«Je suis contre la libre circulation des personnes»

InterviewBenoît Genecand brise un tabou. Le libéral-radical genevois estime que la libre circulation profite au capital, mais pas aux travailleurs. Il faut donc envisager d’en sortir

«Je suis un libéral teinté! Ma position est encore ultraminoritaire au sein du PLR, qui est très uniformément derrière l’idée qu’il faut sauver les Bilatérales», affirme Benoît Genecand.

«Je suis un libéral teinté! Ma position est encore ultraminoritaire au sein du PLR, qui est très uniformément derrière l’idée qu’il faut sauver les Bilatérales», affirme Benoît Genecand. Image: Philippe Maeder

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Malgré le oui à l’initiative UDC «Contre l’immigration de masse», la Suisse ne contingentera pas les travailleurs européens. En décembre dernier, le parlement a adopté une loi conforme aux accords de libre circulation des personnes avec l’UE. Mais cette démarche est fausse, estime le conseiller national PLR Benoît Genecand. En opposition frontale avec son parti qui en fait un pilier central de son programme, le Genevois brise un tabou. Et appelle à sortir d’un accord qui a atteint aujourd’hui ses limites. Interview.

Comment un libéral peut-il remettre en question la libre circulation des personnes? Ça fait partie des fondamentaux de votre parti!

Il n’y a pas de contradiction à être libéral et à écouter ce que dit la population. Le libéralisme, ce n’est pas faire un maximum de croissance économique. Et la population suisse ne voudrait pas d’un tel modèle, qui se ferait au détriment du vivre ensemble, de l’utilisation de l’espace et des équilibres sociaux. Mais votre question est légitime. Est-ce vraiment être libéral que de s’opposer à la liberté de mouvement des personnes? Non, évidemment non. Je suis un libéral teinté! Ma position est encore ultraminoritaire au sein du PLR, qui est très uniformément derrière l’idée qu’il faut sauver les Bilatérales.

Vous n’avez pas soutenu la loi d’application sur l’immigration de masse. Pourquoi?

Un Etat de droit doit appliquer la Constitution. Or, personne ne conteste qu’on ne l’a pas fait avec cette loi. On n’a pas trouvé de solution, on a simplement évité l’obstacle. Voilà pour la forme. Et sur le fond, les mesures proposées par la loi seront inefficaces pour répondre aux préoccupations de la population. Et elles ne visent que partiellement juste.

C’est-à-dire?

On fait semblant de croire que si les Suisses ont dit oui à l’initiative UDC, c’est parce qu’ils ont peur de perdre leur emploi. C’est une préoccupation, bien sûr, mais ce n’est pas la seule. La préoccupation centrale des citoyens porte sur le modèle de développement de la Suisse. Quel type de développement et quelle croissance, basés sur quels flux migratoires? Si ce n’était qu’une question de chômage, tous les retraités défendraient de manière enthousiaste la libre circulation puisque ce n’est plus leur problème et que cela protège leur rente. Or plus les gens sont âgés et plus ils votent pour une politique beaucoup plus restrictive en matière d’immigration.

La population ne croit plus ce que lui dit l’économie, à savoir que la libre circulation est bonne pour la Suisse?

Non, ils n’acceptent plus cette forme de pensée unique installée dans les milieux économiques. Dire que ce modèle n’a que des bénéfices ou qu’il est bon de manière générale, ce n’est pas vrai. Mettre en concurrence les 4 millions de travailleurs en Suisse avec tous ceux de l’Union européenne, alors que la Suisse a un modèle juridique, social et économique différent de celui de l’UE, provoque des tensions qui ne feront que croître. Et l’erreur de base des partisans de la libre circulation des personnes, c’est croire que les différences vont s’atténuer. C’est faux. Il y a certes des fluctuations, mais l’intérêt à venir travailler en Suisse ne cesse de grandir. Et il n’y a pas de protection pour les gens établis ici et qui ont participé à la qualité de ce système.

Pour vous, c’est un mauvais modèle?

C’est un modèle partiellement mauvais, oui. Aujourd’hui, il commence à avoir plus d’inconvénients que d’avantages. La libre circulation est bonne pour ceux qui détiennent le capital. Ils vont avoir un meilleur rendement car la ressource travail est illimitée. On peut piquer des infirmières sur France, des ingénieurs en Allemagne, et des ouvriers agricoles en Pologne, etc. Le revers de la médaille, c’est que l’accès à la main-d’œuvre est trop facile et cela ne pousse pas les entreprises à augmenter leur productivité, à repenser leurs processus ou à diminuer les coûts. Elles sont en train de perdre une partie de leurs avantages.

Pourtant, le bilan après plus de dix ans est positif. La libre circulation a créé des emplois, de la croissance, avec un taux de chômage extrêmement bas.

Il faudrait pouvoir comparer ces résultats avec un scénario sans libre circulation, ce qui est impossible, bien sûr. Mais attention, sortir de la libre circulation, c’est sortir d’un mécanisme automatique. Ce n’est pas stopper l’immigration. Quand on a une économie forte, comme la Suisse, on peut toujours faire venir des gens, mais dans l’ampleur dont on a décidé. C’est ce que font le Canada, les Etats-Unis ou Singapour. Par ailleurs, la libre circulation pose un autre problème, c’est le contingentement des travailleurs extra-européens. Pour Genève, les quotas ne sont parfois pas suffisants.

Vous étiez sceptique dès le départ, ou vous avez changé d’avis sur la libre circulation?

