Un mortier nommé "Cobra", cauchemar de l'armée suisse

EnquêteEn 2016, la Confédération achetait un lance-mines pour 404 millions de francs. Trois ans plus, tard, cette arme développée par la société RUAG ne fonctionne toujours pas.

Avril 2016 à la caserne Frauenfeld (TG): le conseiller fédéral Guy Parmelin, alors chef du Département de la défense, inspecte un char lance-mines dans le cadre de la présentation du programme d'armement 2016.

Avril 2016 à la caserne Frauenfeld (TG): le conseiller fédéral Guy Parmelin, alors chef du Département de la défense, inspecte un char lance-mines dans le cadre de la présentation du programme d'armement 2016. Image: Keystone

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Le spectacle se déroule le 23 février 2015, à Abu Dhabi, aux Émirats arabes unis. C’est le deuxième jour d’IDEX, la foire aux armes du Moyen-Orient. Les plus grands armuriers internationaux sont présents, dont la société suisse RUAG, qui appartient à la Confédération. Ce lundi 23 février, le directeur Markus Zoller est sur place pour dévoiler son nouveau bébé: un lance-mine de 2 mètres de long qui peut tirer des grenades de 12 cm sur une distance de 9 kilomètres. Son nom: Cobra.

Le lance-mine Cobra n’est pas destiné qu’au marché d’exportation. Le programme helvétique d’armement 2016 prévoit d’en acheter 32 exemplaires. L’armée veut les installer sur autant de nouveaux véhicules Piranha, des chars spécialement fabriqués pour cela par la société thurgovienne GDELS/Mowag. La combinaison du Cobra et du Piranha s’appelle projet «Mortier 16». Son coût: 404 millions de francs, soit plus d’un quart du programme d’armement 2016.

RUAG et Mowag se sont déjà engagés par écrit pour «Mortier 16». Le 18 décembre 2015, soit dix mois seulement après la foire IDEX, les deux entreprises ont signé un contrat pour un premier prototype. Or, aujourd’hui, aucun lance-mine Cobra n’est disponible. Ce malgré les multiples assurances publiques.

À Abu Dhabi, en 2015, Markus Zoller assurait que «Mortier 16» évoluerait vite. En 2015, le rapport de gestion de RUAG ajoutait que le projet était au point. La même année, le parlement fédéral soulignait «l’urgence» de l’acquisition de cette nouvelle arme, avant d’approuver le crédit.

Une amende salée

Le projet «Mortier 16» est en retard. Et il est loin d’être terminé, selon des documents internes que nous avons consultés. Ce délai coûte cher à RUAG, qui a dû payer, en 2017, une amende de 726'000 francs. De plus, selon RUAG, ces retards lui ont coûté 10 millions de francs d’investissement supplémentaire en développement technique. Contactés par notre journal, RUAG et Mowag n’ont pas contesté ces retards. Les deux sociétés parlent plutôt de «problèmes de démarrage et d’erreur de jeunesse».

Les premiers couacs sont apparus en octobre 2017. RUAG aurait dû livrer à Mowag un premier prototype Cobra. Mais le lance-mine ne tire pas correctement. Alors RUAG et Mowag doivent élaborer un nouveau planning, qui est toujours en cours. C’est ce délai imprévu qui a coûté l’amende de 726'000 francs payée par RUAG à Mowag. Pire. Ce retard menace le contrat définitif du projet «Mortier 16».

Selon nos informations, ArmaSuisse, l’Office fédéral de l’armement, qui est le client final, et Mowag, le constructeur du Piranha spécialement équipé, doutent en octobre 2017 que RUAG parvienne à livrer à temps le lance-mine Cobra. Le message des autorités fédérales sur le programme d’armement 2016 indiquait pourtant que le projet «Mortier 16» devait être bouclé entre 2018 et 2022. Dans les faits, ArmaSuisse n’a reçu pour l’instant qu’un seul prototype, le 6 mars 2019.

Le site spécialisé Jane’s nous en apprend davantage. Le média rapporte les propos d’un cadre de l’armée suisse qui est responsable du projet Cobra + Piranha. Lors d’une conférence à Londres qui a eu lieu en avril dernier, ce militaire aurait déclaré que la signature de ce contrat pouvait être attendue «dans les six à douze mois». Ce qui signifierait un retard d’au moins deux ans. Mais cette option n’est valable que jusqu’à fin 2019, selon ArmaSuisse, après quoi il sera nécessaire de renégocier.

