Le harcèlement sexuel ébranle la Coupole

Chambres fédéralesLe vice-président du PDC suisse est suspendu. Il pourrait être contraint d’abandonner son mandat au National si la gravité des accusations est avérée.

Soumis à une très forte pression, Yannick Buttet pourrait devoir rapidement abandonner son fauteuil de conseiller national.

Soumis à une très forte pression, Yannick Buttet pourrait devoir rapidement abandonner son fauteuil de conseiller national. Image: PETER SCHNEIDER/Keystone

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«Choquant», «inacceptable», «révoltant», les adjectifs pleuvaient jeudi matin sous la Coupole fédérale pour qualifier le comportement du vice-président du PDC Suisse, Yannick Buttet. L’accusation de harcèlement sexuel et de stalking (harcèlement obsessionnel), dont fait l’objet le conseiller national valaisan, a provoqué une onde de choc. Le gros débat sur le budget 2018 est rapidement passé sous l’éteignoir. Et les nouvelles se sont enchaînées: suspension de Buttet de la vice-présidence du PDC, témoignages anonymes de femmes parlementaires sur les gestes inappropriés d’élus mâles et condamnation commune des présidents des Chambres fédérales de toute forme de harcèlement sexuel.


L'édito: L'affaire Buttet, miroir déformant du parlement


Le rappel des faits? Yannick Buttet, ténor conservateur du PDC, marié et père de deux enfants, est accusé d’avoir eu des gestes déplacés envers des femmes parlementaires alors qu’il était ivre. Il fait aussi l’objet d’une plainte en Valais après avoir été interpellé par la police dans le jardin de son ancienne maîtresse le 19 novembre dernier vers 2 heures du matin. Il est accusé d’avoir harcelé à son domicile cette mère de famille et de lui avoir envoyé jusqu’à 50 SMS par jour après leur rupture. Le conseiller national ne dément pas ces faits. Dans un couloir du Palais fédéral, nous lui avons donc demandé s’il reconnaissait bien qu’il était ainsi coupable de stalking. Sa réponse: «Non ce n’est pas si simple. Je ne sais pas sur quoi porte exactement la plainte. Je ne souhaite donc pas faire de commentaire qui, dans le climat actuel, pourrait se retourner contre moi. Merci de le comprendre.»

Une chose est sûre en tout cas, Yannick Buttet a demandé à être suspendu de la vice-présidence du PDC. Une requête qui a été immédiatement acceptée par le président, Gerhard Pfister. «Si les faits reprochés à M. Buttet sont avérés, ils sont inacceptables.» Il estime cependant qu’il est trop tôt pour prendre d’autres mesures. Il veut déjà en parler avec la présidence du parti qui comprend neuf personnes, moins une avec la suspension de Buttet. N’est-ce pas faire preuve d’attentisme alors que le harcèlement obsessionnel a été constaté par la police valaisanne et reconnu à demi-mot par le principal intéressé? Le parti ne doit-il pas demander à Buttet de renoncer à son mandat de conseiller national? «Ce n’est pas à moi de prendre seul cette décision», déclare Pfister. «Je rappelle que nous ne pouvons pas non plus forcer un élu à démissionner.»


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Le PDC a-t-il un problème avec le sexe?

Un parlementaire PDC estime que le lâchage a déjà commencé. Après l’affaire de l’enfant adultérin de l’ancien président Christophe Darbellay, le parti de la famille ne peut pas se coltiner trop longtemps avec une nouvelle affaire nettement plus grave, puisqu’on parle ici de contrainte. Le PDC a-t-il un gros problème avec le sexe? La secrétaire générale Beatrice Wertli répond qu’une affaire de harcèlement peut arriver dans n’importe quel parti et n’importe quel milieu. Elle peut en témoigner. Y a-t-il d’autres élus PDC au comportement problématique? «Pas à ma connaissance», répond-elle d’une voix peu assurée.

On retrouve le même malaise chez la conseillère nationale Barbara Schmid-Federer quand on lui demande son avis sur l’affaire Buttet. Il s’ensuit un long silence. Puis l’élue finit par lâcher: «Si les faits sont avérés, alors Yannick Buttet devra se poser la question s’il doit garder son siège de conseiller national.»

Du côté des Vert’libéraux, la conseillère nationale Isabelle Chevalley a déjà tranché. «Yannick Buttet doit tirer les conséquences politiques de son comportement et démissionner. Ce qu’il a fait est grave. Il révèle une perte de maîtrise de soi.»

Frédéric Borloz (PLR/VD), au contraire, prend la défense de Yannick Buttet. Pour lui, il faut remettre le comportement inadéquat du Valaisan dans le contexte de ses problèmes conjugaux. «Il traverse une passe difficile dans sa vie qui ne justifie pas pour autant qu’il parte.» Le président du PDC Valais romand, Serge Métrailler, estime aussi qu’il ne faut pas prendre de mesures prématurées tant que les faits ne sont pas établis. Il remarque que seule une plainte a été déposée pour l’instant.

