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Moutier fait le pari de rejoindre le Jura

Les citoyens de la cité prévôtoise ont décidé dimanche, par 51,72%, de quitter le canton de Berne. Réactions au terme d’une journée historique.

L’explosion de joie, dans le camp autonomiste, a retenti à 17 h 18, au terme d’une longue attente.
L’explosion de joie, dans le camp autonomiste, a retenti à 17 h 18, au terme d’une longue attente.
KEYSTONE

«C’est l’extase. Vous ne pouvez pas imaginer.» Jean-Marc Rossé savoure une bière sur la place de l’Hôtel-de-Ville de Moutier, où affluent des milliers de personnes en liesse. Ce Prévôtois de 68 ans a vécu de l’intérieur les plébiscites des années 70, qui ont abouti à la création du canton du Jura… sans Moutier. Il était alors ouvrier chez Tornos, le plus gros employeur du Jura bernois. «Ça cassait dans tous les sens, raconte le sexagénaire. Il y avait des magouilles, on faisait pression sur nous à l’usine pour rester Bernois. Aujourd’hui, heureusement, les choses sont rentrées dans l’ordre. Ce soir, c’est la fête!»

Ce dimanche 18 juin 2017 restera donc gravé dans l’histoire comme le jour où Moutier a décidé de devenir jurassienne. L’explosion de joie, dans le camp autonomiste, a retenti à 17 h 18, au terme d’une attente interminable. Dans une salle communale surchauffée, le président du bureau électoral prévôtois annonce les chiffres officiels: 2067 voix en faveur du transfert dans le canton voisin, contre 1930 pour le maintien dans celui de Berne. Soit 51,72% de oui, avec un taux de participation exceptionnel de 88%. Pour éviter toute contestation, un contrôle minutieux des cartes de légitimation des votants et plusieurs comptages des bulletins ont été nécessaires. Mais au bout du suspense, les observateurs fédéraux chargés de surveiller la tenue du scrutin ont validé ce résultat.

«L’aboutissement de toute une vie»

«C’est l’aboutissement de toute une vie pour les militants jurassiens qui attendaient ce moment depuis plus de trente ans, confie le conseiller national Pierre-Alain Fridez (PS/JU). Moutier va entrer de plein droit dans le Jura, elle va se développer et je ne doute pas que les promesses des autorités jurassiennes vont être réalisées. La Question jurassienne trouve un bel apaisement aujourd’hui.»

Dans le camp des vaincus, son collègue du National Manfred Bühler (UDC/BE) encaisse le choc. «C’est l’expression de la démocratie, il faut l'accepter, réagit le maire de Cortébert. Mais c’est indéniablement une perte pour le Jura bernois.» Avec les 7700 habitants de Moutier, la Berne francophone perdra d’un coup 10% de sa population. Et deux petites communes pourraient suivre le mouvement en septembre (lire ci-contre).

«Il faudra digérer cette défaite», lâche à son tour Patrick Roethlisberger, entrepreneur à Moutier et président du PLR du Jura bernois. En début d’après-midi, au quartier général des antiséparatistes, il nous confiait ses craintes: «Ce vote communaliste, les autorités jurassiennes ne l’ont pas voulu pour nos beaux yeux, mais simplement pour avoir plus d’habitants et toucher une plus grande part de la péréquation financière fédérale. Mais il ne faut pas rêver, tout ne sera pas versé à Moutier!» Et d’enchaîner avec le spectre des taxes foncières «dix fois plus élevées dans le Jura», la perspective de voir l’établissement de soins aigus de Moutier reconverti en centre de gériatrie et la fin de l’horaire continu à l’école. «Ils ont quoi à offrir de l’autre côté, à part du chômage?» renchérissait une militante probernoise venue de Sonceboz pour soutenir ses amis prévôtois.

«Une suite logique»

Patrick Roethlisberger l’a dit durant toute la campagne: en cas de oui le 18 juin, il transférera le siège de son atelier de mécanique de précision de Moutier à une autre localité du Jura bernois. «C’est la réalité, assure-t-il. J’ai fait mes calculs, la charge fiscale sera 20 à 30% plus élevée dans le Jura. Ça ne m’intéresse pas de payer autant d’impôts.»

En ville, Claude Girardin parade avec sa famille, heureux comme un pape. Agé de 52 ans, il est peintre en bâtiment indépendant à Moutier et séparatiste depuis toujours. La menace de la fermeture de l’hôpital, les délocalisations annoncées? Le Prévôtois n’y croit pas: «C’est de l’intox, estime-t-il. Je pense plutôt que bien des gens vont venir s’établir ici. Le neuf amène le neuf.»

Le maire autonomiste de Moutier, Marcel Winistoerfer, ne veut pas non plus entendre parler de trahison. «Cela fait trente ans que nos concitoyens élisent des autorités autonomistes, relève-t-il. Ce vote n’en est que la suite logique.» Un peu plus tard, il livrera la prise de position officielle de la Ville de Moutier, marquée par une «profonde satisfaction et une intense émotion». «Il n’y a pas de perdant parmi ses citoyens, seulement une minorité, qu’il convient de rallier au choix de la majorité», affirme le successeur de l’emblématique Maxime Zuber. Ce sera difficile, à entendre ses collègues loyalistes de l’Exécutif prévôtois. Marc Tobler, élu UDC, peine à retenir ses larmes: «Echouer au poteau comme ça, c’est terrible. Je comprends ceux qui disent qu’ils vont quitter la ville.»

Les regrets de Berne

Le gouvernement bernois, de son côté, a exprimé ses regrets dans la soirée, tout en acceptant le verdict des urnes. Faisant référence à sa propre expérience en matière de respect des minorités, il déclare: «Le Jura devra réapprendre à vivre avec des personnes qui auraient préféré un autre sort.» Il envisage désormais, non sans une certaine déception, «l’affaiblissement de la partie francophone du canton».

Pour le Conseil d’Etat jurassien, en revanche, l’heure est à la célébration «d’une joie immense». Sa présidente Nathalie Barthoulot a évoqué un nouveau départ pour le plus jeune des cantons suisses. La ministre socialiste s’est empressée d’offrir un cadeau symbolique aux Prévôtois: une carte du Jura incluant la commune de Moutier. «Vous avez fait le choix du cœur, de l’optimisme et de la confiance en l’avenir. Vous avez accepté un projet ambitieux qui donnera de l’importance à votre ville. Il s’agit pour nous d’une marque de confiance dont le Jura saura se montrer digne. Au nom du peuple jurassien, je vous souhaite la plus fraternelle des bienvenues!» Tendant la main aux déçus du jour, elle affirme «qu’une attention particulière sera portée afin que chaque citoyen ait sa place».

Il est 20 h, la fête bat son plein. Devant l’Hôtel de Ville déjà paré des couleurs jurassiennes, des jeunes scandent «On est chez nous!» tandis que d’autres entonnent «Mais ils sont où ces pro-bernois?» Partout, des drapeaux et des T-shirts rouge et blanc. Trois hommes remplissent de sangria la fontaine qui trône sur la place. «C’est le jus de la liberté!»

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