Le patron millionnaire se bat pour que les juges soient tirés au sort

CroisadeL'initiative populaire sur la justice est déposée ce lundi à Berne. Son instigateur, Adrian Gasser, veut dépolitiser le Tribunal fédéral. Portrait.

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Attablé dans son hôtel de Langenthal (BE), Adrian Gasser affiche des airs de patriarche bienveillant. L’accueil est chaleureux, l’œil rieur. D’explication en digression, le front du grand patron se plisse, ses bras s’agitent, sa voix se lève. À 76 ans, Adrian Gasser est en mission.

Auteur de l’initiative «sur la justice», l’homme d’affaires rêve de réformer l’élection des juges fédéraux. Il propose de retirer cette compétence au Parlement pour un système de tirage au sort. L’indépendance de la justice en sortirait gagnante, s’enflamme-t-il. Le projet a franchi une première étape, les initiants ayant obtenu les signatures nécessaires, sans le soutien d’organisations ni d’un seul parti. Le dépôt officiel est prévu ce lundi à Berne.

Pour aider à la récolte des paraphes, Adrian Gasser a dépensé sans compter, sortant près d’un million de francs de sa poche. Après des années à espérer un changement, l’entrepreneur brûle d’impatience de voir le débat lancé sur la place publique.

Une figure controversée

Personnage haut en couleur, ancien candidat malheureux au National (en 1987) et aux États (1999) pour la Thurgovie, ce natif de Bâle-Campagne est connu outre-Sarine pour sa réussite en affaires. Son profil est atypique: formé comme expert-comptable, le propriétaire du groupe Lorze, actif aussi bien dans l’immobilier que les circuits de karts, fait partie des plus grosses fortunes de Suisse. Il est aussi une figure controversée qui s’est distinguée dans des procès retentissants. Christoph Blocher, l’un de ses adversaires devant les tribunaux, ne l’a sûrement pas oublié.

«Mon idée est bien plus ancienne, vieille de quarante ans déjà. Je ne nourris aucune envie de vengeance»

Si Adrian Gasser n’est plus abonné aux gros titres de la presse alémanique, ses bras de fer judiciaires restent dans les mémoires. Si bien qu’il se trouve depuis le lancement de son initiative, en mai 2018, dans une position particulière. Sa crainte: que l’on s’attarde sur sa personne, en particulier sur le volet judiciaire de son CV, plutôt que sur le fond de l’initiative.

Est-ce que ses expériences face aux juges l’ont motivé à se lancer? A-t-il l’impression d’avoir été victime de jugements biaisés? Il s’irrite. «Mon idée est bien plus ancienne, vieille de quarante ans déjà. Je ne nourris aucune envie de vengeance.»

La source de son engagement, Adrian Gasser la fait remonter aussi loin que son enfance. Passionné d’histoire et de politique, il raconte s’être interrogé très tôt sur l’indépendance des juges. De son parcours personnel, il ajoute cet exemple pour expliquer sa croisade: à Paris, où il travaillait dans les années 60, il se lie d’amitié avec des collègues juifs qui, méfiants envers les tribunaux suisses, n’entreprennent rien pour récupérer des fonds déposés dans les banques suisses pendant la guerre – les fonds en déshérence. Il se forge la conviction que la Suisse n’est pas le paradis que l’on croit, que de nombreuses choses «clochent» ici. «Je me suis promis que le jour où je le pouvais, je lancerais cette initiative. Aujourd’hui, c’est le cas», dit-il en faisant référence à un agenda moins lourd.

Un «rebelle du textile»

Adrian Gasser commence sa carrière d’expert-comptable à Zurich avant de gagner Paris. De retour en Suisse, il se lance dans le textile en rachetant des filatures. Dans un portrait publié l’année dernière, le «Tages-Anzeiger» décrit le chef d’entreprise de l’époque comme un «rebelle du textile», une sorte d’«anarcho-patron» aux yeux de ses détracteurs. En 1994, un procès médiatique marque les esprits. Le patron licencie des employés qui menaçaient de faire grève et déclenche la colère des syndicats. La cause remonte jusqu’au Tribunal fédéral, qui, pour la première fois, reconnaît un droit de grève. Devant la justice, Adrian Gasser n’a pas non plus eu de chance face à Christoph Blocher dans une affaire de vente d’actions. Il est cependant ressorti victorieux d’un conflit avec la «Weltwoche».

«J’ai gagné et j’ai perdu des procès, mais tout cela n’a rien à voir avec l’initiative. Il s’agit de défendre un principe, celui de la séparation des pouvoirs, insiste-t-il. On ne peut pas confier à une classe politique prompte au marchandage, défendant des intérêts privés et sujette aux efforts de lobbying, le rôle de choisir nos juges fédéraux.» Il compte se battre sans relâche. Une fois de plus.

Créé: 26.08.2019, 14h36

L’initiative surfe sur la colère de l’UDC

«Cela justifie une fois de plus la nécessité de l’initiative sur la justice.» Adrian Gasser commente la réaction de parlementaires UDC face à la récente décision du Tribunal fédéral obligeant UBS à livrer à la France les données de clients. L’un des juges ayant soutenu ce verdict est membre de l’UDC. «Nous devons sérieusement nous demander si nous voulons réélire des juges fédéraux, qui ne représentent en aucune façon nos idées», s’emporte le chef du groupe parlementaire UDC, Thomas Aeschi, dans la «SonntagsZeitung». Adrian Gasser saisit la balle au bond: «Cela confirme que les partis prennent les juges pour un prolongement de leur fonction.»

Actuellement, le Parlement élit un magistrat sur proposition de la commission judiciaire. Les choix tentent de reproduire l’équilibre des forces politiques et linguistiques au niveau national. Le Groupe d’États contre la corruption (GRECO) critique ce système, inquiet pour les chances des candidats sans étiquette et pour l’indépendance des juges, qui doivent verser des cotisations à leur parti et dépendent d’eux pour leur réélection.

Les membres du comité de l’initiative sur la justice partagent ces craintes. Ils dénoncent un processus reléguant les aptitudes au second plan. Le système de tirage au sort qu’ils proposent doit permettre «à des juristes de devenir juges fédéraux sur le seul fondement de leurs compétences – même s’ils n’ont aucun réseau de relations dans la politique ou l’administration». L’objectif est aussi de prémunir un juge contre la crainte d’être désavantagé lorsqu’il prend «des décisions délicates». Selon leur souhait, une commission indépendante examinerait les candidatures avant de verser les dossiers valables dans une urne pour un tirage au sort. Les juges désignés resteraient en fonction jusqu’à leur retraite.

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