Les idées vertes conquièrent le cœur des paysans romands

AgricultureLa faîtière romande se distingue et soutient l’initiative des écologistes qui militent pour des aliments équitables. Explications.

L'initiative des Verts veut renforcer l’offre en denrées produites de manière écologique et équitable.

L'initiative des Verts veut renforcer l’offre en denrées produites de manière écologique et équitable. Image: Keystone

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Qui a dit que les paysans avaient le cœur à droite? En Suisse romande, l’association Agora, qui réunit les chambres d’agriculture cantonales, mais aussi Fenaco et les branches professionnelles – apiculteurs, vétérinaires, etc. – a décidé de soutenir l’initiative écologiste pour des aliments équitables soumise au vote le 23 septembre. Une position qui peut surprendre dans la mesure où les partis qui comptent traditionnellement le plus d’agriculteurs – PDC, UDC, PLR et PBD – ont massivement rejeté le texte au niveau fédéral. Mardi, ces mêmes formations politiques ont lancé à Berne leur campagne contre les deux initiatives agricoles (lire encadré) au vote cet automne.

Mais le front est déjà lézardé. Ainsi l’UDC Vaud soutient l’initiative des Verts, désavouant certains de ses élus fédéraux. Parmi ceux-ci, le conseiller national Jacques Nicolet (UDC/VD). Lui-même agriculteur, il respecte la décision de sa section. Il n’a pas changé d’avis pour autant: «Je pense que cette initiative pour des aliments équitables ne va rien amener de plus à l’agriculture suisse. Elle pourrait certes contribuer à une meilleure qualité de l’assiette du consommateur, mais via des produits importés. Cela reviendrait au final à faire un bras d’honneur à la paysannerie suisse», estime-t-il.

Sensibilités différentes

L’association qui défend le monde agricole romand a pourtant elle aussi succombé aux charmes du texte écologiste. Le directeur d’Agora, Loïc Bardet, explique qu’il s’agit avant tout de «faire pression» sur la mise en œuvre de l’arrêté fédéral sur la sécurité alimentaire voté en 2017. Les paysans romands souhaitent, à travers le texte des Verts, réaffirmer qu’ils veulent des «garde-fous» au libre-échange et aux échanges transfrontaliers. Quitte à offrir une victoire aux écologistes? «La question agricole est moins politisée en Suisse romande qu’en Suisse allemande», souligne Loïc Bardet.

La conseillère nationale Adèle Thorens (Verts/VD) confirme: il y a selon elle moins de «méfiance partisane» envers les écologistes de la part des paysans romands. «Nous, les Verts romands, sommes moins spécifiquement urbains que les Verts alémaniques. Nous travaillons particulièrement bien avec le monde agricole.» Elle se réjouit que les femmes paysannes et Bio Suisse se soient aussi ralliés à l’initiative pour des aliments équitables. «Les paysans les plus progressistes ont compris que notre texte leur est favorable. Pourquoi? Il défend l’idée d’aller vers un commerce plus équitable orienté sur la qualité des produits plutôt que sur un dumping sur les prix», affirme Adèle Thorens.

Pour tenir compte des différentes sensibilités culturelles de ses membres, l’Union suisse des paysans (USP) a fini par laisser la liberté de vote. Son directeur, Jacques Bourgeois, résume: «Il y a des points que nous saluons dans cette initiative: elle veut renforcer la production locale, ancrée sur la durabilité, ou encore réduire les transports. Mais nous avons aussi des interrogations liées à ce texte: comment va-t-on contrôler l’application de standards de qualité à l’étranger? En élevant les standards internationaux au niveau des nôtres, nous risquons aussi de gommer notre différentiel qualitatif.» Adèle Thorens n’est pas d’accord: «Ces craintes sont infondées à mon sens. L’agriculture suisse conservera toujours un avantage car elle offre une plus-value au niveau identitaire, au niveau de la transparence du produit, de l’écologie ou encore de la fraîcheur.» Pour autant que le consommateur adhère. C’est aussi ce qui différencie les paysans romands de leurs cousins alémaniques. Le lien de confiance entre l’agriculteur et le consommateur est plus fort de ce côté-ci de la Sarine, où le terroir a la cote.

