Le lobby nucléaire veut sauver la planète

ClimatHans-Ulrich Bigler, tout comme Bill Gates, affirme que les centrales peuvent permettre de lutter contre le réchauffement.

La centrale nucléaire de Beznau, une des plus vieilles en activité dans le monde.

La centrale nucléaire de Beznau, une des plus vieilles en activité dans le monde. Image: Reuters

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Après la jeune militante suédoise Greta Thunberg et les marches pour le climat, le débat sur le réchauffement de la planète accueille un nouvel acteur, assez inattendu: le lobby du nucléaire. En Suisse, sa voix est portée par le directeur de l’Union suisse des arts et métiers, Hans-Ulrich Bigler, également conseiller national (PLR/ZH) et président du Forum nucléaire suisse.


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«Si l’on veut atteindre les objectifs de réduction de CO2, notamment ceux fixés par l’initiative pour les glaciers, il est nécessaire de produire de l’électricité atomique», martèle-t-il. Et d’inviter le monde politique et les milieux concernés à reconsidérer l’interdiction touchant la construction de nouvelles centrales nucléaires, inscrite dans la stratégie énergétique 2050.

À l’ère des énergies renouvelables, proposer de revenir à l’une des grandes bêtes noires des écologistes paraît insolite. «Ma proposition n’a rien de provocateur, se défend l’élu fédéral. L’idée d’utiliser le nucléaire pour faire baisser les émissions de CO2 a d’ailleurs été mise sur la table des discussions de la dernière COP 24, en Pologne.» Dans le monde, plusieurs associations, à l’instar des collectifs de scientifiques (Nuclear for Climate) ou de mères (Mothers for Nuclear) militent en faveur du nucléaire comme énergie verte, notamment en comparaison avec le charbon.

Bill Gates investit

Récemment, ces derniers ont acquis un allié de taille en la personne de Bill Gates. «Le nucléaire est idéal pour lutter contre le changement climatique, car il s’agit de la seule source d’énergie évolutive sans carbone, disponible 24 heures sur 24», assure-t-il dans une lettre ouverte publiée fin 2018 dans le «Washington Post». Venu plaider son idée devant les sénateurs de la Maison-Blanche en début d’année, le fondateur de Microsoft assure que les problèmes de sécurité et de déchets pourront être réglés grâce à la recherche et l’innovation dans le domaine du nucléaire.

Bill Gates en est d’ailleurs tellement convaincu qu’à côté de ses dons en faveur des cleantechs – dont la start-up TAE Technologies qui développe un réacteur de fusion nucléaire – il a investi plus de 2 milliards de dollars dans son entreprise Terra Power, dont l’objectif consiste à développer un réacteur nucléaire de quatrième génération. De là à stopper le démantèlement de Mühleberg, le chemin est long. La centrale bernoise sera déconnectée du réseau à la fin de l’année. «Je suis pragmatique. J’ai bien conscience qu’en l’état actuel, cette technologie n’est plus attractive, reconnaît Hans-Ulrich Bigler. Aucun investisseur ne donnerait de l’argent pour une nouvelle centrale. Mais si l’on continue la recherche afin de créer de nouveaux types de réacteurs, garantissant la sécurité et résolvant le problème des déchets, les choses changeront. Il ne faut pas fermer la porte pour des questions idéologiques.»

Écologistes pas chauds

Du côté des écologistes, pourtant, le verrou reste bien fermé. «Pour ce qui est de la propreté, la technologie de l’atome a effectivement un avantage comparatif en matière d’émission de CO2 par rapport au charbon. Mais il faut aussi considérer l’arrière-cour du nucléaire, souligne Florian Kasser, spécialiste du nucléaire chez Greenpeace. L’ensemble de la chaîne de production est extrêmement sale. Entre le processus d’extraction et de traitement du minerai à l’étranger, la chaîne du combustible, la radioactivité ou encore les déchets, en bilan global le nucléaire s’apparente au charbon.»

