«J’ai aidé cette vieille dame à partir car devenir veuve lui était insupportable»

Aide au suicideExit a accompagné un couple dont la femme de 86 ans ne souffrait pas d’une maladie réelle,mais refusait catégoriquement de vivre sans son mari atteint de leucémie. Une enquête est ouverte

Pierre Beck, vice-président d’Exit en Suisse romande, fait l’objet d’une enquête du Ministère public genevois.

Pierre Beck, vice-président d’Exit en Suisse romande, fait l’objet d’une enquête du Ministère public genevois. Image: Yvain Genevay/LMD

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Ils s’aimaient depuis leur adolescence. Elle était âgée de 86 ans, et lui de 84. Ils avaient tout vécu ensemble, de leur profession d’architecte à leur passion des voyages. Chez eux, les objets africains et asiatiques témoignaient de cette riche existence. En septembre dernier, ce couple sans enfants est décédé, en recourant à l’assistance au suicide. Les circonstances de cette mort ont alerté les autorités, et le Ministère public genevois a ouvert une enquête.

Pierre Beck, vice-président d’Exit en Suisse romande, est visé par cette procédure. C’est lui qui a procédé à cet accompagnement. Et c’est lui qui raconte le parcours du couple. «Ils avaient fait le pacte de ne pas partir séparément, explique le médecin à la retraite. Je les ai rencontrés un an et demi avant leur décès, et ils m’en ont parlé.» Le mari avait une leucémie qui, à l’époque, était encore maîtrisée. Pierre Beck leur a recommandé d’aller voir un notaire afin que la volonté de mourir de chacun soit clairement établie, et pour s’assurer que la décision de partir n’était pas liée à l’influence de l’un sur l’autre.

Le couple vivait en appartement et avait peu de proches. Pierre Beck mentionne un filleul de cœur rencontré lors d’un voyage, dont il ne connaît pas le nom. «Ils étaient très solitaires et accrochés l’un à l’autre.» Il décrit des personnes cultivées, charmantes et autonomes. «L’épouse était la plus forte du couple. Son mari était un homme très doux, légèrement passif.»

À la fin, cet homme avait besoin de deux transfusions par semaine. Tous deux ont effectué un dernier voyage sur les bords de la Volga. Avant de délivrer son ordonnance, Pierre Beck leur a demandé de refaire les documents médicaux, pour s’assurer de leur discernement. Comme cela se fait toujours, le docteur leur a encore demandé à la dernière minute s’ils avaient changé d’avis. Ils se sont endormis dans leur lit. La police et le médecin légiste sont ensuite arrivés, comme le veut la règle. «Je ne bidonne pas mes décisions. J’ai donc mentionné le protocole tel qu’il était et j’ai vu que la situation de cette femme les gênait.»

Pas de maladie réelle

Cette dame, précise-t-il, exprimait une souffrance importante mais n’avait pas de maladie réelle. «L’idée de devenir veuve lui était insupportable. Elle avait de magnifiques souvenirs et ne voyait pas pourquoi continuer seule.» L’octogénaire avait dit et écrit que si elle ne pouvait pas bénéficier de l’assistance d’Exit, elle se suiciderait seule. «En tant qu’architecte, elle connaissait les lieux d’où se jeter sans blesser une autre personne.»

Pierre Beck a estimé qu’il fallait agir pour éviter une telle fin. S’il a accepté la requête de cette femme, c’est aussi parce qu’à 86 ans, «on est proche de la fin de vie, au moins sur le plan statistique». Mais où met-on la limite? «J’aurais eu du mal à le faire si elle avait eu 60 ans mais on ne peut pas fixer un âge.»

Depuis 2002, Exit en Suisse romande a accompagné vingt et un couples. Pierre Beck l’a fait à quatre reprises. «C’étaient des personnes âgées. Dans les cas précédents, les deux conjoints avaient une invalidité.» Depuis 2013, Exit aide aussi des personnes âgées atteintes de polypathologies invalidantes, c’est-à-dire souffrant de multiples maux. Dans ce cas genevois, cette frontière a été légèrement repoussée, en prenant en compte une souffrance existentielle.

«Une assistance trouble toujours»

Le Ministère public genevois confirme qu’une procédure pénale est en cours. Des auditions sont menées mais le parquet n’en dit pas davantage. Nous sommes en réalité dans une zone grise. Notre Code pénal punit le suicide assisté s’il y a un motif égoïste (par exemple pour toucher un héritage). Ce n’est pas le cas ici. Selon Pierre Beck, l’affaire est analysée sous l’angle d’une autre loi, celle sur les produits thérapeutiques.