Jeunes paysans en colère

Preuve de cette différence culturelle, l’Union suisse des paysans a dû annuler la semaine dernière une publication sur son compte Facebook qui a suscité une forte polémique auprès de jeunes paysans romands. L’objet de leur courroux? L’USP donnait une «nouvelle» définition ironique du mot agriculture, à savoir l’«art de perdre de l’argent en travaillant 400 heures par mois pour nourrir des consommateurs qui pensent qu’on va les empoisonner». De jeunes agriculteurs ont réagi, estimant cette communication contre-productive. Certains ont même menacé de ne plus payer leurs cotisations à l’USP. La porte-parole de la faîtière, Sandra Helfenstein, s’explique: «Cette phrase a suscité des réactions très différentes selon les régions linguistiques. En Suisse alémanique, les agriculteurs s’y sont davantage retrouvés. Avec les initiatives populaires sur l’eau propre et sur l’interdiction formelle des pesticides, ils ont parfois l’impression que les consommateurs pensent qu’ils veulent les empoisonner. En Suisse romande, c’est différent. Les consommateurs sont plus proches de l’agriculture. Les jeunes paysans se confrontent à une autre réalité.» La publication a fini par être retirée.

Liberté de vote sur l’autre initiative

Agora, tout comme l’UDC Vaud, laisse en revanche la liberté de vote concernant l’initiative pour la souveraineté alimentaire, portée par le syndicat paysan Uniterre, qui passera aussi par les urnes le 23 septembre. Mais sur cet objet-là également, il faut s’attendre à un Röstigraben, prédit Jacques Nicolet. «En Suisse alémanique, on estime que le but de ce texte a déjà été atteint. Mais nous pensons que dans le contexte politique actuel, tout ce qui peut être fait pour renforcer l’agriculture suisse vis-à-vis des propositions de libéralisation de Johann Schneider-Ammann a de l’importance.»

(24 heures)

Créé: 15.08.2018, 07h03

Les opposants sortent du bois

Ils veulent faire d’une pierre deux coups. Les opposants à l’initiative des Verts et à celle d’Uniterre ont lancé une campagne commune mardi à Berne. Leur message s’adresse en priorité aux consommateurs et à la classe moyenne, ceux qui auraient le plus à perdre en cas de «oui» le 23 septembre.

Bien que le premier texte mise sur la qualité des produits, et le second sur l’organisation de la branche, ce comité – composé d’élus du PLR, du PDC, de l’UDC et du PBD, mais aussi de représentants de l’économie et des consommateurs – les met dans le même panier. «Ces initiatives ont toutes les deux comme conséquence une fermeture du marché, explique la conseillère nationale Isabelle Moret (PLR/VD). Ce qui aura comme conséquences une augmentation des prix et une limitation du choix.» Avec le risque, selon elle, d’augmenter le tourisme d’achat. «Alors qu’un Suisse sur trois fait déjà ses achats à l’étranger», précise la Vaudoise.

Christian Imark (UDC/SO) ajoute que les consommateurs devront aussi payer – via l’impôt – des contrôles de qualité accrus, puisque «ces textes demandent que l’État durcisse les exigences sociales et écologiques concernant la production et la vente de denrées alimentaires».
Présidente de l’association alémanique des consommateurs, la PDC Babette Sigg n’accepte pas que «les Verts tentent sournoisement de mettre le consommateur sous tutelle, en imposant leur vision d’une alimentation saine». Directeur de GastroSuisse, Daniel Borner parle même «d’un diktat alimentaire» qui aurait des «conséquences catastrophiques» pour le milieu de la gastronomie, l’hôtellerie et le commerce de détail. F.QZ

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