L’affaire est en tout cas remontée à vitesse grand V au sommet de l’État. Les présidences des Chambres fédérales ont condamné «avec la plus grande fermeté toute forme de harcèlement sexuel». Comme les faits ne sont pas avérés, les présidents du National et des États n’ont pas signé un communiqué officiel. Ils ont cependant fait transmettre à la presse le message suivant: «Le harcèlement sexuel est une atteinte à l’intégrité de la personne et a souvent de graves conséquences pour les victimes. Il appelle donc une réaction déterminée. Les présidences des conseils vont examiner si des mesures de prévention et de sensibilisation doivent être prises. Elles rappellent que chaque membre des Chambres fédérales est responsable de son comportement.» Le conseiller national Matthias Reynard (PS/VS) a déposé cette semaine deux initiatives parlementaires en ce sens. L’une demande un plan d’action du Conseil fédéral pour lutter contre le harcèlement, l’autre réclame un renversement du fardeau de la preuve en faveur de la victime.

En attendant, il est douteux que la pression sur Yannick Buttet retombe. Une élue parlementaire nous a déclaré ce jeudi que le Valaisan avait «franchi la ligne rouge» en matière de harcèlement sexuel avec elle alors qu’il était ivre. Si plusieurs élues décident ces prochains jours de témoigner à visage découvert, on ne voit pas comment le parlementaire valaisan pourrait conserver son siège. (24 heures)

Créé: 30.11.2017, 21h29

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Le parlement fédéral regorge de comportements sexistes

Il y a derrière l’affaire Yannick Buttet un relent de sexisme ordinaire qui n’est pas nouveau sous la Coupole. Bien avant le scandale Weinstein, les remarques graveleuses de Trump avaient déjà délié les langues de plusieurs élues fédérales.

Le parlement serait-il un haut lieu de phallocratie? «Oui, répond sans hésiter une conseillère nationale qui – comme beaucoup d’autres – préfère s’exprimer sous couvert d’anonymat. Il y a les blagues grivoises, une lourdeur pesante et une condescendance extrême à l’égard des femmes. J’ai souvent eu l’impression d’être considérée comme un morceau de chair.» Une journaliste raconte de son côté la main qu’un sénateur bien sous tous rapports lui a posée un jour sur la cuisse à l’issue d’une interview.

L’affaire Buttet serait-elle la pointe de l’iceberg? «Des cas comme lui, il y en a peu. Les témoignages à son égard font émerger un sentiment de peur. Ce que je vis ici, c’est plutôt un sentiment de colère.» Et cette élue de gauche de pointer du doigt cette tolérance générale vis-à-vis de comportements qui ne sont pas tolérables. «Certains voient dans leur élection un adoubement, et se croient tout permis.»

Surgit alors l’idée d’un «ombudsman», une personne de référence chez qui se confier. «S’engager dans une bataille judiciaire fait peur à beaucoup de monde. Une telle structure pourrait permettre de libérer la parole», reconnaît une parlementaire de droite. Elle avoue elle aussi que les avances les plus déplacées qu’elle ait subies ont été faites sous la Coupole. «Porter plainte, c’est risquer d’être considérée non plus comme une politicienne, mais comme une victime.»

Si le constat général est partagé, il n’en est pas de même des solutions à apporter. «On se trouve ici dans un monde où les hommes sont majoritaires. Un cénacle qui n’est pas représentatif de la population, puisqu’il est composé de notables plutôt âgés. Si vous ajoutez le fait qu’il s’agit d’un lieu de pouvoir, vous obtenez tous les éléments pour renforcer la société patriarcale.»

Mais de là à désigner une personne de référence, il y a un pas que cette socialiste ne souhaite pas franchir. «Ce serait exagéré. Moi aussi, j’ai reçu des remarques déplacées de collègues qui me parlent de leur libido à 9 h du matin. Ils le font une fois, et je leur fais comprendre que c’est la dernière.» Elle ne jette pas la pierre à celles qui n’osent pas se défendre. «Ça dépend de votre vécu, et de la façon dont vous prenez les choses.» Concernant Yannick Buttet, elle condamne certaines exagérations. «Un journaliste m’a même demandé s’il s’agissait d’un prédateur sexuel!»

«Des gros cons, des machos, des phallocrates, il y en a. C’est clair. Mais il ne faut pas tout mélanger.» Cette autre élue est remontée contre ces médias qui se gaussent d’avoir trouvé leur Weinstein helvétique. «Il y a une différence entre un producteur qui menace une actrice de ne pas lui donner un rôle si elle ne cède pas à ses avances et un collègue qui vous fait une proposition indécente – et ça m’est arrivé – car ce n’est pas de lui que dépend ma réélection.»

Elle ne ferme toutefois pas la porte à une personne de référence. «Pour moi, c’est d’abord la responsabilité des présidents de groupe. C’est à eux de faire comprendre aux élus qui posent problème d’arrêter.» Et de relativiser. «Le sexisme, je ne suis pas sûre que ce soit plus grave que les menaces de mort que l’on reçoit.»
Florent Quiquerez

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