«Erreur de jeunesse»

Des tests effectués récemment ne sont pas prometteurs. Le «Mortier 16» ne fonctionne toujours pas correctement. Il y a des défauts à plusieurs niveaux: dans le système de chargement, dans le dispositif d’extraction et dans la transmission de données, nous confirme RUAG. «Chaque nouveau système est soumis à des tests techniques. Au cours de ces essais fonctionnels, des défauts ou des «problèmes de jeunesse» peuvent être détectés avant que les systèmes ne soient soumis à des essais pratiques. Ces essais sont donc utilisés pour tester le système afin de détecter les défauts et de les corriger s’ils sont détectés», poursuit la société publique.

Notre enquête montre une autre réalité. Dans ce dossier, il n’est pas question d’une petite «erreur de jeunesse». En 2017, Urs Breitmeier, directeur général de RUAG, et son équipe estimaient déjà que la situation était problématique. Des consultants externes de Helbling étaient alors mandatés pour analyser le projet Cobra. La société d’audit a émis plusieurs recommandations. RUAG, elle, confirme que les coûts de développement ont été «plus élevés que prévu». Mais elle n’a pas détaillé les chiffres en question, ni les conclusions de Helbling.

Aujourd’hui, ArmaSuisse se montre très prudente. Sa porte-parole Jacqueline Stampfli souligne que l’Office fédéral de l’armement n’a pas dû supporter de frais supplémentaires. Un «examen technique et tactique approfondi» de l’arme avait été prévu dès le départ car elle n’était pas encore sur le marché au moment de la décision d’achat: «Si […] d’autres problèmes techniques étaient identifiés, ils devraient être corrigés et vérifiés par le constructeur.» À l’étranger, le «Mortier 16» n’est pas non plus un succès. Jusqu’à présent, seul Oman s’intéresse au projet, mais seulement au lance-mine Cobra et pas à sa combinaison avec le Piranha.

Après sa présentation à Abu Dhabi, le projet «Mortier 16» a fait l’objet d’un deuxième grand événement. C’était en Suisse cette fois-ci. Le 22 septembre 2018 à Bürglen, sur le site d’essai de la société Mowag dans le canton de Thurgovie. Les membres de l’Association suisse des officiers d’artillerie étaient invités officiellement à inspecter le résultat de «Mortier 16». Une photo immortalise la réussite. Le Cobra n’a pas tiré un seul coup… Les artilleurs n’étaient en effet pas autorisés à utiliser l’engin. Tout simplement parce que les premiers essais techniques n’ont pas encore eu lieu.

Traduction et adaptation: Florent Quiquerez et Dominique Botti

Créé: 23.04.2019, 22h00

Le choix de l’arme la moins chère

L’achat de mortiers a été controversé dès le début, même au sein du Département fédéral de la défense.

Son histoire est liée au refus du peuple en mai 2014 d’acheter l’avion de combat Gripen: immédiatement après le vote, le ministre de la Défense de l’époque, Ueli Maurer, a chargé son personnel de faire avancer les autres acquisitions.

Six semaines après le vote sur le Gripen, le 27 juin 2014, les cadres de l’armée exigent qu’un nouveau lance-mine soit acheté dès 2016 au lieu de 2017. La pression est très forte. En quelques mois, les experts d’ArmaSuisse testent 14 lance-mines différents. Ils réduisent finalement le choix à deux modèles: le modèle finlandais Nemo et le modèle suisse Mowag/RUAG.

La direction de l’armée est d’abord «clairement» en faveur de la solution finlandaise, pourtant plus coûteuse. Il faut dire que chaque véhicule étant hermétiquement fermé, ils offrent à l’équipage une meilleure protection en cas d’attaques biologiques ou chimiques. Le virage à 180 degrés interviendra ensuite.

Les exigences sont modifiées de sorte que l’arme la moins chère de Mowag/RUAG est soudainement avantagée. À la fin, c’est elle qui l’emporte.



Le mortier Cobra se fixe sur le véhicule Piranha. Il peut tirer des projectiles à plus de neuf kilomètres. RUAG SCHWEIZ/ DR

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