Le malaise grandit vis-à-vis de l’Arabie saoudite

Vente d'armesLa découverte de fusils suisses engagés dans le conflit au Yémen pose à nouveau la question de nos relations avec Riyad.

Cette photo publiée dans le «SonntagsBlick» montre des fusils suisses tenus par des soldats saoudiens au Yémen.

Cette photo publiée dans le «SonntagsBlick» montre des fusils suisses tenus par des soldats saoudiens au Yémen. Image: SonntagsBlick

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

L’affaire Khashoggi – du nom de ce journaliste assassiné à l’intérieur du consulat d’Arabie saoudite à Istanbul – éclaire d’un jour nouveau les relations entre Berne et Riyad. «Il faut clarifier notre position et arrêter de jouer sur deux tableaux, s’énerve Lisa Mazzone (Verts/GE). La Suisse ne peut pas livrer des armes à un pays qui viole les droits humains et doit choisir son rôle de promoteur de la paix.» Roland Büchel (UDC/SG), ancien président de la Commission de politique extérieure, reconnaît l’existence d’un «malaise». Et d’ajouter: «On sent une volonté d’être plus restrictif.»

Photo compromettante

Si la situation préoccupe aussi bien la gauche que la droite, c’est que de nouveaux éléments n’en finissent pas d’apparaître. Ainsi, le «SonntagsBlick» montrait ce dimanche – photo à l’appui (celle publiée ci-contre) – des fusils suisses utilisés par des soldats saoudiens dans le conflit au Yémen. Une révélation qui survient quelques jours après que le «Tages-Anzeiger» dévoile des ventes controversées entre le constructeur d’avion suisse Pilatus et l’armée de l’air saoudienne. Des accusations contestées depuis par le directeur de l’entreprise.

Pour ne rien arranger, le Conseil fédéral semble faire le grand écart dans ce dossier. Il y a d’un côté les critiques. En début de semaine passée, le Département fédéral des affaires étrangères convoquait le chargé d’affaires saoudien à Berne. Et Ignazio Cassis lui-même n’excluait pas des sanctions contre Riyad suite à l’assassinat de Khashoggi.

De l’autre, les intérêts économiques. Plusieurs médias ont rapporté une séance houleuse du Conseil fédéral sur l’opportunité de réexaminer les contrats d’exportation de matériel de guerre vers l’Arabie saoudite. La socialiste Simonetta Sommaruga aurait voulu y mettre un terme. Le PLR Johann Schneider-Ammann s’y serait vivement opposé: ce serait contraire à l’État de droit.

Double discours

Si le ton monte, c’est que l’affaire Khashoggi tombe dans un contexte explosif. Face à une industrie d’armement aux abois, le Conseil fédéral envisage de faciliter les exportations dans des pays en proie à une guerre civile, s’il n’y a aucune raison de penser que les armes seront utilisées dans le conflit. Le département de Johann Schneider-Ammann doit trancher prochainement sur ce point délicat, mais le peuple ou le parlement pourrait mettre le holà (lire encadré).

Entre condamnations et relations commerciales, ce double discours du Conseil fédéral n’étonne pas Manuel Tornare (PS/GE). «Personne n’ose se fâcher avec les milliards de l’Arabie saoudite. Ça ressemble à ce que fait Emmanuel Macron en France. D’un côté, on donne des gages à l’opinion publique en condamnant les agissements. De l’autre, on se soumet aux lobbys de l’armement. Il n’y a plus de fibre humaniste au Conseil fédéral depuis le départ de Didier Burkhalter.»

«Lorsqu’il s’agit d’autres pays, l’ONU est beaucoup plus prompte à intervenir»

Face à ces accusations, Laurent Wehrli (PLR/VD) rappelle que chaque ministre est dans son rôle. «Johann Schneider-Ammann défend l’économie et Ignazio Cassis est ministre des Affaires étrangères.» Sur le fond, il tient aussi à remettre les choses dans leur contexte. «Il n’y a plus d’exportations d’armes vers l’Arabie saoudite depuis 2009, sauf pour les contrats de maintenance. Or, il semble qu’il est bel et bien question de pièces de rechange pour les ventes de l’entreprise Pilatus.»