Selon son avocat Yves Grandjean, «Pierre Beck était devant un choix difficile puisque cette dame menaçait de se suicider. Comme elle était capable de discernement, il a donné suite à sa demande.» Des questions, Pierre Beck s’en est posé. «Une assistance au suicide trouble toujours. On ne peut pas s’habituer à la mort des autres.» Le médecin a décidé seul d’aider ce couple. «J’ai parlé avec la femme, je lui ai dit qu’elle pourrait continuer de vivre, mais pour elle, c’était exclu.» Il ne regrette pas sa décision, et insiste sur le caractère de nécessité. Au final, il s’inquiète surtout de l’acceptation d’un tel geste dans notre société et du risque que cela desserve l’assistance au suicide.

Samia Hurst précise que ces règles ont «un certain flou dans leurs contours, que la jurisprudence est parfois seule à pouvoir clarifier». D’autre part, elle relève que si un praticien était condamné pour avoir violé cette loi, le risque pourrait être que l’assistance au suicide soit pratiquée par la suite sans médicament (pour échapper à ladite législation, et ne devoir remplir que les conditions du Code pénal). Et donc avec des méthodes plus discutables.

(24 heures)

Créé: 09.06.2018, 22h36

«Cette affaire pose la question de notre comportement face à la souffrance psychique ou existentielle»

Samia Hurst, Bioéthicienne et médecin, directrice de l’Institut Éthique Histoire Humanités de l’Université de Genève (Image: DR)

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«Cette affaire pose une question récurrente: quelles sont les conditions pour bénéficier de l’assistance au suicide?» réagit la bioéthicienne Samia Hurst. Faut-il n’avoir plus beaucoup de temps à vivre? Faut-il une souffrance, et laquelle? «Certaines personnes veulent être restrictives; d’autres considèrent qu’au nom de la liberté individuelle, il ne faudrait aucune autre limitation que la décision persistante d’une personne capable de discernement. Une seule chose est certaine: plus les critères sont restrictifs, et plus le suicide assisté est admis par un nombre important de personnes.»

Cette semaine, l’Académie suisse des sciences médicales (ASSM) a revu ses directives dans le domaine. Jusqu’à présent, elle considérait qu’il était admissible qu’un médecin pratique un tel accompagnement si le patient souffrait d’une maladie en phase terminale. Désormais, il est question d’une souffrance insupportable – un principe auquel la Fédération suisse des médecins (FMH) est opposée.

«Il y a un certain accord sur la souffrance physique, moindre pour la souffrance psychique, poursuit Samia Hurst. C’est encore plus délicat avec ce qu’on appelle la souffrance existentielle.» Dans ses nouvelles directives, l’ASSM précise que la souffrance doit être due à des symptômes de maladie ou à des limitations fonctionnelles. Selon Samia Hurst, qui a participé aux travaux, cela pourrait être une maladie psychique (à condition que la personne soit capable de discernement), mais le deuil n’entre pas dans cette catégorie.

Le deuil peut-il devenir une maladie? Jusqu’à présent, les psychiatres considéraient que la tristesse suite au décès d’un proche était normale et que le diagnostic de dépression était exclu, au moins dans un premier temps. Or l’Association américaine de psychiatrie a créé un vaste débat en estimant dans son dernier manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) qu’une dépression peut être diagnostiquée chez une personne endeuillée si elle présente tous les autres symptômes.

«Les psychiatres américains argumentent que dans certains pays, une telle personne a besoin d’un diagnostic pour avoir droit à un arrêt de travail ou à une thérapie», explique Samia Hurst.

Au débat sociétal s’ajoutent les questions légales. Les directives de l’ASSM donnent un cadre éthique aux professionnels de la santé mais n’ont pas force de loi, du moins pour l’assistance au suicide. Le Code pénal, lui, autorise un tel accompagnement s’il n’y a pas de motif égoïste et si la personne est capable de discernement. D’autres règles invoquées devant les tribunaux sont stipulées dans la loi sur les produits thérapeutiques. Son article 26 indique notamment que «les règles reconnues des sciences pharmaceutiques et médicales doivent être respectées lors de la prescription et de la remise de médicaments».

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