Oui à l’élevage d’insectes, non à l’utilisation accrue de pesticides

PaysannerieJohann Schneider-Ammann pose les bases de la politique agricole dès 2022. Il abandonne le virage ultralibéral et mise sur la continuité.

L’avenir de notre agriculture suisse résidera-t-il dans les fermes d’insectes (ici aux États-Unis)? Le Conseil fédéral propose en tout cas d’intégrer ce type de production au droit agricole.

L’avenir de notre agriculture suisse résidera-t-il dans les fermes d’insectes (ici aux États-Unis)? Le Conseil fédéral propose en tout cas d’intégrer ce type de production au droit agricole. Image: BLOOMBERG

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Johann Schneider-Ammann voulait faire quelque chose de bien pour les paysans avant de quitter le Conseil fédéral. Mercredi, à six semaines de son départ, le ministre de l’Économie a déjà réussi à ne pas les braquer lors de la présentation de sa politique agricole dès 2022 (PA22 +). Voilà qui change. Il y a une année, sa première copie avait été perçue comme une déclaration de guerre. «Cette fois, les organisations paysannes devraient être avec nous», estime le Bernois.

Exit en effet l’ouverture des frontières aux produits agricoles, le renforcement des accords de libre-échange et la réduction de la protection douanière qui avaient suscité le tollé. «Nous avons suivi la même ligne que ces dernières années, tout en améliorant certains points», détaille Johann Schneider-Ammann. Trois perspectives sont mises en avant: une amélioration sur les marchés, plus de prestations pour l’environnement et les animaux, et davantage de libertés entrepreneuriales. Un vaste programme qui coûte 14 milliards pour la période 2022-2025. «C’est le même ordre de grandeur que les autres fois», souligne le ministre libéral-radical.

Deux épées de Damoclès

Est-ce la grande réconciliation avec les paysans? «Répondre oui à cette question, ce serait aller vite en besogne, rétorque Jacques Bourgeois (PLR/FR), directeur de l’Union suisse des paysans, la plus grande faîtière agricole. Il faudra analyser le projet en détail. Le crédit cadre est maintenu, il faudra voir s’il résiste aux coupes budgétaires.» De son côté, la Fédération des paysans bios aimerait «ancrer davantage de durabilité dans le projet». Par contre, l’accueil est plutôt froid du côté de l’Association des petits paysans qui estime que le Conseil fédéral, «s’en tient à sa vieille logique de croissance et ne prend pas suffisamment au sérieux les problèmes environnementaux urgents».

Pourtant, le Conseil fédéral a pris les devants en ce qui concerne les pesticides. La PA22 + comprend un train de mesures pour limiter leur utilisation. Une volonté certes guidée par un calcul politique. Deux initiatives sont dans le pipeline. L’une – intitulée «eau propre» – demande de ne plus accorder de subventions aux exploitations qui utilisent des pesticides. La seconde vise carrément à interdire tout pesticide de synthèse sur le territoire.

«Il faut des mesures plus strictes, notamment une taxe sur les produits phytosanitaires»

Pour répondre à certaines revendications des initiants, le gouvernement propose de réduire l’épandage maximum autorisé d’engrais par surface. L’objectif étant à terme d’interdire le recours à des produits phytosanitaires qui présentent un risque accru pour l’environnement. Mais aussi d’encourager par des contributions le non-recours à ces produits. Le glyphosate est-il visé, lui qui symbolise la grogne à l’égard des pesticides? L’Office fédéral de l’agriculture (OFAG) refuse à ce stade de répondre à la question. Du côté des agriculteurs, ce plan est accueilli avec prudence. «Ça demandera un effort aux paysans, réagit Jacques Bourgeois. Mais il fallait donner un signal avant les votes sur ces deux initiatives, prévus l’an prochain. Pour nous, elles représentent une épée de Damoclès. Si elles sont acceptées, les agriculteurs devront radicalement changer leurs méthodes de production.»

Pour les Verts, la version du Conseil fédéral reste insuffisante «Il faut des mesures plus strictes, notamment une taxe sur les produits phytosanitaires, afin de réduire fortement leur usage, et des homologations plus exigeantes, avance Adèle Thorens (VD). On peut rédiger un bien meilleur contre-projet pour répondre à l’initiative «eau propre». Quant à l’initiative qui demande une Suisse libre de pesticides de synthèse, le Conseil fédéral ne répond pas du tout à ses préoccupations.»

Fourrager des criquets

Autre nouveauté plus anecdotique, l’inscription dans le droit agricole de la production d’insectes. «Pour l’heure, il n’y a pas vraiment de demande, constate Urs Lehmann, directeur de l’OFAG. La production est quasi inexistante. L’idée est toutefois d’ouvrir les possibilités. Certains consommateurs refusent désormais de manger des protéines issues d’animaux développés, mais ne seraient pas contre le fait de manger celles issues d’insectes.»

Grande promotrice de ce type d’alimentation, Isabelle Chevalley (PVL/VD) applaudit. «Quelle bonne nouvelle! Les insectes, c’est l’avenir. Actuellement, ce type d’élevage est limité aux zones industrielles, ce qui renchérit l’activité. Son déplacement en zone agricole va encourager la production. Le bon sens l’a emporté.»

Le paysan de demain fourragera-t-il des criquets? À cette question, Jacques Bourgeois ne peut s’empêcher de rire. «On exige une diversification de la production, mais j’ai du mal à croire que ce sont les insectes qui vont révolutionner l’agriculture de demain.»

Créé: 14.11.2018, 22h43

Commentaire

Retisser le lien entre citadins et paysans sera un défi majeur pour le prochain ministre

À l’heure de partir, Johann Schneider-Ammann a du flair sur un point. Sa copie sur la future politique agricole contient un début de contre-projet à deux initiatives populaires qui arrivent et terrifient les paysans: l’initiative «pour une eau potable propre et une alimentation saine» et celle «pour une Suisse libre de pesticides de synthèse». Ces deux textes issus de comité citoyens illustrent bien les attentes croissantes des consommateurs vis-à-vis de l’agriculture, notamment dans le domaine de la durabilité. Mais la colère et la peur que ces initiatives suscitent dans des milieux paysans contraints à de plus en plus de normes soulignent aussi un malaise: entre gens des villes et gens des champs, on se comprend de moins en moins. Fils de vétérinaire, Johann Schneider-Ammann n’a cela dit jamais vraiment mesuré la profondeur de ce fossé. Il nous le disait encore récemment en interview: «Ce qui unit citadins et urbains, c’est la demande des consommateurs d’avoir une viande de la meilleure qualité possible.» Un peu court. Le successeur de Johann Schneider-Ammann au Conseil fédéral aura un grand défi: redonner un sens commun à la mission agricole. Ce qui unit le producteur et le consommateur au XXIe siècle, ce n’est pas que le prix de la viande, c’est qu’ils partagent la même terre.

Lise Bailat, correspondante parlementaire

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