«J’ai ressenti le besoin de changer de vie»

Conseil fédéralDeux jours avant une réunion cruciale du Conseil fédéral sur le dossier européen, le chef du DFAE, le Neuchâtelois Didier Burkhalter, jette l’éponge. Stupeur.

Mercredi devant la presse, Didier Burkhalter n’a pas vraiment convaincu en affirmant que le dossier européen n’avait eu aucune influence sur sa décision.

Mercredi devant la presse, Didier Burkhalter n’a pas vraiment convaincu en affirmant que le dossier européen n’avait eu aucune influence sur sa décision. Image: Keystone

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Coup de tonnerre sous la Coupole fédérale. Mercredi, alors que le parlement ronronne lors d’une des sessions parlementaires les plus soporifiques de ces dernières années, le président de l’Assemblée fédérale, l’UDC Jürg Stahl, électrise les élus. Il annonce la démission au 31 octobre de Didier Burkhalter, le chef du Département des affaires étrangères. Stupeur dans la salle, où personne ne s’attendait à ce retrait après huit ans seulement passés au Conseil fédéral.

Edito: «Un moment de «coolitude», quelques instants de solitude»

Sur le coup de 16 h, le ministre neuchâtelois vient expliquer, seul, les raisons de son départ devant une nuée de journalistes. La voix légèrement marquée par l’émotion, il lâche: «J’ai ressenti le besoin de changer de vie. C’est venu comme une vague. Et dimanche dernier, cela m’est apparu clair comme du cristal.» Sur ce besoin de tourner la page, il ajoute: «Quand vous êtes conseiller fédéral, c’est comme si vous portiez une deuxième peau. Je veux laisser plus de place à ma vie privée. Et je pense aussi que le Conseil fédéral a besoin de se renouveler.»

Ce retrait survient deux jours avant une réunion cruciale du Conseil fédéral sur le dossier européen. Didier Burkhalter est sous le feu de la critique depuis plusieurs mois. On lui reproche de n’avoir pas planté un clou avec l’Union européenne pendant son mandat. L’application de l’initiative «Contre l’immigration de masse» a été concrétisée par le parlement et l’accord institutionnel, qui doit chapeauter les futures relations avec l’UE, est au point mort depuis des années. Or il s’agit du projet fétiche de Burkhalter. Ces derniers temps, on parlait même d’un possible camouflet pour le ministre. Aucun des grands partis ne le soutenait avec force sur la Cour européenne de justice comme instance de règlement des litiges entre l’UE et la Suisse. La raison? La crainte d’un vote populaire «contre les juges étrangers».

«Mon départ, c’est aussi l’occasion d’un changement, d’un recadrage. Le Conseil fédéral doit se sentir libre»

Alors Didier Burkhalter jette-t-il l’éponge parce qu’il risque le désaveu sur le dossier européen? Il le nie énergiquement. «Il est faux de faire le lien entre mon départ et ce dossier. C’est d’ailleurs pour cela que j’annonce mon départ ce mercredi et non pas vendredi. Sinon tout le monde aurait pensé que les choses sont liées. Je pars sans amertume.»

Combatif, plaisantant même à certains moments, Didier Burkhalter ne convainc pourtant pas sur l’importance mineure du dossier européen dans sa décision. Respectant scrupuleusement la collégialité, il dessine en creux les lignes de fracture qu’il a avec le Conseil fédéral. Un exemple? Concernant la réunion spéciale du gouvernement sur l’Europe, il souhaite qu’une décision claire soit prise. Maintenant ou dans quelques mois. «Mon départ, c’est aussi l’occasion d’un changement, d’un recadrage. Le Conseil fédéral doit se sentir libre.» Manière de dire qu’il ne sera plus un obstacle pour ceux qui veulent modifier son projet d’accord institutionnel.

Portrait: Un gentleman sans vision

Au fil des questions des journalistes, le ministre se fait d’ailleurs plus explicite. «Cela va être dur dans le dossier européen pour aller dans le sens que je souhaite.» Il dit vouloir observer la chose à l’avenir en tant que citoyen. Mais pas question pour lui de faire un début d’autocritique sur sa gestion du dossier européen. Il se voit plutôt en précurseur quand il dit: «Cela ne sert à rien d’avoir des convictions. Encore faut-il qu’elles arrivent au bon moment.»

Que va devenir Didier Burkhalter dès le 1er novembre? Motus et bouche cousue. Il ne dira pas s’il s’intéresse à diriger une organisation internationale, son milieu de prédilection. La seule chose dont il est sûr, c’est qu’il compte passer plus de temps avec sa famille.