J’étais un convaincu de la libre circulation. Je continue d’ailleurs d’en voir les avantages, notamment pour assurer le financement des assurances sociales. L’AVS table d’ailleurs sur l’immigration pour assainir ses comptes. Et je vois aussi les avantages pour la Suisse d’avoir accès au grand marché européen. Mais à l’usage, je commence à mieux comprendre ce que dit la population. L’économie a toujours éludé une question basique: on est 8,3 millions d’habitants. On sera 10 millions en 2030 ou 2035. Mais ça s’arrête où? Si c’est un jeu de l’avion, les gens n’en veulent pas. On ne peut pas leur dire qu’il n’y a pas de limite supérieure.

La Suisse devrait donc dénoncer l’accord de libre circulation?

En tout cas, cette dénonciation doit pouvoir être envisagée si le deal n’est plus équilibré. Que le PLR défende cet accord au nom de l’économie, c’est assez juste. Mais j’ai plus de peine à comprendre pourquoi les socialistes font bloc autour de ce principe. Ils devraient être les premiers à constater dans quelle position cela met les personnes qui travaillent dans ce pays.

Le PS réclame davantage de mesures de protection pour les travailleurs. Pourquoi les refuser?

Parce qu’avec ces mesures d’accompagnement, on touche à la liberté d’engager et de licencier, qui est une caractéristique de la Suisse. C’est une hérésie car c’est ce qui fait la force de notre marché du travail. Croire qu’on va augmenter l’employabilité des gens et diminuer le chômage par des contrôles administratifs est une erreur. C’est une bureaucratie totalement inédite en Suisse et qui ne donnera aucun résultat concret. Je préfère remettre en question les accords bilatéraux que la liberté du marché du travail en Suisse.

Peut-on imaginer une sortie en douceur de la libre circulation?

Cela dépendra de l’UE. Mais je n’y crois guère. L’UE essaie de montrer les muscles, on le voit avec les discussions autour du Brexit. Elle s’accroche à ses quatre libertés fondamentales et ne peut pas renoncer à une de ses libertés sans avoir le sentiment qu’elle déboulonne son projet.

Vous êtes prêt à un scénario de rupture?

C’est sûr que si on dénonce l’accord, cela aura des conséquences, mais ce ne sera pas le chaos. De toute façon, l’épreuve de force avec l’Europe est inéluctable. On n’a fait que gagner du temps, mais on n’a rien réglé. L’UE ne va pas accepter longtemps qu’on reste avec nos 200 accords sans encadrement. Or, il n’y a pas de majorité en Suisse pour un tel accord institutionnel. Au mieux, on arrivera à prolonger la situation, très fragile, de la Suisse, durant quelques années. Mais les coutures sont en train de péter.

Sans les accords bilatéraux, la Suisse pourra-t-elle garder son système actuel, avec un très haut niveau de démocratie et sa très grande prospérité?

La fin de la libre circulation ne diminuera pas l’attrait des Européens à venir travailler en Suisse. Simplement on tiendra le robinet, mais rien ne nous empêchera de l’ouvrir autant qu’avant. Cela aura des effets sur d’autres domaines régulés par les autres accords bilatéraux. Mais pour une bonne part, cela tient de l’épouvantail.

Et la science, qui a souffert des mesures de rétorsion européennes prises après le 9 février?

Horizon 2020, c’est un autre problème. Mais je ne crois pas que la Suisse tomberait dans un désert scientifique sans ce programme. On voit déjà les EPF et les grandes écoles s’organiser pour garder des contacts avec les grandes universités anglaises. Horizon 2020 a comme avantage de concentrer beaucoup d’argent sur certains projets, mais l’inconvénient, c’est une étatisation de la recherche qui n’est pas propice à la science. Là aussi je ne vois pas de chaos. On trouvera des solutions pragmatiques.

A vous entendre, renoncer à la libre circulation n’entraînera aucun changement négatif.

Il y aura certainement un choc à encaisser et un ralentissement économique temporaire. Mais une fois ce choc passé, il est tout à fait possible de garder une Suisse prospère. Les gens seront-ils prêts à prendre ce risque? Ce sera une discussion intéressante et qu’on aura de toute manière d’ici à cinq ans, lorsque quelqu’un déposera une initiative populaire contre la libre circulation.

Créé: 03.03.2017, 07h19

Parcours

Qualifié d’anarchiste libéral par la presse à son arrivée sous la Coupole en 2015, Benoît Genecand confirme. Au sein du PLR, le Genevois affiche des positions tranchées – et souvent à contre-courant. Ainsi s’est-il joint à l’UDC pour lancer le référendum contre la Stratégie Energétique 2050, le programme de Doris Leuthard pour préparer la fin de l’atome. Depuis, le scepticisme semble gagner
du terrain au sein du PLR, qui adoptera son mot d’ordre ce week-end.

Comme membre de la commission en charge de l’énergie et de l’environnement, Benoît Genecand s’est fait remarquer dans les débats sur la sortie du nucléaire et sur l’initiative «Pour une économie verte». Au point qu’il apparaît comme l’ennemi public des Verts.

A 53 ans, l’ancien banquier aujourd’hui indépendant reste un nouveau venu en politique. Issu d’une famille démocrate-chrétienne, il s’initie à la politique en 2008, en siégeant à la Constituante genevoise. Il adhère au PLR quatre ans plus tard, fait un passage éclair au Grand Conseil, avant d’être aspiré au Conseil national.

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