Le spécialiste rappelle encore que les centrales à charbon ne sont pas l’unique alternative au nucléaire. «C’est l’argument phare des pronucléaires en Allemagne. Mais le pays a établi une stratégie favorisant les énergies renouvelables et prévoyant une sortie du charbon d’ici à une quinzaine d’années. Donc ce n’est pas soit l’un soit l’autre.» Quant aux progrès de la technologie, Florian Kasser n’y croit pas. «Le lobby du nucléaire tente de faire croire qu’on parviendra un jour à créer des réacteurs sûrs et propres. Mais c’est le principe même du nucléaire, qui est celui de casser un noyau d’atome pour produire de la radioactivité, qui fait que le risque zéro de cette technologie ne peut exister.»

Du côté de l’initiative pour les glaciers, qui réclame une suppression des émissions de CO2 d’origine humaine et une sortie des combustibles fossiles d’ici à 2050, l’enthousiasme n’est pas non plus au rendez-vous. «C’est une mauvaise idée, estime le coauteur du texte, le journaliste environnemental Marcel Hänggi. Le nucléaire coûte extrêmement cher, bien plus que les énergies renouvelables.»

La facture de l’atome s’avère toujours plus salée: l’entretien des centrales vieillissantes est très onéreux, de même que la gestion des déchets. Selon une étude menée par Swissnuclear en 2011, rien que les coûts de gestion des déchets avoisinent les 19,2 milliards. S’ajoute à cela le coût du risque, rappelle Marcel Hänggi. «Aucun assureur n’est prêt à couvrir les frais d’une centrale en cas d’accident majeur. Selon la loi, la Confédération assure le risque nucléaire jusqu’à hauteur d’un milliard de francs par installation. Mais une catastrophe nucléaire coûterait vraiment plus que cela. En clair, proposer une solution via une technologie qui pose des problèmes de sécurité, de déchets et de coûts me semble très peu raisonnable.»

Réacteurs en construction

Hans-Ulrich Bigler n’en démord pas. «Je n’ai rien contre les nouvelles technologies. Mais je constate que l’on parle beaucoup d’innovation sans aboutir à des résultats concrets. Et il faut aussi tenir compte que, bien que l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse aient décidé d’abandonner le nucléaire, ce n’est pas le cas du reste du monde. Une cinquantaine de nouveaux réacteurs sont en construction sur le reste de la planète. Il faut continuer de composer avec cette technologie.»

Un avis que ne partage pas la présidente de son propre parti, Petra Gössi. Dans une récente interview, la Schwytzoise a déclaré que le PLR ne soutenait pas les nouvelles centrales nucléaires.

Créé: 26.02.2019, 06h47

Ce qu'en pensent les experts du climat

En octobre 2018, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a rendu un rapport spécial à l’intention des décideurs, analysant divers scénarios (90 au total). Parmi eux, plusieurs envisagent un maintien ou un développement du nucléaire pour réduire le réchauffement climatique.

Comme toujours avec le nucléaire, l’interprétation n’est pas simple. Les pronucléaires y ont vu un soutien, les anti l’inverse. Le GIEC note que le secteur de l’énergie est le plus grand contributeur aux émissions mondiales de gaz à effet de serre, du fait principalement de la production d’électricité. Ce secteur offre ainsi de très nombreuses options pour réduire ses émissions.

Dans certains scénarios, le GIEC prend en compte le nucléaire dont le bilan global d’émissions de gaz à effet de serre est bien inférieur à celui de la production d’électricité d’origine fossile. Parmi les divers scénarios étudiés, il est également vrai que ceux qui envisagent une baisse du nucléaire et un objectif de 1,5 degré de réchauffement (au lieu des 2 degrés vers lesquels on s’achemine) sont ceux qui imaginent une utilisation élevée d’énergies renouvelables. Soit bien plus qu’aujourd’hui et avec des améliorations des systèmes de production plus rapides.

De nombreux défis attendent encore les énergies renouvelables, notamment en matière de stockage. Le nucléaire présente l’avantage, alors que la planète surchauffe, de la disponibilité immédiate. Mais les experts soulignent aussi que le niveau des émissions de gaz à effet de serre ne constitue pas l’unique critère dans le choix d’une technologie énergétique. Le GIEC cite les risques pour la sécurité, le problème des déchets ainsi que l’opinion défavorable des citoyens.

Enfin, le rapport note qu’en exculant le nucléaire, les coûts d’un panel énergétique plus vert n’augmenteront que très légèrement.

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