«J'ai vécu des instants de grâce incroyables»

MilitantismeManon Schick quitte son poste de directrice d’Amnesty International Suisse après dix ans. Malgré les attaques contre les droits humains, la Lausannoise garde la niaque.

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Manon Schick, les droits humains n’ont pas la cote. Vous en aviez marre de défendre une cause perdue?
C’est vrai qu’il y a un sentiment d’impuissance qui engendre un ras-le-bol. Quand on constate par exemple les durcissements successifs de la loi sur l’asile, qui ont été acceptés par la population malgré nos efforts, on se pose des questions. Cela dit, j’ai vécu des instants de grâce incroyables chez Amnesty. Quand quelqu’un pour qui on s’est battus sort de prison ou gagne un procès, on se dit que ça valait la peine d’investir autant d’énergie juste pour cette personne. Et puis c’est une chance folle de pouvoir se dire qu’on change le monde, qu’on fait partie d’un mouvement capable d’influencer les gouvernements.

Vous ne baissez donc pas les bras?
Non. L’indignation est mon moteur et le restera certainement. Mais à l'avenir j’aimerais travailler dans un domaine un peu plus léger. Un job où l'on n’est pas confrontés quotidiennement à des histoires tragiques. Même s’il n’y a pas un jour où je n’ai pas ri au travail.

Vous voulez dire qu’on peut militer tout en gardant son sens de l’humour?
Mais oui, nous ne sommes pas des stakhanovistes qui prennent tout à cœur! Bien sûr, il nous arrive d’être désespérés. Mais on s’amuse aussi beaucoup.

Aujourd’hui, c’est le grand saut dans le vide?
Exactement. La personne qui doit reprendre mon poste me succédera à l’été 2020. D’ici là, je continue à diriger Amnesty International Suisse. Et je ne sais pas du tout ce que je ferai après.

Pourquoi maintenant?
L’année prochaine, j’aurai effectué dix ans à la tête d’Amnesty et près de dix-sept ans comme salariée. C’est le bon moment pour que je passe à autre chose et que l’organisation puisse être représentée par quelqu’un de neuf.

Vous avez été la première à incarner véritablement Amnesty International Suisse, en vous mettant sous les projecteurs. Quel serait le successeur idéal pour vous?
Je suis la deuxième Vaudoise qui a fait dix ans à la tête de l’organisation, après Daniel Bolomey. A priori ce ne sera donc pas un ou une Vaudoise. Choisir une personnalité alémanique permettrait de renforcer la thématique des droits humains outre-Sarine.

Votre plus beau succès chez Amnesty, c’est quoi?
Au niveau suisse, je dirai l’engagement des jeunes. Le réseau Amnesty Youth compte aujourd’hui 6000 membres actifs. Quand il y a eu des tags racistes au gymnase de Morges, ils se sont mobilisés spontanément pour les recouvrir avec des messages positifs. Cela montre que le combat pour la défense des droits humains ne s’arrête pas aux anciennes générations. Il a fallu passer par une simplification du message, ce qui n’a pas été évident. Mais à un moment donné, c’est plus percutant de dire «La solidarité va gagner» plutôt que «Non à la criminalisation des personnes qui accueillent des migrants». On a aussi beaucoup renforcé l’éducation aux droits humains dans les écoles et les centres professionnels. Aujourd’hui, on touche à peu près 10'000 jeunes par année.

Amnesty fait partie de votre identité, non? Comment on s’extrait d’un truc pareil après vingt-cinq ans de militance?
Oui, ça a accompagné toute ma vie et ça va continuer à l’accompagner. Je ne serai plus la voix d’Amnesty, mais Amnesty, ce n’est pas que moi: il y a 65 collaborateurs, 2000 militants et 100'000 personnes qui nous soutiennent.

Et qui sont souvent taxés de naïfs, de bisounours…
Oui. Les «hommes forts» d’aujourd’hui, Trump, Poutine, Bolsonaro, tiennent des discours anti-droits humains, qu’ils présentent comme des obstacles au développement de l’économie ou à la lutte contre la criminalité. Ces discours se déclinent ensuite au sein de la population et cela représente un vrai danger. Dans les années 1990 ou 2000, aucun président n’aurait jamais osé dire qu’il était contre la Convention européenne des droits de l’homme. Jamais. Aujourd’hui, tout est remis en question. Pourtant, cela nous concerne tous. Nous devons vivre ensemble de manière solidaire, parce que c’est ça qui fait une communauté. Sinon, on reste chacun chez soi avec un chien de garde et un fusil sous le lit.

