Karin Keller-Sutter maîtrise tout, sauf son destin fédéral

PolitiqueMalgré un premier échec en 2010, la sénatrice reste la favorite pour succéder à Johann Schneider-Ammann au Conseil fédéral. Mais sous la Coupole, les têtes qui dépassent dérangent.

Pour Karin Keller-Sutter, le plus grand danger se trouve au PLR. «C’est une femme forte, qui fait peur à ses collègues», explique Anita Fetz (PS/BS).

Pour Karin Keller-Sutter, le plus grand danger se trouve au PLR. «C’est une femme forte, qui fait peur à ses collègues», explique Anita Fetz (PS/BS). Image: Marco Zanoni/Lunax

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Prenez le temps de lire son CV, elle a tout pour elle. À 54 ans, Karin Keller-Sutter est une des politiciennes les plus en vue à Berne. Présidente du Conseil des États, la PLR saint-galloise jouit d’une popularité sans faille. Dotée d’une solide expérience d’exécutif, elle maîtrise parfaitement le français et l’anglais. Un profil taillé pour briguer la fonction suprême, et remplacer Johann Schneider-Ammann qui vient d’annoncer qu’il ne se représentera pas en 2019.

La configuration est d’autant plus idéale que la pression est immense pour qu’une femme accède au gouvernement. L’élection de Karin Keller-Sutter permettrait aussi de briser la malédiction qui entoure les candidates PLR. Depuis le retrait d’Elisabeth Kopp, unique conseillère fédérale radicale poussée à la démission pour des soupçons de délit d’initié, aucune n’a réussi à s’imposer. Le Saint-Graal peut-il lui échapper? Répondre non à cette question, c’est oublier qu’elle aussi à déjà trébuché aux portes du pouvoir. Souvenez-vous. Alors qu’elle est favorite à la succession de Hans-Rudolf Merz, le rêve s’arrête brusquement le 22 septembre 2010. Dans une élection larvée par la présence d’une candidature sauvage UDC, le PS décide de se ranger derrière Johann Schn­eider-Ammann. Le Bernois est élu. La défaite déstabilise Karin Keller-Sutter. Elle rebondit en 2011. Plébiscitée par son canton, elle entre au Conseil des États.

Mais l’exercice l’a refroidie. Elle répète depuis qu’elle ne veut plus revivre une telle expérience, et esquive toute question à ce sujet. «Comme il n’y a pas de vacance au Conseil fédéral et comme il n’y a pas de candidature de ma part, je n’ai rien à commenter», nous répond-elle par écrit. Ce discours, personne ne le croit. Ni ses supporters, ni ses détracteurs qui guettent le moindre signal pour accréditer leur thèse. «J’ai l’impression qu’elle veut y aller», confirme Stefan Schmid, rédacteur en chef du «St. Galler Tagblatt». Il comprend son silence. «Sa situation n’est pas évidente, elle est favorite depuis longtemps. Tous les médias parlent d’elle. Elle ne veut pas perdre une deuxième fois et cherche à bétonner son élection.» Il rappelle aussi qu’elle dispose aujourd’hui de ce qui lui manquait en 2010: un réseau sous la Coupole.

La gauche loue sa fiabilité

«Son arrivée à Berne n’a pas été de tout repos nous confie Géraldine Savary (PS/VD). Distante, silencieuse, esseulée, d’aucuns se demandaient si on ne l’avait pas surévaluée. Mais elle s’est libérée de son côté star et a rompu ses liens avec EconomieSuisse et le conseil d’administration de la NZZ. Elle a compris la technique, et montré sa capacité à travailler comme parlementaire.»

Une évolution qui porte aussi sur les dossiers. S’éloignant du registre sécuritaire qui lui collait à la peau, elle intègre les commissions de politique extérieure, de l’économie et de la santé. «À Berne, elle a quitté son habit de femme de poigne pour en endosser un plus consensuel», confirme Roland Büchel (UDC/SG).

Elle a aussi appris de ses erreurs. Alors qu’on l’accusait de ne pas mouiller la chemise pour le parti, elle s’est illustrée en menant une campagne active contre la réforme des retraites. Bien ancrée à droite économiquement, elle s’engage pour une libéralisation du temps de travail. «Son ennemi naturel devrait être la gauche. C’est pourtant là que se recrutent ses plus grands soutiens», glisse un observateur politique.

