«Jouer des milliers de francs qu’on n’a pas, c’est pervers»

Loi sur les jeux d’argentLes 18-25 ans sont très exposés aux dangers des jeux en ligne, que la nouvelle loi suisse entend réguler. Un ex-addict témoigne.

Les blocages prévus des sites de jeux étrangers auront-ils un effet dissuasif chez les jeunes? La question divise.

Les blocages prévus des sites de jeux étrangers auront-ils un effet dissuasif chez les jeunes? La question divise. Image: GETTY

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Le 10 juin, les Suisses prendront position sur la loi fédérale sur les jeux d’argent. Dans l’ordonnance d’application, actuellement mise en consultation par le Conseil fédéral, il est question de «protéger les joueurs d’une pratique excessive, notamment des jeux en ligne». Un danger qui touche de plein fouet les jeunes.

Quentin*, trentenaire de l’arc jurassien, connaît par cœur cet univers obscur et disparate. Il a été accro au site www.poker­stars.com, l’une des plates-formes de jeu les plus fréquentées. Il y a gagné (et dépensé) des dizaines de milliers de francs. Ses yeux brillent encore: «Un soir, je me suis inscrit. J’étais seul dans ma chambre. J’ai participé à un grand tournoi de poker. J’ai joué durant quinze heures non-stop pour terminer sur la seconde marche du podium. J’ai gagné 70'000 dollars. Sur le moment, je n’y croyais pas. Mais, la semaine suivante, l’argent était bel et bien sur mon compte, net d’impôts.»

«L’addiction arrive à ce moment-là, quand tu as les sous dans les mains, poursuit-il. Je me suis mis à flamber. C’est difficile de s’arrêter. Un jour, quand j’avais payé toutes mes factures, il ne me restait rien. Dépité, je n’ai eu qu’une envie: retourner jouer. Et je l’ai fait. Avec une carte de crédit, c’est pervers et facile de dépenser des milliers de francs qu’on n’a pas.»

Risque deux fois plus élevé

Cette réalité, qui inquiète les milieux de la prévention, ne se limite pas à Internet. Lors d’une récente visite au Casino Barrière du Jura, à Courrendlin (JU), nous avons pu constater que plus de la moitié des joueurs étaient très jeunes. Une récente étude menée auprès de différents patients romands a démontré que, chez les 18-25 ans, la part de joueurs pathologiques est de 50% plus élevée.

Médecin responsable du jeu excessif au CHUV, à Lausanne, Olivier Simon confirme cette tendance: «Par les études épidémiologiques, nous savons que le risque est au moins deux fois plus élevé chez les jeunes. Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer. L’addiction aux jeux d’argent est alimentée par le plaisir lié à l’anticipation des actions valorisantes qui pourraient être faites en cas de gros gain. C’est l’intensité de ce plaisir qui conduit le joueur excessif à continuer à miser au-delà de ses moyens, au mépris des probabilités de gain négatives.

Souvent en situation précaire ou en recherche de reconnaissance sociale, les jeunes sont particulièrement réceptifs à ce mécanisme émotionnel.» Au nom du Groupement romand d’études des addictions (GREA), le secrétaire général Jean-Félix Savary dénonce aussi les changements de société: «La vitesse, la performance, l’argent… L’état des lieux est désespérant. Dans les casinos, les sommes perdues par les joueurs ont été multipliées par sept en vingt ans. En clair, cela signifie qu’on joue sept fois plus d’une manière générale. On veut faire croire aux jeunes qu’ils vont devenir des professionnels du poker et ne plus travailler. On joue sur du velours. À l’école, quand on apprend les probabilités, on sait pertinemment qu’à la fin on ne peut que perdre.»

«Outil nécessaire»

Pour la première fois depuis 1923, la nouvelle loi fédérale sur les jeux d’argent reconnaît l’addiction et propose «un renforcement des mesures de protection concernant le domaine des jeux en ligne pour prévenir le jeu excessif». «Le combat, c’est celui de la régulation, insiste Jean-Félix Savary. La loi est un outil nécessaire. Elle donne du pouvoir aux autorités de surveillance. Elles auront pour mission de scruter tous les jeux d’argent. Le texte attribue aux cantons la responsabilité de la prise en charge des personnes qui ont des problèmes. C’est un pas en avant. Si nous empêchons les jeunes de se rendre sur ces plates-formes étrangères, nous pourrons mieux les contrôler. Aujourd’hui, face à ces marchés étrangers, nous sommes désarmés.»

Est-ce que les blocages prévus auront un effet dissuasif chez les jeunes? Les spécialistes émettent un doute et relèvent que les adolescents aiment braver les interdits et pourront facilement contourner ces obstacles. Mais, selon le Dr Olivier Simon, cela ne durera qu’un temps. «Je considère que, passé la provocation, les jeunes ne sont pas irresponsables. Le blocage a le mérite d’informer clairement sur le cadre.»

Quentin, lui, se montre plus dubitatif. Au cours de sa «carrière» de joueur, le jeune homme estime avoir dépensé plus de 120'000 francs. Aujourd’hui, il ne se considère plus comme un joueur pathologique. Mais il avertit: «Il y a ces belles phrases qui s’affichent: «Ne jouez que pour le plaisir, ne vous endettez pas!» C’est de la poudre aux yeux. Un jeune qui vit chez ses parents, à 25 francs le coup, il peut claquer beaucoup d’argent en peu de temps. Et entamer sa descente aux enfers.»

* Nom connu de la rédaction (24 heures)

Créé: 27.05.2018, 20h25

Les jeux en ligne, un business juteux

La nouvelle loi sur les jeux d’argent prévoit le blocage des sites étrangers qui ne respecteront pas la législation suisse. Sur Internet, les plates-formes de jeux d’argent en ligne se comptent par milliers. Les autorités estiment à 250 millions de francs les sommes dépensées chaque année par les Suisses sur ces sites offshore qui échappent au fisc helvétique. L’un des plus en vogue, c’est www.pokerstars.com.

En quelques clics, le joueur lambda, après avoir lesté son porte-monnaie virtuel de 10 ou 200 dollars, pénètre dans le plus grand casino du monde. Des millions de personnes s’y pressent, à toute heure du jour ou de la nuit, et misent leur argent sur les centaines de tables de poker, de black jack, à la roulette ou aux machines à sous mises à disposition. Une étude menée récemment par des médecins alémaniques, et relayée par la «Neue Zürcher Zeitung», tente de chiffrer l’ampleur du phénomène.
En deux semaines, 3146 appareils mobiles se sont connectés et plus de 20'000 sessions utilisateurs ont accédé au site de poker.

L’étude relève qu’en moyenne les joueurs excessifs se sont branchés 8 heures par jour et qu’un participant a joué durant 112 heures et 22 minutes. S.J.

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