En Suisse, c’est l’UDC qui porte ces salves contre les droits humains. Vous avez quels rapports avec eux?
Pendant des années, à Amnesty, on a considéré qu’il fallait travailler avec tous les partis, être dans le dialogue, le compromis, etc. Mais à un moment donné on s’est rendu compte qu’il y avait un parti, l’UDC, qui s’en prenait systématiquement aux droits fondamentaux d’une minorité de la population. En général les étrangers ou les requérants d’asile, mais aussi les personnes à l’aide sociale, les femmes, etc. On s’est dit alors qu’il fallait dénoncer ce discours. Ils vont continuer à nous traiter de bisounours, puisque leur stratégie, c’est de dépeindre tous ceux qui ne sont pas d’accord avec eux comme des naïfs. Mais c’est intéressant de souligner qu’en Suisse 75% de la population n’adhère pas aux idées de l’UDC. Alors on peut dire que la majorité des gens sont des bisounours, mais ça ne fait pas encore une politique.

Qu’est-ce qui vous inquiète le plus aujourd’hui dans le monde?
C’est justement la progression du populisme. On gagne des victoires isolées, mais on n’est pas en train de gagner la guerre. Il y a une tendance mondiale au populisme des dirigeants, y compris dans les démocraties. Prenez Viktor Orbán, en Hongrie: il a réussi à se faire élire en tenant un discours antimigrants alors qu’il n’y a quasi aucun réfugié dans son pays! Je trouve ça très inquiétant, parce que ce n’est pas un trend à court terme. L’autre chose qui m’inquiète est la répression contre les personnes qui s’engagent. Aujourd’hui, Amnesty et d’autres organisations sont devenues des cibles dans de nombreux pays.

Et en Suisse, c’est quoi la priorité?
Quand je suis entrée en fonctions, j’ai adhéré au comité d’initiative pour des multinationales responsables. Dix ans plus tard, on n’a toujours pas de loi. C’est fou, ça prend un temps infini. C’est aussi la beauté d’un système démocratique, d’un parlement. Mais c’est frustrant. J’espère que le vote aura lieu l’année prochaine et que je pourrai encore terminer ça avant de partir. En Suisse, on a une responsabilité énorme par rapport aux multinationales, parce qu’on est le pays qui abrite le plus de sièges de ces entreprises par tête d’habitant. On doit montrer l’exemple, prendre des mesures pour qu’elles arrêtent de se comporter comme des voyous. Ça aurait un impact massif sur les droits humains à l’étranger.

En matière d’asile, la situation est particulièrement difficile. Si l’on prend l’exemple vaudois, la politique des renvois ne colle pas avec le visage de notre Conseil d’État actuel. Ce dernier se retranche derrière les décisions de Berne. Qu'en pensez-vous?
C’est choquant. Le Canton de Vaud osait par le passé contester un certain nombre de décisions de Berne. J’ai l’impression que ce n’est presque plus le cas aujourd’hui. On se retrouve dans des situations où l'on a l’impression qu’on a perdu tout sens commun. Prenons l’exemple de la famille yézidie de Leysin, qui a été renvoyée en Géorgie dans des conditions atroces avant de revenir en Suisse. Premièrement, on ne doit pas laisser les gens attendre huit ans avant de les renvoyer. C’est dramatique. Deuxièmement, on doit réfléchir à des solutions. S’il y a aucune possibilité de prise en charge d’un enfant dans son pays d’origine en raison de son handicap, on doit chercher comment intégrer sa famille. On parle d’une famille, pas de mille familles, mais d’une situation particulière! Berne a serré la vis aux Cantons en imposant des sanctions à ceux qui ne renvoient pas assez. Ça a conduit les Cantons à durcir leur politique, parce que ça leur coûte.

Beaucoup de personnes s’insurgent et militent aujourd’hui via les réseaux sociaux. C’est une bonne chose ?
Oui et non. D’un côté, c’est positif parce que ces réseaux nous permettent de toucher beaucoup plus de gens, plus rapidement qu’avant. Le revers de la médaille, ce sont les discours de haine à notre encontre quand on publie par exemple un rapport sur la situation en Syrie. Des commentaires anonymes vont envahir nos pages Twitter ou Facebook, et ces textes nous traiteront de menteurs alors que leurs auteurs n’ont aucune idée de ce qui se passe sur place. Ce sont des réseaux organisés de diffamation et de discrédit. Les gestionnaires des réseaux sociaux n’ont pas pris conscience de l’ampleur du problème. Très souvent, ils se cachent derrière le fait qu’ils n’ont pas de bureau en Suisse pour répondre à nos demandes. Cela ne va pas.

