Loteries et casinos font-ils leur beurre avec les accros?

Jeux d'argentLes joueurs pathologiques contribueraient à 40% des recettes des loteries et des casinos. La branche s'en défend.

Les loteries électroniques disponibles dans de nombreux bistrots de Suisse romande sont pointées du doigt par les milieux de la prévention.

Les loteries électroniques disponibles dans de nombreux bistrots de Suisse romande sont pointées du doigt par les milieux de la prévention. Image: Patrick Martin

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Pour celles et ceux qui, jour après jour, aident les victimes des jeux d’argent, c’est une réalité explosive. La toute petite minorité de joueurs excessifs (1% à 2% de la population adulte) générerait 40% des recettes totales des loteries, des casinos ou des jeux en ligne. C’est en tout cas ce qu’établit une étude réalisée en France, en 2014, par l’Observatoire des jeux. Ses auteurs précisent que plus le jeu est addictif, plus grande est la part qui provient de la poche des joueurs à risque: elle varie de 24% pour la loterie à numéros à 76% pour le poker, en passant par les jeux de grattage (26%) et les machines à sous (41%).

Cette enquête corrobore les résultats de travaux similaires menés au Royaume-Uni, au Canada et en Australie. «En Suisse, on ne s’est pas encore donné les moyens d’étudier cette question, regrette Olivier Simon, médecin responsable du Centre du jeu excessif au CHUV, à Lausanne. Mais il n’y a aucune raison de penser que la situation est différente chez nous.» Sachant que le chiffre d’affaires total du secteur atteint 1,6 milliard de francs dans notre pays, cette proportion moyenne de 40% laisse donc entrevoir des dépenses abyssales (600 millions de francs par an) de la part d’une population souvent plongée dans la précarité. «Notre unité est régulièrement confrontée à des personnes qui ont perdu, chacune, plusieurs centaines de milliers de francs dans les jeux d’argent», illustre le Dr Simon.

«Pas transposable en Suisse»

Les opérateurs ne nient pas l’existence du phénomène, mais contestent avec fermeté son ampleur. La Loterie Romande (LoRo) cite deux études de 1999 et 2006 qui situent le taux de prévalence du jeu pathologique en Suisse à 0,5%. «Rapporté à la population de la Suisse romande en âge de jouer, cela représente 4000 à 5000 personnes, calcule son directeur général, Jean-Luc Moner-Banet. Comment ces joueurs pourraient-ils générer 40% de notre chiffre d’affaires annuel (ndlr: 377 millions de francs en 2015)? C’est faux et absurde.» Christophe Darbellay, président de la Fédération suisse des casinos, abonde dans ce sens: «Les joueurs excessifs sont rapidement limités dans leurs moyens. Cette proportion de 40% des revenus bruts me paraît saugrenue.»

La Commission des loteries et paris (Comlot), elle, évoque un taux de 1,1% de joueurs problématiques. Soit environ 76'000 personnes de 15 ans et plus, selon une enquête officielle de 2012. «Mais il n’est pas possible de considérer que le chiffre de 40% serait transposable sans autre en Suisse», assure son directeur adjoint, Pascal Philipona. Dans notre pays, relève-t-il, les jeux de loterie les plus prisés – comme les billets à gratter – sont ceux qui ont «le potentiel de dangerosité le plus bas».

Quant à l’autre autorité de surveillance du secteur, la Commission fédérale des maisons de jeu (CFMJ), elle reconnaît que les personnes jouant souvent et avec de gros montants contribuent plus que les autres aux recettes des casinos. «Mais nous ne savons pas à quelle hauteur», admet sa porte-parole, Maria Saraceni.

Comme l’alcool et la dépression

Quoi qu’il en soit, les milieux de la prévention s’inquiètent des conséquences sociosanitaires de cette dépendance. Dettes, conflits conjugaux et familiaux, isolement, stress, absentéisme, perte d’emploi: les coûts sociaux dépasseraient les 600 millions de francs par an dans notre pays, selon une étude de l’Université de Neuchâtel publiée en 2012. «Si l’on prend en compte l’entourage et les employeurs, le problème du jeu pathologique touche 10% à 20% de la population», ajoute Jean-Félix Savary, du Groupement romand d’étude des addictions (GREA). Une étude australienne récente impute aux jeux d’argent «une charge de problèmes comparable à celle engendrée par l’alcool et la dépression», complète Olivier Simon. Les progrès technologiques n’arrangeront sans doute rien, selon lui: «A la Silicon Valley, des centaines d’ingénieurs sont payés pour rendre les écrans, tous usages confondus, toujours plus addictifs.» Aujourd’hui déjà, le risque de jeu excessif pourrait être deux fois plus élevé chez les jeunes, selon plusieurs estimations.

Les experts du domaine dénoncent dès lors «un dangereux conflit d’intérêts»: d’un côté, la protection sociale que l’Etat doit assurer; de l’autre, l’apport économique des jeux de hasard pour la collectivité. Les maisons de jeu contribuent en effet à financer nos retraites: l’impôt auquel elles sont soumises (environ 300 millions par an au total) est dévolu à l’AVS. Quant aux loteries, leur bénéfice est intégralement versé à l’utilité publique. Sport, culture, conservation du patrimoine, santé et handicap: la LoRo a injecté 209 millions de francs dans ces divers domaines en 2015.