Concernant les fusils apparemment retrouvés au Yémen, ils auraient été acquis sur le marché noir, après une livraison effectuée en 2006. «Si tel est le cas, nous sommes à nouveau avant l’interdiction de 2009», poursuit le Vaudois. Tout en soulignant que le marché noir se moque bien des interdictions de vente d’armes.

Faut-il tout de même prendre des sanctions? «C’est beaucoup trop tôt, explique Roger Golay (MCG). Bien qu’il y ait un faisceau d’indices, il n’y a pas encore de preuve formelle de l’implication du régime saoudien dans l’assassinat de Khashoggi. Il faut faire redescendre l’émotion dans ce dossier, et attendre d’en savoir plus.»

Jouer les premiers de classe

Pour Roland Büchel, la Suisse n’a pas à jouer les premiers de classe dans ce dossier. «Si des sanctions sont prises par l’ONU, alors la Suisse doit suivre.» Il s’étonne d’ailleurs de tous ces pays qui parlent de droits humains et qui se gardent bien de critiquer frontalement l’Arabie saoudite. Laurent Wehrli s’interroge lui aussi de ce surprenant manque de réactivité de la communauté internationale. «Lorsqu’il s’agit d’autres pays, l’ONU est beaucoup plus prompte à intervenir.»

En attendant, la Suisse doit trancher elle-même une autre question. Invité par l’Arabie saoudite, Ueli Maurer, ministre UDC des Finances, doit-il s’y rendre l’an prochain? Son département indique qu’aucune décision n’a encore été prise. «L’important, c’est de continuer à parler avec tout le monde», estime Roland Büchel. (24 heures)

Créé: 28.10.2018, 22h27

«La Suisse ne peut pas livrer des armes à un pays qui viole les droits humains et doit choisir son rôle de promoteur de la paix»

Lisa Mazzone, conseillère nationale Verts/GE

«Il n’y a plus d’exportations d’armes vers l’Arabie saoudite depuis 2009, sauf pour les contrats de maintenance. Or, il semble qu’il est bel et bien question de pièces de rechange pour les ventes de l’entreprise Pilatus»

Laurent Wehrli, conseiller national PLR/VD

La pression populaire augmente

Une coalition politico-associative veut empêcher l’assouplissement des règles d’exportation pour le matériel de guerre. Pour ce faire, une initiative populaire a été concoctée. Elle sera lancée si le Conseil fédéral persiste, ou si le parlement ne le force pas à faire marche arrière. À ce stade, près de 50 000 personnes ont répondu au premier appel de cette coalition en s’engageant à recueillir chacune quatre paraphes.

«Nous maintenons la pression, mais l’initiative est actuellement en stand-by», précise Muriel Waeger, cosecrétaire romande du Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA). Le Conseil national a en effet adopté fin septembre une motion du PBD qui veut que le parlement fixe dorénavant les règles des exportations d’armes, alors que cette prérogative est du ressort du Conseil fédéral aujourd’hui. Si le Conseil des États décide aussi de soutenir cette motion, alors l’initiative sera suspendue.

«Les assouplissements se feraient par voie législative. Il serait donc possible de les combattre par référendum. Ce qui est moins compliqué qu’une initiative, puisqu’il ne faut pas la double majorité du peuple et des cantons, et uniquement 50 000 signatures», rappelle Muriel Waeger. Cette dernière n’est d’ailleurs pas étonnée de la grogne qui monte contre le Conseil fédéral dans ce dossier. «L’agenda politique a joué en notre faveur. Les scandales à répétition ont mobilisé l’opinion.» La pression sera forte sur le Conseil des États qui doit se prononcer lors de la session d’hiver.

Articles en relation

Les Suisses s’opposent aux ventes d’armes dans les pays en guerre civile

Matériel de guerre Selon un sondage de Tamedia, l’initiative qui veut contrer le projet du Conseil fédéral recueille 55% d’avis favorables. Plus...

Le commerce de la guerre se jouera dans les urnes

Matériel militaire Pas question d’assouplir les règles pour la vente d’armes à l’étranger. Une coalition est prête à lancer une initiative populaire. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 6

Paru le 13 décembre.
(Image: Bénédicte) Plus...