Louanges…

«C’est un énorme choc», réagit à chaud Regula Rytz, présidente des Verts. «Didier Burkhalter aura été un conseiller fédéral très engagé pour la démocratie dans le monde. C’est une personne ouverte qui est capable de travailler avec tout le monde. Il aura donné un visage humaniste à la Suisse.»

Le PLR, le parti de Burkhalter, remercie son conseiller fédéral pour «son engagement incommensurable et extraordinaire pour la Suisse». Le vice-président suisse Christian Lüscher le qualifie même «d’excellentissime ministre des Affaires étrangères». Quant au conseiller national Laurent Wehrli (PLR/VD), il ajoute: «C’est un homme de conviction et de vision. Il a incarné l’esprit et les valeurs de la Suisse lors de son année (2014) de double présidence à la tête de la Confédération et de l’OSCE. Il n’y a jamais de bon moment pour se retirer. Mais son départ peut permettre à d’autres d’imposer une nouvelle vision sur le dossier européen.»

Justement, il n’y a pas de hasard, selon le président du PDC, Gerhard Pfister: «Burkhalter évoque des raisons personnelles pour justifier son départ. Mais tout le monde va lier cette décision à sa politique européenne. Il tire les conséquences d’une défaite programmée. Je regrette qu’il s’en aille maintenant. Cela ouvre une période d’incertitude et d’instabilité pour la Suisse. C’est d’autant plus dommage que Doris Leuthard a réussi à avoir de bons contacts avec Bruxelles.»

Même réaction en demi-teinte du président du PS, Christian Levrat: «Je suis très surpris, je pensais qu’il ferait encore quelques mois.» Le PS perd-il son meilleur allié au Conseil fédéral? «Il reste un représentant du PLR, mais il a su se battre pour éviter les coupes dans l’aide au développement. Il s’est beaucoup engagé pour l’OSCE, et a courageusement défendu une politique européenne ouverte. Il n’a malheureusement pas réussi à convaincre les siens, ni le PDC.»

… descente en flammes

A l’UDC, le conseiller national Yves Nidegger (UDC/GE) se montre très sévère sur le bilan européen de Didier Burkhalter. «Il a joué le rôle d’une speakerine météo. Il s’est contenté d’annoncer le temps qu’il fait.» Le responsable du dossier européen à l’UDC, le conseiller national Roger Köppel, ne le regrettera pas. «C’est une personne agréable avec laquelle il est intéressant de discuter. Mais, avec l’accord institutionnel et les juges étrangers, il a fait tout faux sur le dossier européen. Il représente l’homme qui veut l’adhésion insidieuse à l’UE. J’espère que le PLR lui trouvera un successeur qui se positionne du côté de la Suisse et pas de l’Union européenne.»

Le PLR, dont les dirigeants avaient été mis au courant de ce retrait peu avant, ne perd pas de temps. Il donnera une conférence de presse ce jeudi après-midi pour dire comment il va organiser la bataille pour la succession. Et les candidats vont sans doute se bousculer au portillon!


Un favori tessinois et plusieurs outsiders

Ignazio Cassis

Le Tessin fera-t-il son grand retour au sommet du pouvoir? La Suisse italophone n’a plus de conseiller fédéral depuis le retrait de Flavio Cotti en 1998. Presque vingt ans plus tard, un homme a toutes les cartes en main pour réparer l’affront. Son nom: Ignazio Cassis (56 ans). Le Tessinois a déjà tenté de se lancer dans la course, c’était en 2010 pour succéder à Hans-Rudolf Merz, mais sa candidature n’avait pas été retenue par le parti. La situation est tout à fait différente aujourd’hui. L’homme a gagné en maturité et en reconnaissance. Conseiller national depuis 2007, Ignazio Cassis est l’actuel président du groupe PLR, une position très influente sous la Coupole, qui lui permet d’avoir des contacts étroits avec sa propre formation politique, mais aussi avec les représentants des autres partis. Cette connivence a notamment permis de souder une alliance avec le PS lors de la loi d’application sur l’immigration de masse. Sa proximité avec les assurances – il est à la tête de Curafutura, l’une des faîtières du secteur – pourrait toutefois lui coûter des voix. S’il ne devait pas figurer sur le ticket final, le Tessin a d’autres personnalités à présenter. Deux noms circulent à Berne: celui du sénateur Fabio Abate et du conseiller d’Etat Christian Vitta.

