigieuses comme Pilatus, le Vaudois doit les conquérir, afin d’éviter les peaux de bananes. Il y travaille, mais alors que les autres conseillers fédéraux ont un collaborateur en charge du lobbying, le Vaudois préfère agir seul, s’aménageant des entretiens avec des parlementaires influents. Utile? Sans doute, mais pas forcément efficace. Le temps d’un ministre est compté.

Ce manque de relais ne devrait toutefois pas lui faire trop de tort, estime-t-on à Berne. Les projets militaires trouvent facilement des majorités à droite. A condition, qu’ils soient bien préparés. Ce qui n’était visiblement pas le cas ni du Gripen ni de BODLUV.

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