Une initiative veut en finir avec l’îlot de cherté suisse

ConsommationUne alliance veut la peau des cartels qui font exploser les prix des produits importés. Trois entrepreneurs racontent leur vécu.

L’initiative populaire pour des prix équitables a été déposée mardi à Berne.

L’initiative populaire pour des prix équitables a été déposée mardi à Berne. Image: Keystone

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«Les livres coûteraient moins cher»

Pascal Vandenberghe
Président de Payot SA

«On nous oblige à nous fournir en Suisse parce que nous sommes une entreprise suisse.» Pascal Vandenberghe, président de Payot SA, est clair: il s’agit d’une distorsion de la concurrence. Distorsion qu’il subit deux fois. Il y a la vente sur Internet, mais aussi la concurrence domestique. «La filiale suisse de la Fnac – entreprise française – peut directement se fournir dans l’Hexagone. Elle acquiert ainsi des livres à un prix d’achat 15 à 20% moins élevé.» Une situation ubuesque. «Bien que nous soyons un plus gros acteur sur le marché, nous devons nous fournir à un prix plus élevé!» Pourquoi Payot ne se fournit pas directement à l’étranger? «Les diffuseurs suisses sont pour la plupart des filiales de groupes français qui peuvent refuser de nous fournir depuis leur maison mère. Impossible aussi de contourner ces fournisseurs, car il n’y a plus de grossistes indépendants. Le but de l’initiative est de faire pression sur les intermédiaires pour qu’ils baissent leurs marges.» Quel pourrait être l’effet pour le consommateur? «On peut imaginer une baisse de 5 à 10% sur le prix de vente d’un livre. Le prix d’achat n’est en effet pas le seul élément, il y a aussi le salaire du libraire ou la location des locaux qui comptent. Deux domaines où les prix sont près de deux fois plus élevés en Suisse qu’en France.»


«Le prix du composant double»

Olivier Müller
Ancien directeur de Swissmechanic

«Acquérir des composants à l’étranger à un prix moindre relève souvent de l’impossible pour les PME». Ancien directeur de l’association Swissmechanic, Olivier Müller dresse un tableau assez sombre de la situation pour les petites entreprises actives dans le secteur de la mécanique. «Quand une multinationale a un négociant en Suisse, elle lui délivre un contrat d’exclusivité. Ce qui oblige les PME à se fournir chez lui. Toutes les demandes faites auprès d’autres fournisseurs à l’étranger sont refusées de façon systématique et renvoyées vers la succursale suisse.» Et c’est là où ça fait mal au porte-monnaie. «Pour un même composant, la PME peut payer le double du prix. Ça a évidemment des conséquences sur le coût final des produits que l’entreprise doit exporter. Ils deviennent moins concurrentiels sur les marchés.» Pour contourner ce système, certaines sociétés ont même tenté de créer des succursales à l’étranger. En vain. «Si la multinationale se rend compte qu’il ne s’agit que d’une société «boîte aux lettres», alors elle refuse la livraison.» Sans cette initiative, Olivier Müller ne voit pas vraiment d’issue. «Toutes les multinationales s’entendent pour jouer à ce jeu et imposer des prix plus chers pour le marché suisse. Et les PME, de par leur taille, n’ont pas les ressources nécessaires pour rivaliser ou faire pression sur des multinationales.»


«1000 francs de plus pour un radiateur»

Eric Fassbind
Propriétaire des hôtels By Fassbind

Éric Fassbind est le directeur d’un groupe hôtelier qui compte six établissements situés à Lausanne et à Zurich. Il est régulièrement confronté aux ententes cartellaires. «Je dois actuellement changer deux radiateurs pour un de mes hôtels. Mon chauffagiste à Zurich m’a fait une offre à 3000 francs. En cherchant sur Internet, j’ai vu que l’entreprise allemande qui les produit les propose à 2000 euros.» De tels écarts ne sont pas nouveaux. Il raconte également l’anecdote de ces 200 pièces de siphon de douche proposées à 42 francs l’unité en Suisse, qu’il a finalement payées 10,50 euros chacune en Allemagne. Reste qu’il est difficile de les acquérir. Les sites refusent souvent de livrer lorsqu’il s’agit d’adresses suisses. Éric Fassbind est même allé jusqu’à indiquer un faux lieu de livraison, qu’il a ensuite changé, une fois le contrat conclu. Un micmac dont il se passerait bien. «En tant qu’hôteliers, nous sommes en concurrence avec des établissements français, qui peuvent directement se fournir sur le marché européen. Nous devons rester concurrentiels.» Il ne comprend d’ailleurs pas qu’à l’heure de la libre circulation des personnes, il reste de telles entraves. Pour les radiateurs, il va sans doute les acheter en Suisse. «De guerre lasse, je n’ai pas l’énergie de louer un camion pour aller les chercher ensuite dans un port franc à Bâle.» (24 heures)

Créé: 12.12.2017, 21h52

L'initiative contre l’îlot de cherté suisse

Un chiffre pour se rendre compte du prix de l’îlot de cherté helvétique: 50 milliards. Selon l’estimation de la Fédération romande des consommateurs, c’est ce que les Suisses paient «en plus» chaque année pour des produits importés. De nombreux articles comme les outils, les appareils, ou les vêtements coûtent nettement plus cher ici qu’à l’étranger. Une majoration moyenne de 16 à 17%, qui peut atteindre 70%.

Une situation inacceptable que dénonce la large alliance qui a déposé mardi l’initiative «Pour des prix équitables». Aux côtés des associations de défense des consommateurs, on trouve plusieurs faîtières de PME qui vont de l’industrie au tourisme en passant par les droguistes ou la Librairie Payot. Une constellation bigarrée aussi au niveau politique, puisque le texte est porté par des élus de gauche, du PDC, du PLR et de l’UDC.

Dans leur viseur: les importateurs et fournisseurs étrangers qui abuseraient de leur puissance de frappe. Ces derniers maintiendraient les prix à un niveau artificiellement élevé en Suisse pour mieux exploiter le haut pouvoir d’achat des habitants. Ils les empêcheraient aussi de s’approvisionner en dehors des canaux officiels.

Ce n’est pas la première fois que l’assaut est lancé contre ceux qui abusent de leur position dominante sur les marchés. Dernier exemple en date, l’initiative parlementaire de l’ancien conseiller aux États Hans Altherr. Ce texte qui veut supprimer l’obligation de s’approvisionner en Suisse a reçu l’aval des deux conseils, mais depuis rien ne bouge.

L’initiative déposée mardi doit servir de moyen de pression supplémentaire. «Ou le Conseil fédéral sort de sa léthargie et décide d’agir, ou alors le peuple le forcera à le faire», résume le sénateur Robert Cramer (Verts/GE). «La population en a ras le bol, ajoute son collègue Didier Berberat (PS/NE). Certaines marges des importateurs sont tout simplement inacceptables.»

Mais la partie ne sera pas facile pour autant. En 2014, la Loi sur les cartels avait été coulée par une alliance contre nature au parlement. Les syndicats craignaient pour les places de travail, alors qu’EconomieSuisse affichait son scepticisme. Comment l’expliquer? «Il y a des divergences de vues entre les PME et les grandes organisations économiques, souligne Olivier Feller (PLR/VD), qui fait lui aussi partie des défenseurs de l’initiative. Ces dernières représentent les succursales en Suisse de grandes multinationales et défendent leurs intérêts.»

Robert Cramer veut croire à une issue différente. «Le point auquel on touche n’est pas celui qui était le plus contesté dans la Loi sur les cartels.»

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