«Quand j’ai tout payé, il me reste 300 francs pour vivre»

SurendettementEffacer les dettes de ceux qui ne peuvent rembourser? Cette idée fait son chemin au parlement. Un quinquagénaire romand témoigne.

À 58 ans, sans perspective d’avenir, Michel* se déclarera en faillite personnelle pour éviter les 1500 francs de saisie mensuelle.

À 58 ans, sans perspective d’avenir, Michel* se déclarera en faillite personnelle pour éviter les 1500 francs de saisie mensuelle. Image: JEAN-PAUL GUINNARD

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Michel* éteint sa cigarette et nous décrit sa situation: à 58 ans, il vit dans un appartement avec son fils et travaille à 100% comme magasinier pour un salaire de 4600 francs net par mois. La situation de Michel pourrait sembler banale. Sauf que Michel est surendetté à hauteur de 80 000 francs. Chaque mois, 1500 francs sont saisis sur son salaire. «Lorsque j’ai tout payé, il me reste 300 francs…»

C’est pour pallier ce type de situation que le conseiller aux États Claude Hêche (JU/PS) a déposé une motion en juin dernier. Celle-ci vise la réinsertion économique des personnes surendettées par un effacement – total ou partiel – de leur dette. Mais pour que cette motion se transforme en loi, il faudra du temps (voir encadré).

Si Michel est endetté, ce n’est pas à cause d’un investissement hasardeux ou d’une folie passagère. Ce sont les mariages puis les divorces qui ont eu raison de ses finances.

Son histoire commence au Val-de-Travers, dans le canton de Neuchâtel. Issu d’une famille modeste, il enchaîne les boulots: monteur électricien, chauffeur ou livreur, Michel est un touche-à-tout. «Je suis quelqu’un de très manuel, assure-t-il. J’adore acquérir de nouveaux savoirs.» En trente-trois ans et plus d’une dizaine de sociétés, Michel ne passe que quatre mois au chômage. Aujourd’hui, il a trouvé une certaine stabilité. Il travaille dans la même entreprise depuis dix ans.

Premier mariage

À 25 ans, il se marie pour la première fois. Lui et sa femme empruntent 40 000 francs. «Tout à mon nom, puisque à l’époque on ne séparait pas les biens.» Pas de grands achats, mais «à 25 ans, on ne pense pas à plus tard. On contracte des petits crédits pour les meubles, la voiture.» Il divorce quatre ans plus tard et doit assumer la dette du ménage. Le plus dur reste encore à venir.

Michel se remarie, à l’âge de 34 ans. Il devient père l’année suivante. Mais le bonheur ne dure pas. «Mon salaire, qui a toujours tourné autour des 4500 francs, ne me permettait pas de rembourser. La situation devenait insoutenable. Vers 40 ans, j’ai commencé à ne plus payer mes impôts.»

Les problèmes financiers ébranlent le couple et, quelques années plus tard, Michel fait face à un nouveau divorce. Il doit payer 1500 francs de pension pour sa femme, et 600 pour son fils. En 2004, à 44 ans, il se déclare en faillite personnelle.

La situation se calme un peu. Mais la faillite n’est pas sans conséquences… Plus de cartes de crédits, plus d’emprunts, Michel doit vivre avec le minimum. Petit à petit, certains créanciers s’arrangent avec Michel et effacent une partie de ce qu’il doit. Mieux vaut récupérer une portion des dettes seulement que rien du tout. Restent à payer les impôts qu’il n’a pas payés depuis des années. Il s’entend avec le Canton: Michel continue de verser une partie de son revenu pour rembourser, mais moins que les 1500 francs de saisie qu’il verse depuis 2009.

Malgré une dette de 80 000 francs qui reste colossale, Michel respire et trouve un rythme. Jusqu’au mois de juillet dernier.

Il décide de quitter Neuchâtel pour Berne, différentes taxes y étant moins chères. L’accord trouvé avec Neuchâtel est cassé, les impôts impayés sont réclamés. Il avait arrêté de fumer. Il adorait ça, avait retrouvé le goût des aliments. Depuis juillet, il brûle presque un paquet par jour.