Mais un post ou un like, ça suffit juste à se donner bonne conscience, non ?
Oui, et de plus en plus ça conduit à une perte de focalisation de l’attention. Prenons l’exemple des Rohingyas en Birmanie. C’est un exemple actuel d’apartheid, une discrimination sur des bases ethniques et religieuses. Tout à coup, plein de gens se sont mobilisés, des stars sont allées là-bas faire des selfies, etc. Sur le moment, ça a suscité énormément de mobilisation. Mais, deux ans plus tard, où en est-on? Les réfugiés sont dans des camps au Bangladesh, ils n’ont aucune perspective de pouvoir retourner un jour en Birmanie, aucun espoir que le gouvernement birman respecte un jour leurs droits. Le pic d’attention a dégringolé, on a remplacé une crise par la suivante.

Les médias traditionnels ne suivent-ils pas aussi cette tendance?
Oui, mais les médias traditionnels continuent à jouer leur rôle de pourvoyeurs d’information et de vérificateurs des sources, contrairement aux réseaux sociaux. Une organisation comme Amnesty est aussi un pourvoyeur d’information. Nous vérifions, analysons, recoupons, mais cette information peut être complètement anéantie par un réseau qui dira: «Tout cela est faux, Amnesty est à la botte de l’impérialisme américain.» À la fin, c’est comme si toutes les informations vérifiées n’avaient plus aucune valeur, parce qu’il suffit que quelqu’un poste une photo truquée pour tout contredire. Le travail de dénonciation, de mobilisation passe par l’accès à l’information, la vérification et la communication. Cette guerre va être très difficile à gagner.

S’engager, ça amène quoi, au fond?
Énormément de courage. Au début, je pensais que tout le monde était indigné comme moi, mais que beaucoup n’avaient peut-être pas le temps. J’ai compris par la suite que certains n’étaient pas indignés, ou alors qu’ils l’étaient, mais qu’ils se sentaient impuissants. Donc j’ai essayé de transmettre cette âme militante en disant: «Moi, toute seule, je ne vais rien changer. On ne va changer les choses que parce qu’on est nombreux à marteler que ça ne va pas.»

Manon Schick, vous avez toujours foi en l’humanité?
Oui parce qu’il y a tout le temps des exemples incroyables de gens qui prennent mille fois plus de risques que nous. Notamment ces femmes qui se mobilisent pour leurs droits en Iran. On peut se dire qu’il faut être fou pour faire ça. Eh bien il se trouve que ces folles sont suivies par énormément d’autres femmes, voire par des hommes. Ces gens ne peuvent que nous donner la certitude que les choses vont changer. Mais c’est un travail de longue haleine, sur dix, vingt ou trente ans. Il ne faut pas se laisser décourager si, par moments, il y a des retours en arrière, des guerres, etc. Le monde change.

Créé: 17.09.2019, 06h50

«L’enjeu n’est pas seulement la planète, mais aussi l’humanité»

Aujourd’hui, l’écologie a plus la cote que les droits humains. Ça vous agace?
Avant, ça m’agaçait. Je me disais qu’on avait échoué à faire en sorte que les droits humains soient une question pour laquelle tout le monde s’engage, comme l’environnement.

Mais aujourd’hui on ne peut plus séparer les deux. Les études montrent que les personnes qui vont souffrir le plus du réchauffement climatique sont les plus pauvres, qui vivent souvent déjà dans des zones de conflit.

L’enjeu aujourd’hui n’est pas uniquement de sauver la planète, mais de sauver l’humanité sur la planète. La Terre va survivre, mais il y aura de plus en plus de mouvements de population, de personnes qui vont devenir apatrides, etc.


Mais si les gens se mobilisent, ce n’est pas parce qu’ils ont peur que des pauvres meurent à l’autre bout du monde.
C’est parce qu’ils s’inquiètent pour leur propre avenir, non?

Absolument. D’ailleurs, il faut convaincre les gens qu’en défendant les droits de ceux qui vivent à l’autre bout de la planète, ce sont aussi leurs propres droits qu’ils défendent.

Contrôler le commerce des armes ou signer un traité contraignant contre la torture protège nos droits pour le jour où ça arrivera chez nous. Hélas, en Suisse, les gens ont l’impression que leurs droits sont acquis pour toujours.


Vous militez aussi pour l’égalité. Est-ce que #MeToo et la grève du 14 juin ont fait évoluer les choses?
Oui. Les mouvements de défense des droits des femmes et de l’environnement sont ceux qui donnent le plus d’espoir. Il faut parfois aller très loin jusqu’à ce que les gens se réveillent.

Mais de l’Inde à l’Argentine, les femmes sont dans la rue, elles manifestent pour leurs droits et obtiennent des avancées. Il y a un espoir fort là derrière.

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