Un malaise frontalier qui pousse le Tessin au divorce

CriseLe canton attend des actes de Berne face à un malaise qui empire sur le marché du travail. Les politiques sont désarçonnés.

Les frontaliers (ici la douane de Chiasso) irritent les Tessinois, qui se sentent floués sur le marché du travail.

Les frontaliers (ici la douane de Chiasso) irritent les Tessinois, qui se sentent floués sur le marché du travail. Image: Keystone

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La patience des Tessinois semble à bout. Le malaise qui a éclaté lors du vote du 9 février 2014 sur l’initiative «Contre l’immigration de masse» – le canton avait dit oui à 68% – s’est encore renforcé. Pas une semaine ne passe sans que des nouvelles venant du Tessin n’interpellent le reste du pays.

Il y a les plus spectaculaires – la fermeture des frontières proposée face à l’afflux de réfugiés – mais aussi les plus discrètes. Les Tessinois ont refusé la nouvelle redevance radio-TV alors qu’ils reçoivent plus qu’ils ne paient. Ils ont approuvé un salaire minimum cantonal après avoir refusé le même principe au niveau national. Et cette semaine, le Conseil d’Etat a longuement hésité à bloquer l’impôt des frontaliers versé à l’Italie, se fendant d’une lettre de revendications au Conseil fédéral.

Qu’est-ce qui se joue au Tessin? L’expression d’une colère populaire face à un quotidien devenu tristement banal et qui a pour noms: concurrence frontalière, dumping salarial, relations conflictuelles avec l’Italie. Tamara Merlo, porte-parole des Verts tessinois, le résume en deux phrases: «Récemment, un collègue a postulé pour une place d’expert-webdesigner à Lugano. On lui offrait 1500 euros par mois.»

Pauvreté croissante

Voisin de la Lombardie et du Piémont (14 millions d’habitants), le canton du Tessin (346'000 habitants) résiste pourtant bien à la crise. Le taux de chômage y est de 3,5%, soit moins qu’à Genève! Mais, pour les locaux, ces chiffres ne disent pas tout. «Presque la totalité des nouveaux postes de travail créés vont à des frontaliers. Le Tessin compte deux fois plus de working poor que les autres cantons. Les salaires baissent. Sur les réseaux sociaux, on parle beaucoup de cas de suicide liés à la situation économique», déplore Tamara Merlo.

Retraité de la politique fédérale, Fulvio Pelli, l’ancien président du PLR, relativise: «On a 60'000 places de travail de plus que ce que peut se permettre le canton. On peut ne pas les vouloir, mais alors il faut accepter la récession.» Pourtant, il constate un tournant: «Avant, les frontaliers se concentraient dans les hôpitaux, la restauration, les chantiers. Fait nouveau, ils sont maintenant nombreux dans les banques et les bureaux de notaires.»

Incompréhension mutuelle

Ce climat tendu déteint sur la politique. Le ton s’est durci. «Certains montrent les muscles face à Berne. Le résultat n’est pas proportionnel à la force déployée», estime le conseiller national Fabio Regazzi (PDC/TI). Sous la Coupole, comme dans les offices fédéraux, le Tessin est désormais qualifié d’incontrôlable, parfois même d’irraisonnable. Mais, en écho, la courtoisie de la Berne fédérale irrite plus qu’elle n’apaise. «Lorsqu’une plaie est ouverte, il ne suffit pas de montrer de la compréhension pour la refermer», ajoute Fabio Regazzi.

La population tessinoise, elle, veut des actes. Lesquels? Rien n’est simple. Le Conseil d’Etat tessinois espère une clause de sauvegarde régionale pour freiner la libre circulation. Les Verts attendent beaucoup d’un salaire minimum cantonal. Quant à Fulvio Pelli, il estime que l’Italie et sa santé économique détiennent la clé du problème. Et un conseiller fédéral tessinois? Il rit: «Ça ne changerait rien, sauf les sensations.»

D’origine tessinoise, Carlo Sommaruga (PS/GE) était encore le week-end dernier au Tessin à une assemblée du PS local. «Un camarade faisait remarquer que les autorités ont fait des erreurs ces trente dernières années et qu’on en paie le prix aujourd’hui.» La solution passe selon lui par «une politique cantonale ambitieuse pour développer des secteurs à forte plus-value économique. Et elle implique aussi un aménagement du territoire différent.»

L’inconnue du Gothard

En attendant, la Berne fédérale tremble déjà à la perspective des votations de février prochain. Les Suisses se prononceront sur la construction d’un deuxième tube dans le tunnel routier du Gothard, histoire de rénover le premier sans fermer le passage. Le débat s’annonce ultradélicat. Fabio Regazzi confirme: «Si le Tessin vote oui et que le reste de la Suisse, surtout la Romandie, vote non, alors cela pourrait enclencher une réaction assez dure. Ce n’est pas du chantage, mais une question de cohésion nationale.» La possibilité inverse existe: que le Tessin dise non et la Suisse oui. Là encore, le malaise n’en serait que plus grand. (24 heures)

Créé: 27.06.2015, 09h06

«Comme si Munich était près d’Athènes»

Norman Gobbi, président léghiste du Conseil d'Etat tessinois, répond à nos questions.

- On parle souvent du malaise tessinois. Mais aujourd’hui on a l’impression que votre canton est sur le point de divorcer du reste de la Suisse…

- Cette question traîne depuis la naissance du canton. Au début du XXe siècle, nos revendications concernaient les tarifs des chemins de fer. Puis il y a eu la question de l’identité linguistique. Aujourd’hui, nos revendications concernent les relations avec la frontière. Nous sommes la seule entité territoriale de la Suisse entourée d’un pays en profonde crise économique. C’est comme si Munich était à côté d’Athènes! En plus, les relations bilatérales avec l’Italie sont compliquées. Certains projets communs sont arrivés à terme côté suisse, mais ne sont pas achevés côté italien, notamment dans le domaine ferroviaire. Au niveau sécuritaire, la présence d’organisations criminelles, en particulier calabraises, pose des problèmes. Tous ces éléments ne donnent pas confiance dans les relations bilatérales, à la différence des autres parties de la Suisse où en fin de compte les relations bilatérales sont positives.

- Qu’attendez-vous de Berne?

- La Berne fédérale est très loin de ces problèmes-là. Il n’y a pas de Tessinois au Conseil fédéral, pas de sensibilité accrue pour cette partie du pays, l’idée est que ce sont toujours les Tessinois qui se plaignent. Cette façon de faire paternaliste se perpétue. Mais il est important de comprendre que cette partie du pays est capable de faire beaucoup pour la Suisse. Au niveau migratoire, c’est particulièrement vrai: si on arrête les illégaux, les passeurs, ici au Tessin, cela sert tout le pays.

- Mais, concrètement, quelles mesures exigez-vous de Berne?

- Parfois la Berne fédérale dit qu’elle nous comprend, mais en fait elle ne saisit pas les problèmes. Un exemple: nous sommes considérés au titre de la péréquation financière comme un canton riche en ressources, tandis que la même Berne fédérale estime que le Tessin est le territoire qui a le plus de problèmes avec la libre circulation et le dumping salarial. C’est contradictoire. On ne peut pas être un canton fort et dans le même temps un canton qui a tant de problèmes.

- Une clause de sauvegarde régionale serait utile?

- Oui, évidemment. Je parle beaucoup avec mes collègues Broulis et Longchamp. D’autres parties du pays ont un bilan positif par rapport aux frontaliers. La réalité tessinoise est différente.

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