Michel est en colère. Plus que le fond, c’est la forme qui l’indigne. «On ne m’a même pas contacté. 1500 francs en moins sur un salaire de 4600 francs, c’est énorme, et je n’ai même pas pu m’organiser.»

Une enveloppe pour Noël

Une absence de considération qui l’a accompagné tout au long de ses difficultés. «Quand on a les sous, les copains sont là. Puis lorsque ça va moins bien, plus personne ne vous aide.» Son seul soutien? Les conseillers du Centre social protestant. «Sincèrement, au début c’est un grand coup de pied au cul. On se retrouve au milieu de personnes qu’on ne connaît pas, à étaler nos problèmes. Ça a été dur. Mais ils m’ont soutenu moralement. Je me souviens d’une enveloppe pour Noël avec un peu d’argent. Il était précisé de l’utiliser pour se faire plaisir et pas pour payer une facture. Ça m’a beaucoup touché.»

Aujourd’hui, Michel va se déclarer en faillite personnelle pour la deuxième fois. «Cela me permettra d’éviter les saisies et de toucher mon treizième salaire. Même si je ne pourrai jamais rembourser mes impôts en retard, je souhaite pouvoir payer ceux à venir.»

Michel espère que la motion de Claude Hêche aboutira. Il n’y voit que du positif. «Si on me retire moins, je peux consommer des produits locaux et participer à l’économie. Et tant pis si ça prend du temps, au moins ce sera là pour les autres…» Puis il continue, philosophe: «Personne n’est à l’abri. Épargner prend du temps, mais le surendettement arrive plus rapidement qu’on ne le croit.»

Les maux liés à l’endettement ne sont pas seulement financiers. «Ça isole, assure le natif du Val-de-Travers. Quand on me propose d’aller au restaurant, je préfère dire que j’ai autre chose. Avouer que je n’ai pas les moyens est une honte. Du coup, je reste chez moi, je n’ai plus envie de sortir.»

* Prénom d’emprunt

Créé: 24.09.2018, 07h09

La motion «profitera aux autorités»

La motion du député Claude Hêche (PS/JU) visant la réinsertion économique des personnes fortement endettées a franchi une nouvelle étape le 11 septembre, en étant approuvée par le Conseil des États. Le Conseil fédéral propose lui aussi de soutenir cette motion.

Le texte du parlementaire socialiste souhaite offrir une seconde chance aux surendettés. «Avoir un accident de parcours ne doit pas être une condamnation à vie de vivre avec le minimum vital», argue Claude Hêche (PS). Pour le conseiller aux États jurassien, il s’agit aussi de prévenir de futurs endettements. «Lorsque l’on est surendetté, il est difficile voire impossible d’offrir une formation à ses enfants.» Or l’absence de formation favorise le surendettement.

«Il ne s’agit pas pour autant d’un chèque en blanc, précise Claude Hêche. Les endettés devront être encadrés et accompagnés. Il s’agira d’un engagement entre les deux parties, débiteur et créanciers.» Selon le député, plusieurs cas de figure sont possibles: effacement total ou partiel de la dette, tout dépendra de la situation.
Le Conseil fédéral, lui, met en avant les gains économiques, qui profiteront «aux pouvoirs publics et aux créanciers». Il note aussi que, dans les pays voisins, la moralité de paiement n’a pas été affectée.

Si la motion passe l’étape du Conseil national, le gouvernement consultera des spécialistes pour rédiger son projet de loi. Parmi eux, Sébastien Mercier, secrétaire général de Dettes Conseils Suisse. Selon lui, la motion permettrait d’éviter les «absurdités» du système actuel. «Aujourd’hui, les surendettés qui sont au bénéfice de l’aide sociale n’ont pas intérêt à en sortir, puisqu’ils ne pourraient jamais rembourser leurs créances. Cette motion leur donne l’espoir d’une réinsertion économique et ne les incite pas à rester au social.»

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