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Un livre historique écorne l’image du pays épargné par la violence

L’historienne Carole Villiger s’est penchée sur les années 1950-2000. Le mythe du havre de paix s’effrite.

Démocratie directe, aisance économique, neutralité… Tous les éléments semblent réunis pour que la Suisse soit à l’écart de la violence. Vraiment? Cette image de tranquillité est «un mythe», selon l’historienne Carole Villiger. Elle s’est penchée sur les années 1950 à 2000 et montre dans un ouvrage* que notre pays a vécu des conflits sociaux et politiques. La chercheuse s’est intéressée à l’extrême droite et à l’extrême gauche, aux séparatistes et aux antiséparatistes jurassiens ou encore aux organisations allemandes, italiennes, palestiniennes et arméniennes. Interview.

Vous dites que la Suisse a connu la violence comme tout autre pays. A-t-on des chiffres?

Il existe des estimations, mais c’est assez difficile de répondre car une partie de cette violence est cachée. C’est le cas de certains événements, comme les incendies criminels de centres de requérants d’asile, qui n’ont pas forcément intéressé les médias ou la police et qui n’apparaissent pas dans les sources. La violence d’Etat est aussi peu visible – celle de la police ou dans les prisons, la détention de militants de gauche sans preuves comme cela s’est fait dans les années 1970 ou la répression de manifestations.

N’avons-nous pas été moins touchés que nos voisins?

Non! Les mouvements d’extrême droite ont fait autant de dégâts en Suisse qu’à l’étranger. Ceux d’extrême gauche, en revanche, n’ont jamais atteint le niveau de violence enregistré en Allemagne ou en Italie, dans le sens où ils ne se sont pas attaqués à des personnes. La Suisse a aussi fait face à des attentats aveugles commis par des organisations étrangères, comme l’explosion d’un avion au-dessus de Würenlingen, planifiée par une organisation palestinienne et qui a tué 47 personnes (ndlr: en 1970). Sans oublier d’autres attaques à l’explosif dans plusieurs villes.

Vous avez rencontré des acteurs de l’époque. Pourquoi ont-ils choisi la violence?

Les explications varient d’un mouvement et d’un individu à l’autre. Les séparatistes et les antiséparatistes avaient un sentiment d’injustice. D’impuissance aussi, car des personnes militaient depuis des années sans que rien ne bouge. Ces actions avaient pour but d’obtenir un écho dans la presse et de faire connaître leurs revendications. C’est particulièrement vrai pour les mouvements skinheads, mais chez eux, la violence a également eu une fonction d’affirmation de rupture sociale, politique et culturelle. Les militants d’extrême gauche estimaient pour leur part qu’ils se défendaient, dans le sens où ils soutenaient que le capitalisme générait une violence importante.

Comment l’Etat a-t-il réagi?

A géométrie variable. Les militants d’extrême gauche ont été les plus pénalisés, alors que l’intensité de leur violence a été moindre que celle des autres courants politiques. C’est évidemment lié au contexte international de guerre froide. Les autorités ont en revanche tardé à réagir face à l’extrême droite, en punissant par exemple les propos racistes.

Vous évoquez un mythe de pays pacifié. A-t-on caché la situation?

C’était plutôt une forme de déni. Pour les autorités, il n’y avait aucune raison que la Suisse soit secouée par la violence. Elles ont présenté ces actes comme des phénomènes venant de l’extérieur – soit parce que leurs auteurs ne vivaient pas en Suisse, soit parce que les Suisses auraient été influencés par des étrangers. Mais cette question ne s’arrête pas aux autorités. J’ai été surprise de découvrir que, si on parle aux personnes qui ont vécu cette époque, elles ne se souviennent pas des attentats. C’est comme si la mémoire collective ne les avait pas retenus. Mon hypothèse est qu’elles ont parfaitement intériorisé ce mythe.

Le conflit jurassien, lui, était 100% helvétique…

C’est vrai. Mais il s’est limité à une région, où il a été vécu de façon très intense. Les autorités fédérales ont tenté de calmer le jeu mais elles étaient bien plus préoccupées par l’extrême gauche. En réalité, le conflit jurassien n’a pas été pris très au sérieux. On continue de le voir comme un conflit plutôt sympathique alors que la violence qui l’a accompagné ne l’était pas.

Ces constatations sont-elles encore valables aujourd’hui?

Aujourd’hui, si la Suisse semble encore épargnée par les attentats djihadistes vécus par nos voisins directs, plusieurs résidents suisses sont néanmoins partis s’inscrire dans le conflit syrien.

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* Usages de la violence en politique (1950-2000), Carole Villiger, Editions Antipodes, 2017, 296 pages

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