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«Si rien n’est fait, il n’y aura peut-être plus de sucre suisse»

La concurrence européenne fait souffrir l’industrie sucrière helvétique. Les producteurs de betteraves sont sous pression. L’un d’entre eux témoigne.

L’agriculteur vaudois Pierre-Alain Epars vend ses betteraves toujours moins chères.
L’agriculteur vaudois Pierre-Alain Epars vend ses betteraves toujours moins chères.
JEAN-PAUL GUINNARD

Une bise noire souffle sur les champs de betteraves gelés de Pierre-Alain Épars en ce vendredi matin. Au propre comme au figuré. Le sucre suisse est en danger. Des représentants de la branche se sont réunis hier à la sucrerie d’Aarberg (BE) pour le dire (voir ci-dessous). Président de l’Association des betteraviers de Suisse occidentale, Pierre-Alain Épars n’a pas fait le déplacement, mais il est sous pression comme tous les producteurs. De la betterave sucrière, il en produit 600 tonnes par an, transformée en cristaux à Aarberg, l’une des deux raffineries de Suisse avec celle de Frauenfeld (TG). C’est sa culture favorite. Mais année après année, les prix déclinent.

«La betterave n’est pas rétribuée correctement», déplore l’agriculteur dans sa ferme de Penthalaz, dans le Gros-de-Vaud. C’est peu dire que la plante fait partie du paysage local: le canton de Vaud assure à lui seul 25% de la production nationale. Pierre-Alain Épars dépose un gros classeur sur la table du salon et en sort une feuille sur laquelle figure un tableau montrant l’effondrement des prix payés aux producteurs. En 2005, la rémunération de base était de 102 francs la tonne de betteraves. En 2018, elle n’est plus que de 39 francs. Et ce n’est pas fini. La situation s’est aggravée depuis l’automne dernier, lorsque l’Union européenne a fait sauter ses quotas de production.

«Pas supportable» «Nos voisins ont augmenté leur production de 20% et ont 3 millions de tonnes de sucre en trop à exporter», s’alarme l’exploitant. Or, les tarifs douaniers d’importation de la Suisse ne compensent pas la différence de prix entre le sucre helvétique et européen. La taxe est de 50 francs la tonne et le sucre se monnaie à 400 francs la tonne sur les marchés internationaux. «Nous ne parvenons pas à produire du sucre à moins de 450 francs la tonne. En dessous de 550 voire 500 francs, ce n’est pas viable. Il est donc plus intéressant pour une entreprise basée en Suisse d’importer du sucre plutôt que d’en acheter localement. Ce n’est pas supportable.» Ces chiffres abstraits ont un impact bien réel. L’an dernier, 500 agriculteurs suisses ont abandonné la betterave pour se tourner vers autre chose. Les surfaces cultivées sont passées de 21'000 hectares à moins de 19'000 en deux ans. «Le problème, c’est que plus la production de betteraves diminue, moins les usines sont rentables. Pour pallier cela, les sucreries importent de la betterave d’Allemagne et d’Autriche.» Les producteurs alémaniques sont les plus touchés. «Dans notre région, nous avons la chance d’avoir des betteraves au taux de sucre élevé, ce qui nous permet d’obtenir des bonus à la vente.»

Rationalisation

Face à cette situation, les paysans, comme le reste de l’industrie, redoublent d’efforts pour garder la tête hors de l’eau. Rationalisation et économies sont les maîtres mots. «Le coût des transports est ce qui nous pénalise le plus par rapport à l’Union européenne. Alors nous nous sommes réorganisés. Auparavant, chacun amenait ses récoltes individuellement à la gare, par exemple. Dés­ormais, nous mutualisons le plus possible. Nous louons et achetons aussi des machines et remorques en commun.» D’autres regroupent leurs terrains. Les usines aussi se sont restructurées. «Nous ne savons plus quoi faire!»

Une autre épée de Damoclès pèse sur la betterave: le mouvement antipesticides. Deux initiatives fédérales les ont dans le viseur. L’une d’elles, en cours de récolte de signatures, veut interdire tout pesticide de synthèse. «C’est un risque énorme», s’inquiète Pierre-Alain Épars. Au bénéfice du label environnemental IP-Suisse, il n’utilise des pesticides de synthèse que pour lutter contre les mauvaises herbes et affirme ne pas pouvoir s’en passer. «Je ne sors pas mon pulvérisateur par plaisir. Mais la betterave est une culture très sensible aux mauvaises herbes et la seule alternative aux herbicides est de les enlever à la main. La main-d’œuvre bon marché, en Suisse, ce n’est pas évident à trouver.»

L’agriculteur, qui travaille 60 heures par semaine, ne se sent pas écouté par Berne. «Nous avons commencé à taper du poing sur la table il y a plusieurs années. Depuis, le peuple a accepté l’initiative pour la souveraineté alimentaire. Derrière, le Conseil fédéral a déclaré qu’il fallait ouvrir les frontières et libéraliser davantage. C’est un coup de couteau dans le dos. Je ne suis pas contre l’industrie agroalimentaire. Mais si on veut absolument la favoriser et abolir la production de sucre suisse, il faut le dire clairement. Peut-être qu’on y arrivera.»

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