«Conflit éthique»

Cette ambivalence pose un «conflit éthique», avance Jean-Félix Savary. «Est-il juste que des personnes dépendantes financent à ce point l’offre culturelle?» Le GREA ne prétend pas apporter de réponse définitive, mais souhaite qu’un débat ait lieu. Surtout au moment où le parlement examine une loi très attendue sur les jeux d’argent (lire ci-contre). «Il faut être lucide sur ces réalités pour pouvoir prendre les bonnes mesures de politique publique, insiste le secrétaire général. Par exemple , on peut se demander si restreindre la publicité pour certains jeux de hasard ne serait pas pertinent.» Au vu des premiers débats sous la Coupole fédérale, on n’en prend pas le chemin.


Loteries et casinos font la surveillance

Les opérateurs de jeux d’argent affirment prendre leur responsabilité sociale très au sérieux. La Loterie Romande (LoRo) attribue 0,5% de ses revenus à la prévention du jeu excessif. Par ailleurs, ses dépositaires doivent suivre une formation destinée à les aider à intervenir auprès de leurs clients présentant des comportements à risque. Il s’agit en particulier d’éviter qu’ils engloutissent des sommes trop importantes dans les loteries électroniques – les appareils Tactilo installés dans les bistrots – et de les informer au sujet des programmes d’aide. Idem dans les casinos suisses: le personnel a pour mission de détecter les joueurs problématiques et, cas échéant, de les exclure. Près de 50'000 personnes ont ainsi été interdites d’entrée depuis quinze ans.

Cela ne revient-il pas à dénoncer ses meilleurs clients? Jean-Luc Moner-Banet s’en défend: «Nos meilleurs clients sont les joueurs modérés et réguliers, assure le directeur général de la LoRo. Le joueur excessif ne l’est forcément qu’à très court terme.» Les 350 dépositaires de loteries électroniques subissent plusieurs contrôles impromptus par année. Objectif de la LoRo: vérifier si les règles imposées, comme l’interdiction de jouer assis ou en compagnie d’un mineur, sont respectées. Du côté des maisons de jeu, c’est la commission fédérale compétente qui procède à ces inspections. Avertissements et sanctions sont prévus en cas de manquements.

Seuls 5 à 10% des accros sont adressés par les casinos

Dans les faits, rares sont les joueurs qui s’adressent aux spécialistes des addictions. «Ils ne le font qu’au terme d’un long parcours, en moyenne cinq ans de jeu récréatif suivis de cinq ans de jeu problématique», indique Olivier Simon, du Centre du jeu excessif du CHUV (CJE). Et quand ils franchissent le pas, c’est presque toujours sur conseil du réseau médico-social de première ligne. Seuls 5% à 10% des cas sont adressés directement par les casinos et les dépositaires des loteries, note la Société suisse de médecine de l’addiction.

Entre les objectifs de prévention et les impératifs économiques, l’équilibre semble donc délicat. Le CJE le constate année après année au contact des exploitants des fameux Tactilos, qu’il forme sur mandat de la LoRo. Ces cafetiers sont payés à la commission. Chaque point de vente a touché 27'000 francs, en moyenne, en 2015. Désormais, l’attrait des loteries électroniques baisse au profit des jeux en ligne. Mais ces 700 machines alimentent encore largement les caisses de l’opérateur romand (20% de ses revenus annuels). (24 heures)

Créé: 05.02.2017, 22h39

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Un texte de loi âprement discuté aux Chambres

Tensions Face à l’émergence du jeu en ligne, le Conseil fédéral a mis en chantier en 2012 un projet de loi sur les jeux d’argent. Ce texte, actuellement soumis au parlement, inquiète les spécialistes des addictions. L’an dernier, le Conseil des Etats a écarté la création d’une commission indépendante chargée d’étudier les questions liées au jeu excessif. Et il a dit non à une taxe généralisée qui servirait à financer les mesures de prévention. Le National ne devrait pas changer de cap: sa commission compétente l’invite à suivre les sénateurs sur ces points, estimant que les efforts fournis pour combattre la dépendance au jeu sont suffisants.

Jeux en ligne autorisés
Cette loi doit remplacer la législation qui régit l’exploitation des loteries et des casinos. Principale innovation: les maisons de jeu suisses pourront proposer leurs propres jeux sur Internet. Les sites étrangers, qui prospèrent aujourd’hui hors de tout cadre légal, seraient bloqués. Berne entend ainsi promouvoir une offre nationale régulée, tout en maintenant l’affectation des bénéfices aux assurances sociales et à des buts d’utilité publique. Les gains de loteries et de paris sportifs seraient exonérés d’impôt, comme le sont déjà ceux obtenus dans les casinos. La loi prévoit en outre d’autoriser les tournois de poker hors des maisons de jeu, à condition que les mises soient faibles.

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