Cette situation est liée au duo qu’elle forme avec Paul Rechsteiner (PS), l’autre sénateur du canton de Saint-Gall et président de l’Union syndicale suisse (USS). Les deux s’entendent très bien. Cette proximité avec le patron des syndicalistes a permis à Karin Keller-Sutter de redorer son blason auprès de la gauche. On y loue sa fiabilité. Il se raconte d’ailleurs à Berne que le président du PS Christian Levrat se mordrait les doigts d’avoir précipité sa chute il y a huit ans.

«Diva et princesse»

Les bonnes grâces de la gauche ne lui permettront toutefois pas d’assurer son élection. Pour elle, le plus grand danger se trouve au PLR. «C’est une femme forte, qui fait peur à ses collègues», explique Anita Fetz (PS/BS). Et de nous raconter cet épisode: en 2013, Karin Keller Sutter est candidate au poste de scrutateur suppléant, une fonction qui doit la conduire cinq ans plus tard à la présidence des États. Elle est élue, mais obtient un score médiocre. «Bien qu’on tente de nous faire porter le chapeau, l’attaque venait de son propre camp», assure Anita Fetz. Les urnes garderont leur secret, mais une chose est sûre, les voix les plus critiques à son encontre viennent de sa famille politique. Son caractère difficile et sa froideur sont pointés du doigt. «Elle ne prend que les dossiers qui la mettent en avant, tacle un PLR alémanique. Pour montrer au PDC et au PS sa capacité à négocier.» Dans l’équipe, elle ne jouerait pas collectif.

Une histoire tourne ainsi en boucle depuis des mois. Karin Keller-Sutter aurait fait comprendre à la présidence du parti qu’elle ne se lancerait dans la course que si elle avait la garantie que le PLR pousse sa candidature jusqu’au bout. «C’est à l’opposé de nos valeurs. Être libéral, c’est accepter la concurrence», s’irrite un élu. Depuis, des éléments de langage reviennent dans la bouche de ses adversaires: on la traite de princesse, de diva.

Des qualificatifs à même d’écorner la bonne image dont jouit Karin Keller-Sutter. A-t-elle tenté de désamorcer la bombe? Alors qu’elle distille les interviews au compte-gouttes, elle s’est en tout cas confiée dans la «Schweizer Illustrierte», où elle pose avec chien et mari. Et ce message en filigrane: elle est restée «la Karin de Wil».

Ces attaques engagées anonymement énervent Raphaël Comte (PLR/NE). «C’est normal de jouer des coudes si on veut obtenir les dossiers importants. Lui ferait-on ces reproches si elle était un homme? L’attaquer sur des traits de caractère, c’est reconnaître qu’on n’arrive pas à trouver de critiques sur le fond!» Le parti est divisé. «Une femme de son niveau suscite des jalousies, réagit un élu. Ceux qui l’accusent de ne penser qu’à sa carrière sont des hypocrites. À Berne, tout le monde joue ce jeu-là.» Pour Jacques Bourgeois (PLR/FR), «elle ferait une excellente conseillère fédérale».

Qu’elle ait demandé des assurances au parti ne gêne pas ses soutiens. «Soit le PLR a envie d’elle au Conseil fédéral, soit il doit le lui dire clairement, réagit un collègue. Pourquoi risquer l’humiliation, alors qu’elle pourrait rester au Conseil des États et siéger dans des conseils d’administration? Était-ce habile d’informer la présidence de la sorte? C’est une autre question.»

Que les attaques viennent du côté alémanique n’est pas étonnant. Pour les papables masculins, Karin Keller-Sutter est l’obstacle qui se dresse sur le chemin. La base la réclame. Si elle se lance, elle sera sur le ticket. Ceux qui veulent la couler devront donc compter sur un désaveu de l’Assemblée, avec l’UDC en faiseur de rois.

Rancœur de l’UDC

Certains agrariens ne cachent pas leur admiration pour elle, comme le sénateur Alex Kuprecht (SZ). Jean-Francois Rime (FR) n’a pas de reproche à lui adresser. «Je la connais bien, puisque c’est moi qui l’ai éliminée au 2e tour lors de l’élection de 2010, sourit-il. Désormais je la côtoie dans le cadre de la délégation AELE. Elle est compétente. En termes d’expérience d’exécutif et de maîtrise des langues, elle a toutes les qualités requises.»