Pierre Maudet

Le siège de Didier Burkhalter est un siège romand. De quoi susciter l’intérêt de ce côté-ci de la Sarine. Parmi les noms qui reviennent: Pierre Maudet (39 ans). Sa carrière politique est fulgurante. Conseiller administratif de Genève à 29 ans, il accède cinq ans plus tard au Conseil d’Etat. Il ne lui manque que l’échelon fédéral. Son élection permettrait à Genève de retrouver une place au Conseil fédéral.

Christian Lüscher

Déjà candidat au Conseil fédéral en 2009, le Genevois (53 ans) s’était fait brûler la politesse par un certain Burkhalter. Huit ans plus tard, il a gagné ses galons et fait partie des références sur les questions financières. En tant que vice-président du PLR, il a toute légitimité à se porter candidat. Un autre vice-président dont on dit que les dents raient le plancher pourrait sortir du bois: Philippe Nantermod (33 ans).

Jacqueline de Quattro

Avec Guy Parmelin, le Conseil fédéral compte déjà un Vaudois en son sein. Rédhibitoire? «Non», affirment plusieurs élus qui citent le cas du canton de Berne. A ce petit jeu-là, Jacqueline de Quattro (56 ans) serait une candidate à surveiller de près. Bilingue, la conseillère d’Etat vaudoise brillamment réélue partirait avec un avantage que Pascal Broulis n’avait pas lors de sa tentative en 2009.

Isabelle Moret

«Elle serait parfaite au Département de l’intérieur», glisse un élu. Isabelle Moret (46 ans) est LA spécialiste des assurances sociales à Berne. Maitrisant les trois langues nationales, la Vaudoise a su se tailler un solide réseau depuis son arrivée sous la Coupole en 2006. Vice-présidente du parti durant sept ans, elle permettrait aux femmes PLR de faire oublier l’affaire «Elisabeth Kopp», poussée à la démission.

Karin Keller-Sutter

Et si le siège échappait aux Romands? Les francophones ayant actuellement trois conseillers fédéraux, les Alémaniques pourraient lorgner le fauteuil de Burkhalter. Si des candidatures devaient émerger, Karin Keller-Sutter (53 ans) serait la grande favorite. Parfaitement bilingue, la sénatrice saint-galloise peut compter sur une solide expérience de conseillère d’Etat.

Martin Schmid

Sa mauvaise maîtrise du français ne lui a pas permis de se faire un nom en Romandie. Pourtant, Martin Schmid (48 ans) est un politicien qui compte à Berne. Ancien conseiller d’Etat, le sénateur des Grisons s’est fait connaître sur les dossiers liés à l’aménagement du territoire, comme la Lex Weber. Son élection permettrait à la Suisse orientale et aux cantons alpins de retrouver une place au Conseil fédéral.

Créé: 14.06.2017, 23h16

Regula Rytz, Présidente du parti écologiste

«C’est un énorme choc. Didier Burkhalter aura été un conseiller fédéral très engagé pour la démocratie dans le monde. C’est une personne ouverte qui est capable de travailler avec tout le monde. Il aura donné un visage humaniste à la Suisse»

Christian Levrat, Président du Parti socialiste

«Je suis très surpris, je pensais qu’il ferait encore quelques mois. Il est un représentant du PLR, mais il a su se battre pour éviter les coupes dans l’aide au développement, il s’est beaucoup engagé pour l’OSCE, et a courageusement défendu une politique européenne ouverte»

Laurent Wehrli, Conseiller national (PLR/VD)

«C’est un homme de conviction et de vision. Il a incarné l’esprit et les valeurs de la Suisse lors de son année de double présidence à la tête de la Confédération et de l’OSCE. Son départ peut permettre à d’autres d’imposer une nouvelle vision sur le dossier européen»

Gerhard Pfister, Président du Parti démocrate-chrétien

«Burkhalter évoque des raisons personnelles pour justifier son départ. Mais tout le monde va lier cette décision à sa politique européenne. Il tire les conséquences d’une défaite programmée. Je regrette qu’il s’en aille maintenant. Cela ouvre une période d’incertitude et d’instabilité pour la Suisse»

Roger Köppel, Conseiller national (UDC/ZH)

«C’est une personne agréable avec laquelle il est intéressant de discuter. Mais, avec l’accord institutionnel et les juges étrangers, il a fait tout faux sur le dossier européen. Il représente l’homme qui veut l’adhésion insidieuse à l’UE. J’espère que son successeur se positionnera du côté de la Suisse et pas de l’UE»

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