Pourtant, «elle est persuadée que Toni Brunner (ndlr.: ancien président de l’UDC) veut sa peau», nous confirme une élue. Pour comprendre l’origine de la bisbille, il faut retourner à Saint-Gall. Nous sommes en 2011 lors des élections fédérales. Alors que Toni Brunner est candidat, c’est Paul Rechsteiner qui décroche le deuxième fauteuil de sénateur à côté de Karin Keller-Sutter. «On lui en veut de ne pas avoir soutenu activement le candidat bourgeois. Certains UDC jurent que jamais ils ne voteront pour elle», lance un PLR.

Là encore, celle qui n’est pas candidate semble manœuvrer pour se racheter. Elle «ferait la cour» au président du groupe UDC, Thomas Aeschi, qui partage avec elle un intérêt pour la culture anglo-saxonne. Détail piquant, alors qu’il est élu au National, le Zougois fera partie de la délégation qui se rendra à Washington, sous la conduite de Karin Keller-Sutter. «Apparemment aucun sénateur UDC ne pouvait se déplacer. J’ai du mal à croire à une coïncidence», réagit une source bien informée.

Karin Keller-Sutter tenterait aussi d’étendre son réseau au lobby agricole. Dans la guerre qui oppose Johann Schneider-Ammann aux paysans, elle a indiqué dans une interview, qu’elle avait de la compréhension pour la branche. De quoi faire d’une pierre, deux coups. Markus Ritter (SG) n’est pas que le président de l’Union suisse des paysans, il est aussi un conseiller national PDC influent dans son groupe.

Tout contrôler

Quoique fasse Karin Keller-Sutter, et quoique lui propose le parti, elle n’aura pas toutes les assurances dans cette élection au Conseil fédéral, où le vote à bulletins secrets est la porte ouverte à tous scénarios. Que se passera-t-il si le parti décide de lui opposer Petra Gössi, sa présidente? Et si l’assemblée élit une femme PDC à la place de Doris Leuthard? Martin Schmid, le sénateur grison au profil similaire peut-il surgir in extremis dans la course? Le pire pour elle serait une triple vacance: la configuration la moins maîtrisable. (TDG)

Créé: 05.05.2018, 23h00

La dame de fer impressionne autant qu’elle désarçonne

L’ascension Cadette de trois grands frères, Karin Keller-Sutter découvre la politique à la Stammtisch du restaurant géré par la famille à Wil (SG). Alors que son père est plutôt proche du PDC, elle préfère s’engager pour le PLR, moins conservateur. À 29 ans, elle entre au Conseil municipal, à 33 ans au Parlement, avant de faire le grand saut au Conseil d’État en 2000. Elle n’a que 36 ans.

Dame de fer

L’expression souvent utilisée reste celle qui décrit le mieux Karin Keller-Sutter durant ses années au Conseil d’État. Elle hérite du dicastère de la sécurité, et en fait un tremplin. En prenant la tête de la Conférence des directeurs de justice et police, elle s’illustre dans la lutte contre le hooliganisme et les violences conjugales. Bonne communicatrice, elle illumine les plateaux de télé. Les médias l’adorent, la population suit.

Plurilingue

Karin Keller-Sutter maîtrise l’anglais et le français qu’elle a notamment appris à Neuchâtel. Traductrice et interprète de formation, elle suivra ensuite des études de sciences politiques à Londres puis à Montréal. Elle obtient enfin un diplôme en pédagogie à l’Université de Fribourg et travaille un temps comme professeur.

Mariée, punk, un chien

Karin Keller-Sutter est mariée depuis trente ans à un médecin. Le couple n’a pas d’enfants. Dans la «Schweizer Illustrierte», elle confie y avoir renoncé après deux fausses couches. Fan de punk, elle vibre pour les Clash. Sur son site Internet, elle pose avec Picasso, un jack russell terrier de 15 ans, devenu sourd avec l’âge.

Un côté mystérieux

Cerner Karin Keller-Sutter n’est pas chose facile. Méfiante, elle ne communique pas son numéro de portable; mais répond à chaque mail. Toujours tirée à quatre épingles, elle donne l’image d’une femme qui contrôle chacun de ses faits et gestes; mais elle est chaleureuse dans le contact. Elle impressionne autant qu’elle désarçonne.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.